‹ Œuvres complètes de H. RigaultChapitre 82 sur 85 · RENAISSANCE DE LA PASTORALE. — LA PASTORALE D' AUTREFOIS · texte numérisé non relu

RENAISSANCE DE LA PASTORALE. — LA PASTORALE D' AUTREFOIS

ET CELLE d'aujourd'hui. — LA MIONETTE,

par M. Eugène Muller.

Oui , la pastorale est ressuscitée. Elle était morte avec Florian, à l'heure opportune de mourir. Qu'aurait-elle fait, aux jours bruyants de la Révolution et de l'Empire ? Au brui t

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du fifre et du tambour ^ qui aurait pu entendre la flûte des bergers? be hombl-euses années s*é6oulèrent; utl souffle de rajeunissement courut dans la littérature ; les branches du vieil arbre tressaillirent, se gonflèrent de sève et poussèrent des bourgeons dont beaucoup sont , hélas ! tombés avant que les fleurs fussent ouvertes. Le rameau dessé^ chéde la pastorale oublia seul de i*everdir. Puis voilà qu'un matin, quand personne n'y songeait plus, elle refleurit de plus belle, au fond d'une lande du Berry^ parmi les bruyè^ res de la Mare au Diable. Quelle fût la surprise du public iVdhçds, qui croyait tarie dans son âme la source des émotions champêtres depuis les jours lointains où il avait pleuré sur NémoHn et sur Estelle! Partout on fit fête à l'aimable idylle ramenée parmi nous après une longue absence :

Sa bienvenue au jour lui rit dans tous les yeux.

Des rives de la Creuse, où elle avait repris naissance, elle s'est vite propagée dans les autres provinces, et il n'est pas aujourd'hui de genre plus cultivé. Du sol de toutes nos campagnes éclosent à l'envi les scènes delà vie rurale, scènes bretonnes , scènes provençales , scènes du Languedoc et du Jura, de la Normandie, du Bocage et de l'Armagnac. Toutes ces idylles qui s'épanouissent à la surface d'un pays si médiocrement pastoral, dans l'atmosphère fumeuse des idées positives, forment un contraste piquant, comme feraient des pots de fleurs sur les fenêtres d'une usine. Toute la question est de savoir si ce sont des fleurs naturelles ou bien des bouquets de papier.

On me permettra un aveu : c'est que j'aime beaucoup l'Idylle , et pourtant je n'y crois pas. Je l'aime précisément parce qu'il n'y a plus de bergers. Si nous étions les pâtres que Théocrite a chantés, nous ne lirions pas ses bucoliques (à supposer que l'on sût lire chez les chevriers de Sicile). Mous le prierions de nous conter les fêtes de Syracuse et de

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la cour d'Hiéron. Pourquoi nous laissons-flous eharrïier par les histoires des Mohicans , des trappeurs , des chasseurs de chevelures , des prairies et des forêts vierges , sinon parce que nous sommes Français et civilisés, méde* cins, avocats, journalistes, bureaucrates, vivant dans les murailles des villes, montant la garde, payant l'impôt, tournant chacun comme une roue sous la force motrice de la grande machine ? Lorsque les Mohicans liront des ro^ mans, on trouvera dans leurs wigwams, non pas les œu» vres de Cooper, mais celles de Balzac et les Mystères de Paris* Voilà pourquoi j'aime l'idylle : c'est pour moi une manière de me dépayser. Je ne me demande pas tout d'abord si ce monde rustique est une invention ou une réalité. C'est un autre monde que le mien. Palémon, Galatée, Diane, Cela-» don, ne ressemblent pas à ces messieurs et à ces dames que je rencontre matin et soir sur les boulevards ou aux Tuiles ries, et par là ils me plaisent, comme dans Shakspeare Ferdinand, Claudio, Imogène, Rosalinde et tous ces personna-^ ges créés par la fantaisie, comme parla baguette d'une fée. Ce n'est que plus tard , à la réflexion , que je m'aperçoid que ces trésors charmants de la pastorale n'ont jamais vécu sur la terre , et qu'ils sont les enfants non de la nature , mais de l'art , qui a lui-même formé l'idéal de l'idylle, en combinant les naïves perfections de la vie primitive avec les perfections savantes de la vie civilisée. L'idylle, par exemple , prête aux hommes des champs un sentiment profond des beautés de la nature , qui est le privilège des artistes et des poètes. Le mot de Virgile :

