Fénelon, Dialogue sur Véloquencef p
3. VUnivers nous dit encore que nous avons travesti les conférenoes du P. Félix. Nous ne daignerons pas lui répondre, car il n*est pas de bonne foi. Il sait parfaitement que nous avons pris nos citations textuelles dans VAmi de la Religion, autorisé par le P. Félix à reproduire ses discours.
lep images copime ^p poète , tel autre les abstractions comme un philosophe, qu'on ait du goût, qu'pn n'^n ait pas, qp'importeî le P. Lavigne a fait quatre mille francs! Ainsi l'éloquence de la chaire n'est qu'une affaire d'arithmétique, et le plus grand orateur est celui qui fait 1^ plus grosse fecette ! On suppute les produits de la parole sainte et l'on traduit en chiffres l'art de Çourdaloue et de Bossuet! U Univers n'examine pas si les esprits sont convaincus, si les coeurs sont touchés, si les visages sont attendris, si les larmes coulent, si l'auditoire ému se courbe sous la parole de Dieu tombée de la chaire chrétienne ; debout à la porte de l'Église, il a les yeux fixés sur la bourse des quêteuses, il épie ce qu'on y dépose, or, argent, bagues et bracelets, il calcule, il additionne, et il s'écrie : < Le grand orateur! il a fait quatre mille francs ! » Nous en connaissons qui fai^ faient bien davantage, et qui pourtant prêchaient avec leur poeur, non avec leur esprit, et n'avaient pas le secret de ces belles images et de ces grands effets dramatiques, si productifs aujourd'hui! Un jour saint Vincent de Paul, un apôtre qui parlait, dit La Bruyère , comme un père à ses enfapts, invoquant la charité publique en faveur des enfants trouvés, disait tout simplement aux dames qui l'écoutaient : c Or sus, mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous ^vez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnées. Voyez maintenant si yoqs voulez aussi les abandonner pour toujours. Cessez 4 présent d'être leurs mères pour devenir leurs juges; leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m'en vais prendre les voix et les suffrages. Il est temps de prononcer leur arrêt et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour ^ux. Les voilà devant vous. Ils vivront si vous continuez d*en prendre un soin charitable, et, je vous le déclare devant Dieu, ils seront tous morts demain si vous les délaissez. »
ÉTUDES nTTÉRAIRES ET MORALES. 79
Il n'y avait là ni image, ni abstraction philosophique, ni mot spirituel, ni science, ni art, il n'y a qu'une 4me tendre, rame d'un saint, qui parlait, comme dit saint François de Sales, tout tmiment^ à la chrétienne et à la française. L'Univers saitril combien fit ce jour-là saint Vincent de Paul, avec ce discours? Il ne fit pas quatre mille francs, il fit un million, plus d'un million môme : car sans sortir de l'église, à la même heure, au même instant, l'hôpital des Enfants-Trouvés fut fondé à Paris et doté de quarante mille livres de rente. Voilà le plus riche succès qu'ait jamais obtenu sermon de charité. Ne jugeons donc pas ilni(][uement l'éloquence par ses effets; jugeons-la aussi par les moyens qu'elle emploie, car les effets sont plus grands , quand les moyens sont meilleurs. D'ailleurs, si les effets suffisent aux yeux de /'(/nivers pour absoudre les défauts de l'éloquence, c'étaient de grands orateurs sacrés que ceux du xv* et du xvi* siècle, auxquels je comparais les nôtres. Henri Etienne raconte qu'on battait des mains, qu'on trépignait, qu'on pleurait, qu'on sanglotait quand Menot et Maillard prêchaient dans les églises ^ Maillard, parlant devant une assemblée de ma? gistrats, les appelait «c grands voleurs et gros fourrés, » et, après le sermon, deux de ses auditeurs touchés se retiraient dans un couvent. Menot racontant la vie de la Madeleine, eomme le P. Ventura dans cette homélie que nous rappelions, et décrivant avec la même complaisance que lui la beauté du Christ et celle de la courtisane, disait de l'un : « Il est si gracieux et honnête, il a si beau maintien, il sait si bien son entregent , qu'on ne vit jamais le pareil ; » et
1. Dans une Vie de Fléchier placée en tête du volume I (et resté unique) de rédition in-4* de 1773, on voit, à la page 28, que a de longues acclamations suivaient les périodes de Fléchier et interrompaient ses sermons.» P'Alembert fait allusion à ce fait, mais en termes moins précis. Grimm, t. VIII, p. 69, dit à propos du panégyrique de saint Louis prononcé par l'abbé Maury : a On a claqué des mains dans la chapelle du Louvre comme dans une salle de théâtre. >
de l'autre ; « Elle était faite pour regarder, belle, jeune, grande, mignonne^ fringante et vermeille comme une rose. » Et à la sortie de Téglise , une foule de pénitentes émues suivaient le P. Menot jusque dans les rues pour lui demander sa bénédiction ! Barlette faisait en chaire des jeux de mots qui soulevaient des éclats de rire, et il prenait quelquefois pour sujet de ses discours des questions comme celleci : JésuS'Christ portait-il des souliers? Utrum Christus porKJri>erit calceamenta? et Barlette n'en passait pas moins pour un grand orateur ; on disait de lui : Qui nescii Barlettare^ nescU prxdicarey et il convertissait dix-sept personnes en un jour! C'est que l'éloquence est toujours puissante quand elle flatte le mauvais goût du temps ! Qu'on cesse donc de prendre les effets de la parole pour règle unique de jugement : qu'on apprécie l'éloquence, non par ses succès, mais en elle-même. Quelquefois le succès n'est que le signe de la dépravation du goût dans l'orateur comme dans l'auditoire, et les condamne tous les deux.
