‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 9 sur 85 · QUESTION DES SPECTACLES · texte numérisé non relu

QUESTION DES SPECTACLES

Dy a quelques jours, à propos du rapport de M. Sainte- Beuve au nom de la commission chargée de décerner les prix de vertu aux auteurs dramatiques, il a plu à ff/nivers de relire la réponse de Bossuet au P. Caffaro et d'entreprendre une campagne contre le théâtre. La conclusion implicite de son article, c'est que, si nous vivions

dans un État vraiment catholique, comme la France a la prétention de l'être, le gouvernement, au lieu de donner à ses quatre ou cinq théâtres une subvention hérétique, les fermerait tous immédiatement, en jetterait les clefs par les fenêtres, ou les louerait à d'honnêtes industriels qui se chargeraient d'y représenter, au temps de Pâques, les mystères de nos bons aïeux. Puisque VUnivers , dans un moment de loisir, a réveillé cette fameuse question des spectacles, assoupie depuis le xvnr siècle, nous nous permettrons de lui répondre, non pour la traiter, ce qui demanderait un volume, mais pour lui rappeler quelques idées trèsHsimples et de pur sens commun qu'il semble avoir oubliées.

Il y a deux points de vue dans cette question, le point de vue religieux et le point de vue philosophique. Que défend l'Église, que permet-elle en matière de spectacles ? voilà le point de vue religieux. Nous nous y arrêterons aujourd'hui, et nous serons complètement d'accord avec f Univers. Mais pourquoi s'est-il borné modestement à l'analyse de l'admirable morceau de Bossuet? S'il avait voulu multiplier les arguments contre le théâtre, il aurait trouvé toutes les armes qu'il aurait voulues pour fortifier sa dialectique. L* Univers pouvait se donner le plaisir de lire les traités de M. de Voysin, de Frédéric Cerutus, de François- Marie del Monacho, etc. Si même il désirait approfondir la question et découvrir les nuances curieuses d'opinions qui se sont produites sur ce grave sujet, il lui était facile de chercher le sentiment des jésuites dans le livre de P. Dominique Othonelli, et celui des jansénistes dans le traité de M. de Chanteresne ou de Nicole, pour l'appeler par son nom. L'étude de ces diversités eût été chose piquante pour ses lecteurs. Mais il n'est pas besoin de consulter tant d'ouvrages intéressants ; un seul suffit, et je m'étonne que F Univers l'ait oublié : car il est bien connu.

c'est celui que le prince de Conti composa après sa conversion, le Traité des spectacles d'après la tradition chrétienne. Les opinions des Pères y sont fidèlement exposées, et, après l'avoir lu, comme après avoir lu les Réflexiojis de Bossuet, il est très-aisé de répondre à la question posée plus haut : Oue défend l'Église, et que permet-elle en matière de spectacles ? Elle défend tout et ne permet rien. Les textes sont unanimes : saint Paul, saint Basile, saint Augustin, saint Ambroise, saint Cyprien, Terlullien, qui appelaient le théâtre le royaume du démon^ etc. ; tous les Pères, grecs et latins, s'accordent pour condamner les spectacles. Les seules autorités qu'on ait pu alléguer contre cet ensemble décisif de témoignages, c'est un passage de saint Thomas, un de saint Antonin et un de saint Jean Chrysostome. Bossuet a interprété victorieusement les deux premiers : il a prouvé que saint Thomas a voulu seulement établir qu'il y a des récréations innocentes qu'on peut admettre dans la vie humaine, mais qu'il n'a pas dit un mot en faveur de la comédie. Il a démontré que ce qu'on a pris dans saint Antonin pour une autorisation donnée aux plaisirs du théâtre n'est qu'une permission toute naturelle de pratiquer des jeux fort innocents, tels que la toupie pour les enfants, et les échecs pour les hommes faits. Reste le texte de saint Chrysostome. Le voici :

« Il peut y avoir des spectacles blâmables en eux-mêmes, comme ceux qui sont inhumains ou indécents et licencieux : tels étaient quelques-uns des spectacles parmi les païens. Mais il en est aussi d'indifférents en eux-mêmes, qui ne deviennent mauvais que par l'abus qu'on en fait; par exemple, les pièces de théâtre n'ont rien de mauvais, en tant qu'on y trouve une peinture des caractères et des actions des hommes, où l'on pourrait même donner des leçons agréables et utiles pour toutes les conditions ; mais si l'on y débite une morale relâchée, si les personnes qui