0 fortunatos nimium, sua si boixa norint

Agricolas 1

heureux les cultivateurs, s'ils connaissaient leur félicité! est également vrai dans un autre sens. Heureux l'homme des champs , si , comme le poète et l'artiste, il savait jouir

des merveilles que la nature étale sous ses yeux! Heureux si le passage d'un rayon de soleil au travers de la feuillée, si la goutte de rosée tremblant à la pointe de Therbe, si la forme indécise d*un nuage dans le ciel , ou les lignes sévères et les sombres couleurs d*un grand horizon lui procuraient, comme aux âmes familières avec les jouissances du beau , la volupté sentie du regard et du rêve ! Heureux rhomme des champs, s*il était tout ensemble Gorydon et Virgile! Hais il n*est que Gorydon. Dans ces beaux sillons où Georges Sand contemple la couleur du terrain < d*un brun vigoureux » et < ces lignes d'eau que le soleil fait briller comme de minces filets d'argent, » le laboureur qui déchire et ensemence la terre n'aperçoit que les sacs de blé de la récolte prochaine et le payement de son loyer. Dans la prairie que le Lorrain rougit des feux du soleil couchant et où Victor Hugo fait rêver la vache immobile , le maître du troupeau, moins rêveur que la vache, suppute le prix qu'il vendra ses bêtes au marché du samedi. Pour trouver beau un beau paysage, il n'est pas besoin d'être bachelier; mais pour s'expliquer sa beauté, pour savourer la volupté intime de l'admiration réfléchie, ce n'est pas trop d'une culture morale, d'ordinaire inconnue aux personnages de l'idylle. L'idylle le comprend si bien, qu'elle ne manque presque jamais d'accorder à ses héros une fleur de sensibilité, qui pourtant ne pousse pas dans les âmes rustiques comme les marguerites dans les prés. Puis comme il n'est pas facile d'avoir à la fois un esprit très-inculte et une âme très-délicate, l'idylle leur donne par surcroît une grande finesse d'idées : nouvelle perfection, nouveau mensonge de l'art. Enfin , comme il est impossible d'exprimer sous des formes continuellement naïves des idées très-fines et des sentiments très-délicats, l'idylle a beau s'assortir de locutions villageoises et emprunter même aux patois, sous la langue du hameau perce la langue littéraire , et l'on recon-

natt vite la princesse déguisée sous le fictiu de la paysanne. A vrai dire, je sais des pastorales charmantes, et j'y trouve une grâce, une imagination , une sensibilité qui m'émeuvent et qui me ravissent. Je n'en sais pas une parfaite, et je doute qu'on en puisse trouver. Si l'idylle fait sentir, penser et parler les paysans et les pâtres, comme ils sen* tent, pensent et parlent , l'idylle me rebute par sa rusticité. Si elle idéalise, à la manière dont je l'ai dit plus haut, leurs sentiments, leurs idées et leur langage, elle me donne des scrupules sur sa vérité. Si elle est vraie, je ne l'aime pas , et quand je l'aime , c'est qu'elle est fausse. Tant pis pour moil je ne l'aime pas moins.

Après cet aveu, j'éprouve quelque embarras à dire que j'aime l'idylle de M. Eugène Muller, car j'ai l'air de lui faire un mauvais compliment. Et cependant il est bien vrai que la Mionette est, après la Mare au Diable^ le plus aimable ouvrage qu'ait produit le renouveau de la pastorale. C'est une histoire de village, très-simple, très-touchante, dont le charme est dans les détails, et que l'analyse, je le crains , va gâter. Dans un hameau , sur le bord de la Loire, vit une famille de paysans mal famée et mal vue de tous. On les appelle les Vipériaux. La mère, vicieuse et fainéante, dresse ses filles à mendier ; le mari et le fils, d'abord laborieux et honnêtes , voyant leur peine perdue et le désordre dans la maison, se sont laissés aller à mal et mènent une vie de maraude, de paresse et d'ivrognerie. Un jour que l'aînée des filles, la Mionette, s'en va tendre la main aux portes, suivie de son petit chien Blanchet , elle rencontre Marcellin Bouvron, un garçon de quinze ans, qui a coutume de la tourmenter encore plus méchamment que les autres vauriens du village et de jeter des pierres à Blanchet. Celuici, cheminant derrière la Mionette, passait sur une planche un ruisseau grossi par les pluies. Marcellin secoue la planche, et le chien tombe dans l'eau. La Mionette s'y

