DES CONSEILS GÉNÉRAUX
Nous recevons d'un de nos abonnés la communication de la lettre suivante , adressée au conseil général de son département :
Messieurs, Je soussigné Jean-Louis Giraud , propriétaire rural et
votre serviteur, je viens délire dans mon journal les vœux que vous avez formés dans l'intérêt de notre département. Si, Tannée qui vient, ces messieurs de Paris continuent à nous vendre des engrais sophistiqués qui ne font pousser que la nielle ; si nos marchands de vin n'inscrivent pas en grosses lettres sur les douves de leurs futailles juste le nombre de litres qui doivent entrer dans nos bouteilles, si les allumettes chimiques brûlent encore nos meules , si nos routes sont mal empierrées, et si les chasseurs payent encore double taxe sur les chiens qu'ils ne déclarent pas par oubli, ce ne sera point votre faute. Pour ma part, je vous en rends grâce, car je tiens à fumer ma terre, à boire tout le vin que je paye, à dormir en paix sans craindre pour ma grange, à ne pas verser dans ma carriole, et à i^e pas être à l'amende si j'oublie de présenter à M. le percepteur mon petit basset Rustaud. Tous ces vœux me rendent fort aise, d'autant plus aise, messieurs, qu'ils ont pour unique objet l'intérêt matériel de notre département : d'où je conclus naturellement qu'il doit être au moral dans un état parfait. Et comme, en relevant les vœux de MM. vos collègues des autres conseils de France, j'ai trouvé que, sauf en cinq ou six endroits, c'est quasi de même partout, j'ai le contentement de penser que la santé physique de notre cher pays a seule besoin de quelques petits soins , et que sa santé morale ne laisse rien à désirer, ce qui m'a causé autant de surprise que de joie, parce que, à vous parler franc, on le disait un tant soit peu malade, et que nous sommes patriotes dans la famille Giraud.
Oui-da, on le disait malade, et cela sans méchanceté. Je connais d'honnêtes gens, nullement malintentionnés, mais enclins à se faire peur, qui trouvent que c'est pitié de voir comme l'amour de l'argent tourne la tête de tout le monde et comme le luxe fait des progrès. Ils disent que l'alarme est dans les familles et que la pomme de discorde roule
dans les meilleurs ménages. Il y a des pères qui prétendent qu'au train dont vont les choses, ils ne pourront doter leurs filles, vu qu'un franc dans ce temps-là ne vaudra peut-être plus que dix sous; il y a des maris qui font grise mine, parce qu'une robe d'aujourd'hui coûte le prix d'un acre de terre. Dimanche dernier, au sermon , M. le curé a déclaré que le luxe est le démon du xdl* siècle , et il a tonné trois quarts d'heure contre les dames de notre endroit qui se parent comme des châsses pour venir prier le bon Dieu , ce qui fait que Mme Giraud trouve que le curé ne prêche pas bien. Hier M. le maire me contait, en nous promenant, que Jacques le vigneron avait vendu un arpent de vigne, il y a une huitaine, pour acheter des chemins russes, qui lui donneront dix du cent, à ce qu'il dit , quand ils seront faits , et que Mlle Babet , la gouvernante du vicaire, s'est retirée de la Caisse d'épargne et s'est mise dans le Mobilier. Quand j'entends tout cela , je ne tremble pas , comme bien d'autres, mais je me dis qu'il faut y prendre garde et ne pas être trop sans souci sur le moral de notre pays. Nous surtout, les petits rentiers et les petits propriétaires, le luxe nous mangera les premiers. Mais votre tour viendra, vous autres les gros messieurs. Vous y passerez les derniers , mais vous y passerez comme nous. Gela vaut la peine qu'on y songe, et je m'étonne grandement que pendant que vous étiez tous là, autour de votre grande table, à causer de nos affaires, vous n'ayez pas dit mot de la question du luxe, si ce n'est pour voter à M. le préfet un beau salon d'or et de soie et une nouvelle salle à manger.
