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Au point de vue littéraire et au point de vue moral, c'est là un défaut choquant.
Que Roger, introduit dans la maison, sente, au spectacle de l'intimité conjugale, s*éyeiller sa jalousie, on concevra peut-être que l'image partout présente du mari rende insupportable à l'amant la pensée du partage. Mais cette jalousie d'amant, dont la fausse apparence de délicatesse n'est qu'une ûeur d'impureté, la faire éclore à l'aspect de l'enfance, la pureté vivante, à la ûamme de l'amour maternel, le plus saint des amours, c'est méconnaître la vérité, c'est manquer de respect à l'enfance et à l'amour maternel. Il y a là une erreur d'analyse et une absence de délicatesse plus blessantes encore que les plus inconvenants tableaux.
De même quand Roger demande à Fanny d'être reçu dans la maison, quand au lieu d'hésiter, de résister, elle s'écrie : « Quel bonheur! tu pourras te lier avec nous! » quand, le jour où Roger y dîne pour la première fois, Fanny, à deux pas de son mari, « presse d'une molle étreinte » le pied de son amant par-dessous la table, ce n'est plus là seulement la folie, c'est l'impudence de la passion. Roger, le bon Roger se contente de dire : < C'est de la conciliation. » « Pauvre femme conciliante ! elle s'était fait une si douce fête de m'attirer chez elle pour me voir un peu plus souvent ! » Conciliante ! Le mot est ravissant 1
Cependant, malgré les jolis mots dont Roger décore les plus laides choses, Tidée de la < conciliation » lui devient une 8oufiQrance,une vraie maladie mentale, que M. Feydeau a décrite avec une grande vigueur, malheureusement mêlée d'une grande prétention. Roger tour à tour s'emporte et se calme, rit et pleure» se déchire le cœur et torture Fanny, « son ennemie adorée. > Il lui impose le plus prodigieux des interrogatoires, et la malheureuse y répond. Peut-être à force d'être humiliée deviendrait-elle touchante, si elle
avait conscience de son abaissement. Mais quoi ! elle conserve encore Tair d*un ange ! < Il y avait en elle deux âmes diflérentes qui s'exhalaient de ses lèvres et de son regard. La première était celle d'une Pbryné absorbée et sérieuse, nourrie des plus fines primeurs comme des épices les plus corrosives de la passion.... La seconde était celle d'un ange immaculé. > La Phryné est odieuse, mais l'ange l'est encore plus.
Un jour, vaincu par la pitié, l'ange promet à Roger « qu'il n'y aurait plus jamais de partage. >» Pendant qu'il prête serment, le mari, dont il jure la dépossession, revient d'Angleterre. Roger, curieux de savoir si la Phryné tiendra la promesse de Tange, tente nuitamment une escalade, et le voilà sur le balcon. En se baissant sur les genoux, il regarde par la fenêtre :
« Au fond de la chambre il y avait un grand lit ouvert, surmonté d'une couronne d'ébène sculpté, d'où pendaient des rideaux d'une étoffe brune qui se détachaient sur la blancheur des draps. Devant le lit, un tapis étroit ; à droite, une commode ; près de la cheminée, un large siège de cuir à dossier très-élevé.» — (Le moment est bien choisi pour dresser cet inventaire!)— «Je crois qu'il y avait encore d'autres meubles, mais je ne les regardai pas. » — (C'est heureux !) — c Une ombre passant lentement entre la lampe et la fenêtre se projeta sur les rideaux blancs.... C'était lui (le mari). Il avait les pieds nus dans de larges sandales de maroquin jaune; un pantalon de flanelle blanche très-ldche était sanglé sur ses reins. Le buste découvert, le col rabattu, les manches de sa chemise roulées jusqu'aux coudes^ il allait et venait par la chambre, fumant un cigare, remontant sa montre, se regardant au miroir et s'étiraut les bras. U s'assit enfin sur le grand siège de cuir, croisa sa jambe sur son genou, et, la balançant un peu, laissa tomber sa sandale. »
Roger qui s'était < aplati au ras de la dalle, » le contem^ plait < avec une muette stupeur. »
c Tout à coup il (le mari) tourna la tôte vers une porte placée au pied du lit que je n'avais pas vue encore. Cette porte s'était ouverte, et dans Fencadrement obscur qu'elle découpe au fond de la chambre, je vis, en doutant de ma raison, une forme éclairée de face par un bougeoir qu'elle tenait à la main. Puissance du ciel! c'était ellel Dieu bon ! tu ne me foudroyas pas au moment où je l'aperçus!...'»