jette pour saurer la pauvre bête ; mais Teau la rtiltëi'se et remporte , et elle allait se noyer, si Maf cellin , eflhiyé, n'avait tiré de peine la Mionette et Blanchet. Un autre jour, Marcellin s'étant laissé èhoir d'un arbre , la Mionette le trouva par terre évanoui , lui fit reprendre ies serii en lui baignant le front d'eau fraîche, et lui prêta son épaule pour tju'îl s'appuyât de la main en marchant. A l'entrée du village, Marcellin lui dit au revoir et voulut s'en aller seul, et la Mionette pensa qu'il avait honte d'être vu avec elle , d'autant que chaque fois qu'il la rencontrait aux champs ou dans le bols, il lui disait de bonnes paroles, et qtle dans là rue , tout au contraire , il n'avait pas l'air de la Voir. Elle sentit bien que c'était à cause qu'elle était une mendiante et que sa famille avait mauvais renom , et, prise de confusion, elle forma le bon propos de travailler pour gagner sa vie. Elle entra dans un atelier où l'on dévide la soie, et bientôt dévint une des meilleures ouvrières. Avec le goût du travail vient celui de la bonne tenue. Voilà la Mionette qui ravaude ses nippes, qui peigne ses cheveux, qui se serre la taille, et l'on ne dirait plus que c'est une Vipériaude, tant elle est propre et avenante ! Vous devinez sans peine que Marcellin a le cœur pris et que de son côté la Mionette aime Marcellin. Mais lui est riche et d'une honnête souche ; elle est fille de mauvaises gens , tout son avoir se réduit à ce qu'elle gagne au dévidage. Lors donc que Marcellin , l'aimant à en perdre la tête , lui fait ofl're de l'épouser, elle refuse net, par honneur, pour qu'il puisse épouser une fille moins indigne , et de famille mieux assortie. Deux jours après, son père, sa mère, son frère sont arrêtés , mis en prison et bientôt condamnés pour vol. La Mionette quitte le village avec sa petite sœur et va s'établir à la ville où , par l'aide de quelques bonnes âmes et le travail de son aiguille, elle gagne honnêtement son pain. Marcellin est tombé malade, malade d'amour et de chagrin, et peu s'en

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faut que la fièvre ne l'ait emporté loin; A peine sur pied, il court à la recherche de la Hionette , et encore une fois lui demande de Tépouser. Plus que jamais la Mionette refuse par délicatesse , et même elle lui fait défense de chercher à la revoir: de sorte que Marcellin, persuadé qu'elle ne l'aima pas, retourne chez lui la mort dans le cœur.

Plusieurs années après , quand la Mionette et sa sœui* reviennent au village avec leur père et leur frère qui ont fini leur peine (la mère est morte dans la prison) , Marcellin est marié à Jeanne Micalon , une fille de fermier, jeune et à son aise, mais vaine au dernier point , coquette , querelleuse, et Marcellin n*est pas heureux. Quelle différence entre Jeanne Micalon et la Mionette! Celle-ci a gagné quelque argent à la ville , et loué quelques acres de terre autour de sa maison. Son père et son frère, que la prison a corrigés, travaillent aux champs comme de fins laboureurs. La petite sœur Claudette, qui a appris à coudre, a de bonnes pratiques et va en journée. La Mionette mène la maison, qui est tenue comme pas une , et les Vipériatix se font peu à peu une renommée aussi bonne qu'elle était mauvaise autrefois. Pourtant la Mionette ne se marie pas. Elle refuse tous les partis. Elle est triste et songeuse , et l'on sent bien qu'elle a au fond du cœur quelque chose qu'elle ne dit pas. Bref, elle n'est pas heureuse , non plus que Marcellin ; et l'on ne saurait quand finira le chagrin de ces pauvres jeûnes gens, si la Loire ne venait à débor-^ der. Le père et le flls Vipériaux périssent comme de braves gens , en tâchaht de sauver des personnes du village. La femme de Marcellin, près de mettre un enfant au monde, meurt de saisissement, et son énfatlt avec elle. Entre Marcellin et la Mionette il n'y a plus de barrière ^ et c'est le père Bouvron qui leur met un beau jobr leurs deux mains l'une dans l'autre, et qui les conduit à M. le curé. Voilà toute l'histoire.