Ne faites pas de méprise, messieurs, je vous en conjure. Je ne trouve pas mauvais que M. le préfet soit bien logé et bien meublé. Je ne suis pas un mécontent ni un ennemi de l'ordre, ni même un ennemi du luxe, quand on met le luxe à sa place. Autrefois j'en avais grand'peur, avant que je fusse marié. J'avais pour lors les idées de mon père , un
brave campagnard, qui , le jour où ma mère acheta un paquet de bougie au lieu d'une livre de chandelle, cria qu'elle ruinait la maison. Mais ma femme, qui est une demoiselle de Paris, et qui aime que chacun se fasse honneur de ce qu'il a, m'a parfaitement prouvé qu'user n'est pas abuser, que jouir n'est pas se corrompre , et qu'un luxe proportionné, sans vanité et sans folie, est un devoir de position. Voilà comme je me suis fait des idées plus saines sur les choses et comme quoi j'ai compris que ce n'est pas le luxe, quand il a des tempéraments, qui ruine les nations, non plus que les ménages. Et plus j'ai lu et réfléchi, plus je me suis persuadé que le luxe n'est pas si méchant qu'on le dit, si l'on sait le tenir en laisse, et que, dans les pays dont le moral est solide, c'est une source de richesse sans être une cause de décadence. Je tiens pour assuré que, si Rome s'est perdue , ce n'est pas parce que les Romains ont mangé des perdrix dans des assiettes d'argent, au lieu de manger des lentilles dans les écuelles de terre du vieux Fabricius : c'est pour avoir conquis le monde. Ce n'est pas la richesse de Rome, c'est sa grandeur qui l'a tuée. Montesquieu est de cet avis, et il en sait long, celui-là. Je n'admets pas non plus que le luxe, comme on prétend , soit une des causes de la misère. Il peut la mettre en évidence, mais il la trouve toute faite, et il ne la fait pas J'aurais dix fois plus de rente sur le grand-livre et dix fois plus de bien au soleil, que ce ne serait pas encore ma faute si Mathieu, mon voisin , n'a pas un sou vaillant dans sa poche, ni un pouce de terre autour de sa hutte. C'est que Mathieu boit le dimanche, c'est qu'il boit encore le lundi, et que le reste du temps il court la prétentaine. La paresse, Tivrognerie, la débauche, c'est les trois péchés capitaux et les vraies causes de la ruine, et le luxe des uns n'est pour rien, quoi qu'on dise, dans la pauvreté des autres. Je vous expose, messieurs, ma manière de voir» pour que vous sachiez bien à qui vous avez affaire,
et que je suis ni un sourd ni un aveugle, n'entendant et ne . voyant rien, ni un boiteux, traînant la jambe dans Tomière de la routine, ni un barbare, ennemi du luxe, des lumières et du progrès.
Mais je ne veux pas non plus que le luxe s'emporte, sans bride ni frein, comme un cheval éciiappé. C'est là la difficulté grande. Car il ne faut pas que TÉtat se charge de réformer les mœurs : c'est aux mœurs de se corriger. J'ai lu que l'empereur Auguste, à qui les sénateurs de Rome demandaient une loi somptuaire, fit' la sourde oreille, et il eut raison. Je ne suis pas si sot d'ouvrir à dame justice la porte de la vie privée. En France, la loi ressemble à la lice de la fable : laissez-lui prendre un pied chez vous , elle en aura bientôt pris quatre. Ce ne sont pas là mes visées. Il s'agit, non d'aller en guerre et d'attaquer le luxe comme un ennemi public , mais de le prendre de biais et de lui mettre un contre-poids. Ici encore , messieurs , laissez-moi vous parler de ce qui se passe chez moi. Vous savez que, selon la maxime des anciens politiques, l'État doit se gouverner par les mômes principes que la famille, et je ne vois pas pourquoi on n'appliquerait pas à notre pays les règles de ma maison, si elle est bien tenue.
Au mois de janvier dernier, quand j'eus établi mon budget pour la nouvelle année , avec cette division : chapitre du nécessaire et chapitre du superflu, Mme Giraud, ma femme, s'était imaginé qu'elle allait, comme on dit en style de finance, se mouvoir tout à son aise dans ce second chapitre. Elle parlait déjà de démolir, de rebâtir, de renouveler sa garde-robe, et d'arranger notre jardin à la façon du bois de Boulogne, des massifs , des gazons, des rocailles et une cascade. Ç*a été mon tour de lui faire la leçon : « Doucement, lui ai-je dit, le luxe est légitime, vous me l'avez prouvé, mais à trois conditions : la première, d'épargner sur le superflu d'aujourd'hui ce qui sera peut-être nécessaire de-
main : c'est la part de l'économie; la seconde, de donner un peu de son trop à ceux qui n'ont rien du tout : c'est la part de la charité; la troisième, de distinguer entre le luxe matériel et un autre luxe qui vaut mieux : celui où l'esprit a son lot. » Mme Giraud, qui a du sens, a compris la chose à merveille. Au bout de son premier semestre , elle a mis de câté, sur les fonds du second chapitre, cent écus dont elle a fait don, moitié à l'église, pour les indigents, moitié à la commune , pour qu'on répare la salle d'asile. Elle a payé les frais d'école du petit dernier de notre fermier; elle a acheté des livres sérieux, et même elle les a lus, et, à mesure qu'elle aime à lire, elle aime moins à s'habiller. A vrai dire, j'y comptais un peu. Quand les femmes soigneront davantage leur esprit, elles penseront moins à la toilette , ou du moins la toilette ne sera plus chez elles une distraction de l'oisiveté, ni un plaisir de vanité, ni une arme de coquetterie, mais une sorte d'art innocent, le goût de la grâce et de l'élégance. Encore un semestre comme cela, et Mme Giraud aura son bois de Boulogne, ou plutât elle ne l'aura pas, car elle aimera mieux s'en passer.