Il n'est que trop vrai ! le ciel ne foudroya pas l'indiscret Roger. Il ne fit pas descendre sur la terre, entre la fenêtre et le balcon, un de ces nuages discrets qui dans Homère enveloppent les amours de l'Olympe. Les étoiles ne voilèrent pas leurs fronts radieux; la bougie elle-même n'éteignit pas sa cruelle clarté. Le ciel punit Roger de sa curiosité en l'assouvissant sans pitié. Roger voit tout et décrit tout. Son compte rendu de la scène tient neuf pages, où se trouvent notées, avec une exactitude illimitée d'analyse et un progrès déplorable de vivacité descriptive, toutes les phases de l'action. Et comme du balcon il ne voit que les postures des acteurs et n'entend pas leurs paroles, sa des* cription purement matérielle de la pantomime, concentrant nos regards sur les gestes du corps, aggrave l'inconvenance qu'eût atténuée peut-être une diversion de l'esprit. Ici le silence profond est le luxe de l'indécence. Au dénoûment, Roger perd l'équilibre et tombe. Plût à Dieu qu'il eût également perdu la mémoire et laissé deviner ce qui l'a fait choir du balcon, aux belles dames qui cachent sous leurs toilettes cette scabreuse histoire. Mais Roger se souvient, et, à voir l'effusion intarissable de ses souvenirs, on dirait non pas qu'il les subit comme un châtiment, mais qu'il les savoure comme une volupté. Là encore il parait bien que ce n'est pas le héros du livre qui parle, mais le confident.
Le héros aurait souffert de ce qu'il raconte» le confident en jouit.
Ce sera la raison de mon plus sévère reproche. Je ne trouve nulle part dans le livre de M. Feydeau la trace suffisante d'une intention morale qui rachète l'immoralité fla«grante du sujet. Il serait temps de s'entendre sur cette question si simple de la moralité des œuvres littéraires, que tant de subtilités ont obscurcie. Pour qu'une œuvre soit morale, il n'est nullement besoin qu'on s'interdise d'y peindre les mauvaises passions et le mal, ni qu'à la fin les bons soient récompensés et les méchants punis. Cette justice distributive, conforme au vœu de la conscience, n'est souvent qu'une satisfaction dérisoire offerte aux gens naifs par l'auteur d'un ouvrage parfaitement immoral, sauf k la dernière page. Il ne suffit pas non plus de dire solennelle* ment : « J'ai mis à nu une plaie de l'ftme humaine ou de la société, et j'y ai porté le fer chaud. > Depuis Pétrone et Juvénal, c'est la prétention de tous les moralistes douteux. La moralité d'un ouvrage est moins dans l'ouvrage même que dans son auteur. Si l'auteur n'a pas le sentiment moral, vainement il ajustera aux dernières scènes de son drame ou de son roman un dénoûment exemplaire; jusque dans sa peinture des vertus, jusque dans son horreur apparente des vices, jusque dans leur châtiment final, je sentirai le faux, la contrefaçon habile, qui fait honneur au bel esprit, mais non l'accent vrai d'un cœur honnête. Si l'auteur, au contraire,, porte en lui l'amour sincère du bien, il peut impunément nous représenter le mal et lui laisser à la fin la victoire qu'il remporte si souvent en ce monde : personne ne s'y trompera; jusque dans le triomphe du mal, on s'apercevra que l'honnête homme prend parti contre lui et le hait de toute son âme. Là est la vraie moralité des ouvrages. La question de la morale, dans la littérature, se résume d'un mot : Tant vaut l'homme, tant vaut le livre.
H. Feydeau, je n'en saurais douter, aime le bien et déteste le mal ; mais le sentiment moral ne s'est pas assez clairement fait jour dans son livre. J'en trouve bien quelques lueurs çà et là dans quelques pages/, surtout dans l'épigraphe. Empruntée à l'Écriture, elle veut faire entendre que l'auteur a dessein de montrer la punition qui attend les amours adultères : « Celui qui creuse une fosse y toml)era, et celui qui renverse une clôture sera mordu par un serpent. » Mais pourquoi YEcclisiaste^ qui a fourni à M. Feydeau une maxime si édifiante, ne l'a-t-il pu préserver de la tentation de cueillir toutes les fleurs impures, épanouies au bord de la fosse, de façon qu'on ne distingue plus s'il raconte l'histoire pour nous faire désirer les fleurs ou redouter la chute ? Pourquoi ces descriptions voluptueuses d'alcôve, et cette scène du balcon, où le voile qui doit couvrir la vie conjugale est si audacieusement arraché lambeau par lambeau ? Enfin , pour que le serpent de YEcclésio^te puisse effrayer ceux qui renversent les clôtures, encore faut-il que ce soit un de ces serpents , aussi communs que dangereux, qu'on risque partout de rencontrer sous ses pas, une vipère, par exemple, et non pas un animal rare, un serpent à sonnettes, qu'on ne trouve qu'au bout du monde. La jalousie qui a mordu Roger est un de ces serpents exceptionnels dont il est difficile de menacer efficacement les larrons. Sur trente amants de femmes mariées, il y a un raffiné tout au plus qui se formalise du partage ; le reste ne demande qu'à partager. Aussi , malgré l'épigraphe tirée de YEccUsiaste^ ne vois-je pas distinctement quel dessein moral a pu se proposer l'auteur. Tout au plus doit-il alléguer qu'il a voulu faire une étude de psychologie morbide, comme disent les médecins des maladies cérébrales, et peindre une passion rare, par curiosité. Mais cette passion