Maintenant je voudrais chercher par où la pastorale d^aujourd'hui ressemble à celle d'autrefois et par où elle en diffère. Voyons d'abord les différences. La première, c'est que les acteurs ne sont plus des bergers. Quoiqu'on ait tenté de nos jours de rajeunir la bergère en l'appelant une pastoure^ et en lui retirant la houlette à rubans roses, la panetière de jonc et le petit chapeau couronné de fleurs , il reste toujours quelque fadeur rien que dans l'idée de bergère et de bergerie. L'ouvrière et l'atelier sont plus en faveur parmi nous, et la pastorale a eu soin de prendre pour une héroïne une artisane de village, une dévideuse de soie, plutôt qu'une gardeuse de moutons. Parla la pastorale, comme les autres genres littéraires, porte la marque de l'esprit du temps , et atteste la place de plus en plus considérable faite aux classes ouvrières dans la littérature, comme dans la société.

Une seconde différence , c'est que l'ancienne pastorale , vouée aux douces images des vertus de la vie champêtre, s'abstenait scrupuleusement de peindre le vice et les méchants. Ses personnages favoris sont l'amant tendre et désolé qui soupire sur la flûte au bord d'un ruisseau ; l'amante brûlant, comme lui, d'une flamme fidèle, mais soumise, hélas 1 à la volonté inflexible d'un père; le père qui gémit de séparer deux cœurs si étroitement unis, mais qui a promis sa fille au fils d'un autre vieillard , son bienfaiteur et son ami ; enfin ce fils lui-même , ce rival dénoncé aux échos d'alentour par les plaintes delà bei*gère, mais estimé néanmoins de tous les lecteurs honnêtes, car il a le cœur haut placé, et presque toujours, par un trépas opportun ou par un noble sacrifice, il fait le bonheur des amants et le dénoûment de la pastorale. Ce personnel invariable a rendu monotones les grâces de l'innocence et les épreuves de la vertu. On s'est lassé de ces agpeaux, et on a réclamé des loups. La pastorale d'aujourd'hui s'est pourvue de loups à

souhait, et dans la Mionettôy la famille des Yipériaux en offre tout un assortiment , avec des nuances et des contrastes. La mère, la vieille pécheresse, meurt sans s'amender. Le père et le fils, qui font une fin si exemplaire, commencent par être des voleurs; les deux sœurs , par mendier et par vagabonder. Enfin il y a une troisième sœur, Nanon, qui ayant de beaux yeux, à la perdition de son âme, a quitté la maison paternelle pour venir chercher fortune à Paris. On la voit d*abord courtisane, et venant étaler dans une riche voiture son luxe impudent devant les gens de son village. On la retrouve en pleine misère, marchant pieds nus par les chemins, et demandant la charité à la Mionette, sa sœur, devenue la riche fermière, Mme Harcellin Bouvron. La pastorale moderne a cherché le contraste moral , et peut-être un peu commun , de la jeune fille honnête qui s*élève à Taisance par le travail , avec la fille perdue qui tombe par le vice dans la mendicité. Et la pastorale en cela suit encore le goût du temps , à qui plaisent les oppositions fortement accusées, et qui aime à retrouver son personnage de prédilection, la courtisane parisienne , là même où on l'attend le moins.