Voilà mes principes, messieurs. Je voudrais, je l'avoue sans aucune modestie, que l'État s'y prit comme moi et qu'il réglât son budget sur le patron du mien. L'État, qui a du superflu , car il est souvent question de ses excédants de recettes, prélève-t-il, premièrement, la part des économies? Pas encore, à ce qu'il parait. Son superflu s'en va sans dire adieu à personne, et une fois parti, bonjour ! Mais l'État nous promet que bientôt il mettra quelque chose de côté. Ayons la foi et la patience et ne soyons pas trop vétilleux. L'État fait-il secondement la part de la charité? Là-dessus ce n'est pas moi qui doute de ses bonnes intentions. L'humanité est là , sans compter l'intérêt. Sous notre régime moderne de l'influence des masses et du suffrage universel,
la bienfaisance de FÉtat n*est pas seulement une obligation de morale, c'est aussi bel et bien une nécessité de politique. Quelles que soient ses raisons, elle a de bons effets , et j*y applaudis des deux mains.
Que l'État double, s'il le peut, le budget de la charité. Mais, avant tout, qu'il triple le budget de ses écoles. L'éducation du peuple, voUà le plus beau luxe de la société, le luxe intellectuel, qui est le contre-poids du luxe matériel. Dans une société où l'esprit est le maître et plane bien haut au-dessus des intérêts, le luxe matériel, balancé et mis à sa place, est un bon auxiliaire au service du commerce et de l'industrie; c'est l'ornement de la civilisation et l'éclat naturel de la fortune du pays. Et j'ajoute, messieurs , que ce n'est pas trop des institutions libres et du grand mouvement qu'elles impriment aux idées, pour maintenir l'esprit dans cette prééminence au-dessus des intérêts positifs et du luxe, qui deviennent des despotes s'ils ne sont des subordonnés. Par contre , dans les pays où l'esprit est le subalterne, la richesse et le luxe, ne trouvant rien pour les mater, débordent et submergent tout, et les nations, déchues de la pensée, s'abtment dans la jouissance comme on s'enfonce dans la vase. Nos écoles , messieurs , c'est votre ancre de salut. Dans nos collèges tout va, sinon très-bien, du moins un peu mieux que naguère, et tout marchera comme il faut, si l'on a le courage de détruire ce qui reste du trop fameux plan d'études. Serrer le frein aux sciences , qui poussent aux idées positives, rendre l'essor aux lettres, qui élèvent vers l'idéal, défaire ce qu'on a fait et refaire ce qu'on a défait, voilà le programme en deux mots : il est simple à exécuter. Mais le point capital, ce sont les écoles du peuple, le premier luxe d'un pays. Je comprends qu'on soit ébahi devant une capitale , avec des rues immenses , alignées à perte de vue, et des maisons toutes neuves ou rebadigeonnées, et des boulevards comme des grandes routes, et des jardins
ÉTUDES UTTÉKAlllES ET MORALES. 577
comme des parcs, et des casernes comme des palais, et des mairies comme des églises. Mais quelle belle chose, messieurs, plus belle encore, à ce qu'il me semble, qu*un peuple qui sait lire et penser 1 Nulle part en Europe il n*y a de cités plus brillantes que les nôtres. Mais combien de pays où les âmes sont mieux tenues ! Qu'est-ce que les petits chefs-lieux des petits cantons de la Suisse, à côté de Paris, de Lyon etde Bordeaux ? Mais en Suisse tout le monde a été à l'école , et les laboureurs des vallées et les bergers de la montagne lisent couramment dans l'Ëvangile. En France il y a des milliers de communes qui n'ont pas d'instituteurs, et douze millions d'adultes qui ne savent pas lire. Rien que dans notre canton , et ce n'est pas un des pires endroits, la moitié des garçons et les deux tiers des filles n'apprennent ni A ni B, les gens du pays vous le diront. Quand j'y pense, mon esprit se monte. Les étrangers sont des malins : ils admirenttout haut notre faste national; tout bas ils se gaudissent de notre ignorance , et le voisin John Bull , qui sait lire, écrire et compter, se moque de Jacques Bonhomme, qui