Nous n'avons donc pas été trop sévère ; nous avons blâmé dans les prédicateurs contemporains des défauts que rien ne peut excuser, nous avons signalé des qualités louables, et nous les célébrerons encore avec impartialité quand l'occasion se présentera. On nous a reproché d'avoir porté sur M. l'abbé Lecourtier un jugement rigoureux : c'est notre faute sans doute, si nous nous sommes mal fait comprendre; car ce qui a semblé une critique était dans notre intention une louange. Personne n'admire plus que nous la délicatesse d'esprit, l'onction, la dignité et la distinction de M. Lecourtier ; personne ne souhaite plus sincèrement rendrejusticeàl'un des talents les plus rares de notre temps. En lui reprochant seulement d'avoir quelquefois trop d'esprit (reproche bien doux, ce nous semble), nous ne voulions ni méconnaître ni diminuer tant d'autres qualités dont nous sentons le charme; nous désirions indiquer le seul côté par où donnent
prise sa finesse et sa grâce, nous voulons dire l'excès dans Tamabilité, défaut séduisant que ses plus grands admirateurs, qui aiment tout en lui, ne lui contestent pas. Pour réparer notre faute, et prouver à VUnivers que nous savons goûter dans les vrais orateurs chrétiens ce qui est digne d'éloges, nous demanderons la permission de citer un fragment de Texorde du premier sermon de carême, prononcé récemment par M. Lecourtier, aux Tuileries :
c Je ne connais rien de si grand dans sa simplicité et de si noble dans sa modestie que la parole de Dieu, quand elle vient, parée de ses seuls attraits, se présenter aux princes de la terre, quand surtout, ne faisant que répondre à leur appel, elle peut leur dire comme Samuel : « Me voici, parce « que vous m'avez appelé. »
« Cette parole, qui n'est pas la parole de l'homme, ne touche en rien aux extrêmes de la parole humaine. Elle ne connaît pas l'adulation, cet égoïsme parlé qui encense la grandeur parce qu'elle peut, le pouvoir parce qu'il donne, tous les pouvoirs parce que tous peuvent donner, et qui , après avoir reçu, n'est fidèle qu'à un seul sentiment, celui de l'ingratitude. Mais elle ne vient pas non plus se poser avec fierté, prendre le ton dominateur, affecter des allures hautaines qui siéraient si mal à sa noble dignité. Elle laisse aux passions médiocres de la terre la triste prétention de vouloir faire la leçon au pouvoir; elle ne fait pas la leçon, elle l'apporte toute faite du haut du ciel. Quand elle parle, c'est Dieu qui parle; et quand Dieu parle, c'est avec une patience et des égards infinis pour la liberté et pour la faiblesse de sa créature. Dieu ne frappe pas en mattre, à coups violents, à la porte de notre cœur; il frappe en ami ; je n'ai point dit assez : il frappe en solliciteur, et il s'est peint dans cette parole si suave : « Voici « que je me tiens à la porte et que je frappe; si quelqu'un « entend ma voix et veut m'ouvrir, j'entrerai. » Ecce sto ad osHum^ et pulso..,. Enfin la parole de Dieu est comme la saiv 6
gesse divine dont elle est le reflet et l'expression ; elle est pacifique, modeste, persuasive, pleine de miséricorde pour les faiblesses, pleine de bons fruits pour la vie éternelle. »
Ce n*est pas là sans doute l'éclat de Bossuet, ni la grâce abandonnée de Fénelon, ni la liberté hardie de Massillon; il y a encore beaucoup d'esprit dans cette éloquence, et même Yégaisme parlé n'est pas tout à fait simple, mais il y a aussi beaucoup de distinction. Si tous nos prédicateurs parlaient avec cet agrément et cette noblesse, avec cette dignité et cette modestie, ils remporteraient encore de bien plus grandes victoires, et, après leurs sermons de charité, de bien plus gros chiffres viendraient couronner les additions de l'Univers ! Les qualités que nous réclamons de l'éloquence chrétienne, M. Lecourtier les a montrées dans ce discours, et nous ne demandions aux autres orateurs que de les montrer comme lui ; mais VUnivers, leur défenseur et leur ami, nous reproche durement de les souhaiter pour eux. Mieux vaudrait un sage ennemi !
{Journal des Débats^ 20 ayril et 4 mai 1864 )