Une dernière différence, se trouve dans la langue des acteurs. Les personnages de l'ancienne idylle parlent, ou peu s'en faut, la même langue que les poètes et les gens de lettres. Je n'excepte pas même les bergers de Théocrite, les plus vrais de tous les bergers. Ce n'est pas Théocrite qui parle comme eux ; ce sont eux qui parlent comgie Théocrite ; tout simple qu'elle veut être, leur langue n'en est pas moins littéraire et polie. Qu'est-ce donc dans Florian? Estelle et Némorin causant sur le bord du Gardon, usent, sans aucun embarras, des façons de parler les mieux reçues dans les salons du xvm« siècle : « Estelle, répond Némorin, si vous connaissez mon cœur, si vous avez la moindre idée du sentiment si profond et si tendre qui l'occupe tout entier, vous devez

être bien sâre que ma mort suivra mon départ. Hais il fallait vous voir malheureuse, ou le devenir moi-môme ; je ne pouvais hésiter. Hélas I nous le sommes tous deux! Je le crains et je l'espère.... Pardonnez-moi ce mot, Estelle; il échappe à ma seule tendresse : le malheur n'a point d*orgueiL » Aujourd'hui la pastorale s'efforce de se dérober à la langue littéraire pour atteindre à la vérité. Elle emprunte les mots du village, dussent-ils n'être pas compris du public de la ville. Elle ressaisit dans le passé des formes de langage auxquelles la désuétude tient lieu de rusticité. De ces locutions de terroir et de ces vieux mots rajeunis elle se compose une langue qui ne manque ni de piquant ni de grâce, et qu'elle croit certainement la langue de la nature.

Malgré toutes ces précautions, je crains que la pastorale d'aujourd'hui ne soit guère plus vraie que la pastorale d'autrefois. Je veux bien que les artisanes remplacent les bergères ; mais à quoi se réduit le progrès! A un changement de profession. C'est une ouvrière que la pastorale idéalise aujourd'hui, comme hier c'était une bergère, et elle l'idéalise de la même façon par l'alliance imprévue de la simplicité champêtre , avec des perfections d'une telle délicatesse que l'éducation seule peut les porter si loin , par exemple la Mionette. L'auteur la place tout d'abord au plus infime degré du développement moral , comme pour nous montrer la puissance des bons instincts même privés de toute culture^ Les bergères de l'ancienne idylle lisent sur l'écorce des hêtres des chiffres amoureux et en gravent elles-mêmes de leur savante main. La Mionette , à ce qu'il semble , ne sait ni lire ni écrire. Pendant qu'elle mendie , elle ne va ni à l'école ni au catéchisme. Dans la maison de ses parents, elle n'est témoin que d'actions mauvaises et n'entend que de grossiers propos. Elle est née bonne sans doute, mais nul exemple honnête n'a donné l'éveil à «es

excellents instincts. Son premier bon sentiment» c'est un mouvement de compassion pour un petit cbiea qu'on veut noyer. Jaime cette idée, du reste ; elle est naturelle et Une. Vivant d'une vie presque animale» la première sympathie de la Mionette est pour les animaux. Elle élève le petit chien, et dès lors elle s'attache à lui. Elle a une affection, Avec l'affection , commence la vie de l'âme. L'attachement pour Blanchet amène la gratitude pour Marcellin, qui a sauvé Blanchet; la reconnaissance la conduit à l'amitié, l'amitié à l'amour, et le premier effet de l'amour, c'est de lui donner honte de la paresse et du vagabondage. Partie, pour ainsi dire, de l'animalité, elle arrive, sans culture» par la seule puissance de sa nature privilégiée et le seul prodige de l'amour, au sentiment moral , au désir du travail. Telle se déroule devant nous , dans une suite de scènes ingénieuses, cette gradation psychologique, que je veux bien admettre sans contestation. Elle ne s'arrête pas là : le sentiment moral et la honte une fois éveillés dans cette jeune âme enfantent l'abnégation, le dévouement et l'héroïsme» et la Mionette concilie, selon l'idéal de l'idylle, l'extrême simplicité de l'esprit et l'extrême délicatesse du cœur.