s'est payé des palais et qui ne peut même pas épeler les noms de ses grands hommes sur les socles de leurs statues. Ceux mêmes chez nous qui , dans le peuple, ont appris la lecture, l'écriture et le calcul, savent-ils pour cela ce que le peuple devrait savoir ? On jette dans leur cerveau une petite provision de notions toutes faites : leur apprendon à l'augmenter, et les instruit-on à s'instruire ? Leur enseigne-t-on à bien connaître et à bien diriger leurs facultés, à développer en eux les idées de devoir et de droit, de justice et de dévouement , dont le germe est dans toutes les âmes, mais languit et avorte s'il n'est pas cultivé? Peuvent-ils être , en un mot , les artisans de leur progrès moral ? Trop souvent, vous le savez bien , leur âme chôme comme leurs bras. Je ne fais pas de reproche à leurs instituteurs. On a coutume de les blâmer ; je me contente de les
plaindre. Que peuvent-ils enseigner, sinon ce qu*il8 ont appris, et qu'ont-ils pu apprendre? Il n*y a pas cbez nous, comme en Prusse, de système bien précis d'instruction primaire, non plus que de littérature populaire , comme il y en a en Amérique, non plus que de livres pour les ignorants. Et puis, les pauvres maîtres d'école, quel respect inspirent-ils , quelle influence ont-ils ? C'est à peine s'ils gagnent leur pain I Et vous parlez, messieurs, d'améliorer le sort des classes laborieuses ! Ëlevez-les donc d'abord dans le sens chrétien de ce mot : élevez. Gela ne veut pas dire : < Diminuez le travail, augmentez les salaires, t&chez que les artisans deviennent des bourgeois. » Non; n'affranchissons personne de la loi du travail, car le travail est un bienfait. Il nous coûte l'effort et la peine et nous rapporte la vigueur et la joie. C'est parce qu'il lasse qu'il aguerrit, c'est parce qu'il est dur qu'il est salutaire. 0 la triste philanthropie de ceux qui ont rêvé pour l'homme le travail attrayant 1 Ce n'est plus le travail alors , ce n'est que le plaisir ; ce n'est plus un mattre sévère , c'est un joyeux compagnon. Pour moi, je dis avec un sage : ^ Si Dieu offrait aux hommes de supprimer la faim, la soif et le froid; s'il disait au laboureur : < Dételle ta charrue, le blé poussera « tout seul; > s'il disait au forgeron : < Jette là ton marteaii, « le fer mollira sous tes doigts , » nous répondrions au bon Dieu : « Seigneur, ne changez rien au monde tel que vous « l'avez fait, avec le froid à endurer, la faim à prévenir et « la nature à vaincre. Vous nous avez donné une intelligence « et des bras; laissez-nous travailler et mériter le paradis. » Ce que je demande donc pour le peuple, ce n'est pas le loisir; ce n'est pas davantage l'influence ni le pouvoir. L'élévation dont je parle n'est pas celle des conditions. Élever le peuple, c'est élever son âme, et comme un oiseau s'élève quand il étend ses ailes, ime âme s'élève aussi quand elle déploie ses facultés, et par son libre essor monte aune plus
ÉTUDES liTTÉHÀIH^ Wf HORILES. 579
noble sphère de pensée et d'action ^ Donnez aùiiûlsdu paysan et de l'ouvrier ces ailes de l'esprit, en muUipliaqt les écoles, les maîtres et les bons enseignements; faites des Ames d'abord, et tous ferez ensuite des rues, des places publiques, des boulevards et des jardins. Vous me direz, messieurs, que je vous apporte de mon village des idées vieilles de deux mille ans. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que les païens, qui ont dit les premiers que l'âme humaine est le plus beau des édiûces, parce qu'elle est la maison de Dieu, nous ont donné à nous chrétiens une bonne leçon à méditer ? D'ailleurs, si vous trouvez que je ne sais pas vous parler, écoutez à ma place quelqu'un dont l'éloquence était forte et généreuse comme son cœur et répandait avec chaleur les sentiments honnêtes et les sages idées :