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exercent cette profession mènent une vie licencieuse et servent à corrompre les autres, si de tels spectacles entretiennent la vanité, le luxe, l'impiété, il est visible alors que la chose tourne en abus, et qu'à moins qu'on ne trouve le moyen de corriger ces abus ou de s'en garantir, il vaut mieux renoncer à cette sorte d'amusement. » {Instr. chrét,^ liv. III, c. XVI ; in Matth. hom, 38.) Rousseau, qui cite aussi ce texte important, s'écrie : « Voilà la question bien posée. n ne s'agit plus que de savoir si la morale du théâtre est nécessairement relâchée, si les abus sont inévitables, parce qu'ils dérivent de la nature des choses, ou s'ils viennent de causes qu'on ne peut détruire. » Et il essaye de prouver que les causes sont indestructibles, que les abus ne peuvent être déracinés, et que le théâtre est condamné à l'immoralité pour toujours. Bossuet avait plaidé la même cause avant lui. Sans citer le texte de saint Chrysostome, il s'était posé comme objection l'hypothèse d'un théâtre moral , et l'avait résolue par une négation formelle : « Quoi ! dit-il, un théâtre où Ton ne joue que des pièces morales ! cela* est impossible ! Le fond de toutes les comédies c'est l'amour, et, de quelque façon qu'on le tourne et qu'on le dore, ce sera toujours, quoi qu'on puisse dire, la concupiscence de la chair, que saint Jean défend de rendre aimable, puisqu'il défend de l'aimer ! On dira que l'amour finit par le mariage. Vaine excuse ! On commence par se livrer aux impressions de l'amour sensuel : le remède des réflexions du mariage vient trop tard; déjà le faible du cœur est attaqué, s'il n^est vaincu, et l'union conjugale, trop grave et trop sérieuse pour passionner un spectateur qui ne cherche que le plaisir, n'est que par façon et pour la forme dans la comédie. » Un théâtre où les histrions ne mènent pas une vie licencieuse ! cela est impossible ! On ne songe donc pas aux crimes des chanteuses, des comédiennes et de leurs amants ! on ne songe donc pas à ces

femmes qui, comme traduisent les Septante, enlèvent les cœurs des jeunes gens, et qui les engagent par la douceur de leurs lèvres! Un théâtre où les spectateurs ne soient excités ni au luxe, ni à la vanité, ni à la corruption ! cela est impossible ? Oublie-t-on le trouble, la commotion de l'esprit, peu convenable à un chrétien dont le cœur est le sanctuaire de la joie, la parure, les ornements qui sont au rang des pompes que nous avons abjurées par le baptême, le désir de voir et d'être vu, et la malheureuse rencontre des yeux qui se cherchent les uns les autres?... Le spectacle saisit les yeux; les tendres discours, les chants passionnés pénètrent le cœur par les oreilles. Quelquefois la corruption vient à grands flots; quelquefois elle s'insinue comme goutte à goutte : à la fin, on n'en est pas moins submergé. On a le mal dans le sang et dans les entrailles avant qu'il éclate par la fièvre. En s'affaiblissant peu à peu, on se met en un danger évident, et ce grand affaiblissement est déjà un commencement de chute.

Ainsi, pas de moralité possible, selon Bossuet, ni dans les pièces de théâtre, ni dans les acteurs, ni dans les spectateurs. La condition que saint Chrysostome met aux représentations scéniques ne peut être remplie : donc ces représentations sont injustifiables. Toute l'argumentation de Bossuet est dans ces deux points : la tradition de l'Église interdit les spectacles ; s'il existe quelque Père ou quelque saint qui les ait tolérés ou permis, il est indubitable qu'il a restreint son approbation ou sa tolérance à ceux qui ne sont point opposés aux bonnes mœurs. Or, il n'y en a pas qui ne blessent point les mœurs ; il ne peut y en avoir : concluez.

La sévère opinion de Bossuet fut, en général, celle du clergé et des hommes vraiment religieux du xvn* siècle. On peut objecter, nous le savons, que Bossuet lui-même a semblé se contredire, quand ce grand ennemi du théâtre vantait à

un pape les beautés de Térence, et enseignait au dauphin à lire dans la comédie latine les secrets de la vie. Mais qui ne sait qu'aux y euï de Bossuet les princes et les rois étaient audessus des communs devoirs ?Parnfii les évéques et les prédicateurs illustres , les uns, comme Bossuet et Bôurdaloue, ne se départirent jamais de leur sévérité; d'autres qui, comme Fléchier, avaient commencé par l'indulgence (voir les Grands jours), finirent par l'extrême rigueur *. Pascal disait : « Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne; mais, entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y en a pas de plus à craindre que la comédie, » Et, au xvm« siècle, Massillon, plus énergique encore, s'écriait : «Les spectacles sont-ils des œuvres de Satan ou des œuvres de Jésus-Christ?... Quoi ! les spectacles tels que nous les voyons aujourd'hui, plus criminels encore par la débauche publique des créatures infortunées qui montent sur le théâtre que par les scènes impures ou passionnées qu'elles débitent, les spectacles seraient les œuvres de Jésus- Christ! Jésus-Christ animerait une bouche d'où sortent des airs profanes et lascifs ! Jésus-Christ formerait lui-même les sons d'une voix qui corrompt les cœurs ! Jésus-Christ paraîtrait sur les théâtres en la personne d'un acteur ou d'une actrice effrontée, gens infâmes selon les lois des hommes !... Non! ce sont là des œuvres de Satan" ! »

Mais les représentations de Saint-Cyr, nous dit-on, mais ces tragédies composées pour des jeunes filles et jouées devant de jeunes seigneurs, à la demande d'une femme dévote, Mme de Maintenon, et d'un roi converti, sous les yeux du P. Lachaise et d'un grand nombre de prélats distingués, à qui l'on avait consacré la troisième représentation à'Eslherl « Aujourd'hui, avait dit Mme de Main-

1. Voir sa vie dans le premier et unique volume de Tédition de 1773.

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