« Ce qu'il y a de plus grand dans la cité , c'est l'homme lui-même: il en est la fin. Nous admirons les palais, mais l'ouvrier qui les bâtit est plus grand que les palais. La nature humaine, sous sa forme la plus humble, dans le dernier des misérables, est plus précieuse que tous les embellissements de la rue. Vous parlez de la prospérité de nos villes. Je ne connais qu*une véritable prospérité. L'âme humaine grandit-elle et prospère-t-elle? Ne me montrez pas vos belles rues où la foule se pousse , car je vous demanderai : Qui la pousse, cette foule ? Est-ce une cohue à l'âme vile , égoïste, vouée au culte de l'or, méprisant l'humanité? Ces femmes que je rencontre sont-elles des prostituées aux brillantes parures, ou des femmes à la mode, oisives, prodigues, à charge à elles-mêmes et aux autres? Vais-je y trouver ces jeunes gens qui étalent leur jolie personne comme le chef-d'œuvre de la nature, qui perdent les heures dorées de la vie dans la dissipation et l'oisiveté, et qui portent la débauche sur leur visage et dans leurs re-
1. Channing, OEuvres sociales, publiées par M. Laboulaye, 1 1, p. 79«
gards ? Vais-je y heurter une foule rapace qui cherche à s'enrichir par la fraude et la ruse? une foule inquiète, et que la crainte du besoin pousse à des moyens suspects pour gagner de l'argent? une foule insensible, qui ne se ^soucie nullement d*autrui, pourvu qu'elle prospère et qu'elle jouisse ? Dans le voisinage de vos commodes et splendides demeures y a-t-il des retraites où habitent l'horrible misère, le crime insouciant, Tintempérance brutale, l'enfance à demi morte de faim, l'impiété, la dissolution, la tentation épiant la jeunesse imprudente ?... Votre prospérité alors n'est qu'une parade. Le véritable usage de la prospérité, c'est de rendre un peuple meilleur. De tous les beaux-arts, le plus grand est l'art de former de nobles modèles de l'humanité. Les plus magnifiques produits de nos manufactures ne sont rien auprès d'un individu sage et bon. Une cité qui pratiquerait le principe que l'homme est plus précieux que la richesse ou le luxe serait bientât à la tête de la civilisation. Une cité où les hommes seraient élevés de manière à être dignes de leur nom deviendrait la métropole de la terre*. «•
C'est là parler d'or, n'est-ce pas ? Celui qui tenait ce langage n'était ni un puritain , ni un quaker, ni un frère morave, ni un ennemi chagrin du progrès matériel et du bienêtre des sociétés. C'était tout simplement un ministre de l'Évangile, aimant Dieu et l'humanité, et persuadé naïvement que les peuples se gouvernent mieux par les principes de Jésus que par ceux de Machiavel. C'était Channing enfin, le Fénelon des États-Unis, et ce qu'il trouvait bon à dire aux Américains de Boston est bon à répéter aux Américains de la France. Si Channing, messieurs, avait été comme vous conseiller général, comme vous, je le crois, il aurait émis des vœux touchant la taxe sur les chiens , les engrais arti-
1. ChauDing, OEuvr&s sociales, publiées par M. Laboulaye, 1. 1, p. 265.
ficiels et les allumettes chimiques ; comme vous il aurait eu souci de nos routes, de nos rues , de nos places et du mobilier de la préfecture, mais il aurait aussi et préalablement demandé Tagrandissement de notre petit hospice, qui n'a plus assez de lits pour nos malades pendant l'hiver; et la réparation de la salle d'asile que les cinquante écus de Mme Giraud ne suffisent pas à payer; et l'entretien de notre pauvre école , qui n'a pas de quoi acheter des livres, et qui a besoin d'un sous-mattre. Userait digne, messieurs, de votre sage esprit et de votre bon cœur de penser à ces choses l'an prochain. Quand vous aurez travaillé au bien moral de notre pays, votre conscience sera plus à l'aise pour vous occuper du bien matériel et des dépenses de luxe, et vous n'en dhierez que mieux dans la salle à manger toute neuve de M. le préfet. Cela vous soit dit sans malice. Excusez la liberté de votre serviteur, et, si par hasard il se trompe, pardonnez à son erreur en faveur de ses intentions.
Veuillez agréer, etc.
Pour copie conforme, Rigault.
(Journal des Débats, 16 septembre 1858.)