La simpUcité de l'esprit, elle la laisse voir surtout dans les choses d'amour. C'est une parfaite innocente. Quand MarceUin lui dit : i Eh ben mais, on ne peut donc pas être amoureux d'une fille, sans pour ça se vouloir marier avec elle? — Je ne croyais pas, » réphqua la Mionette. Aussi la pastorale d'aujourd'hui, comme l'ancienne, se complalt-elle à peindre cet amour d'une jeune âme qui ignore l'amour, sujet charmant et si cher à l'idylle , qu'elle y revient ton-» jours, et qu'après Daphnis et Chloé^ après Estelle^ après tant d'autres, elle raconte encore une fois l'histoire de ce premier regard, de ce premier baiser qui font rougir et pâlir, transir et frissonner, pleurer et sourire sans qu'on sache pourquoi. Seulement l'idylle a changé de ton.

« Némorin (dit Florian) s'approche, baisse les yeux, se met à genoux, et ses lèvres brûlantes osent à peine effleurer le vif incarnat de la joue d'Estelle. Oh ! que ce baiser le rendit à plaindre! Oh ! combien il redoubla le feu qui commençait à s'allumer dans leurs âmes! La liqueur exprimée de l'olive ne rend pas plus ardente la flamme sur laquelle on vient de la jeter. Depuis cet instant, Némorin sentit croître chaque jour le sentiment qui l'entraînait vers Estelle; chaque jour la tendre bergère trouva Némorin plus aimable. L'âge vint ajouter de nouvelles forces à leur penchant mutuel. Bientôt Estelle fut alarmée du trouble involontaire qui l'agitait; bientôt Némorin, efi'rayé, connut toute la violence du feu qui le consumait : mais il n'était plus temps de l'éteindre. Tous deux étaient frappés d'un trait dont la blessure ne devait jamais guérir; tous deux avaient à combattre leur cœur, l'amour et seize ans. »

Ainsi parle l'idylle du xvm» siècle, prodigue d'exclamations qui ont un air de pathétique , de belles périphrases qui ont un air d'élégance, et de traits sentencieux qui ont un air de philosophie.

« Gomme Marcellin était assis auprès de la Mionette et tenait toujours son bras autour de sa ceinture, il ne fut pas sans éprouver un certain plaisir, et même, quand il pensa qu'il devait la quitter, il se pencha presque involontairement vers la joue de la pauvre fille, y posa ses lèvres... et il l'embrassa. La Mionette (et Marcellin en fut encore bien étonné), la Mionette ne se fâcha ni ne s'éloigna de lui ; mais de l'air le plus simple et le plus tranquille : « Tu m'as c embrassée , Marcellin ; c'est donc que tu as de l'amitié « pour moi? — Oui, pardieu ! s'écria Marcellin qui était « comme en fièvre. — Eh ben, merci, continua-t-elle, va, « je te la rends bien. Mais voilà qu'il est tard ; prenons cha- < cun d'un côté, afin qu'on ne puisse nous voir ensemble. « Adieu, Marcellin.... > La Mionette, en s'en allant, était dans

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une agitation de sang qui lui était encore inconnue. C^est en vain qu'elle cherchait à se calmer. Ses mains étaient comme en feu, son front aussi; sa respiration était pénible. Elle croyait toujours sentir autour d'elle le braa^ de Marcellin, et il lui semblait que la bouche du jeune homme fût encore contre sa joue. « Pourquoi suis-je comme ça? » se [demandait-elle. Et elle ne pouvait se l'expliquer que par le plaisir que Marcellin lui avait fait en l'assurant qu'elle avait son amitié. »

Ainsi parle l'idylle d'aujourd'hui, curieuse de la grâce et de la naïveté , et en apparence bien plus vraie que l'autre.

Mais cette naïve enfant, cette Mionette qui croit qu'on ne peut être amoureux que des personnes qu'on veut épouser, et qui se laisse embrasser avec un plaisir si candide , c'est la même qui, peu de temps après, quand Marcellin lui parlera d'amour, refusera de l'entendre , « parce qu'elle ne veut aimer qu'un homme qui pourra devenir son mari. » Que s'est-il donc passé entre l'une et l'autre scène? La Mionette a vu Nanon, qui en moins d'une heure l'a instruitCy et, soit dit en passant, j'ai peur que les esprits délicats ne pardonnent pas à M. Muller d'avoir chargé une courtisane , la propre sœur de Mionette, d'éclairer cette âme ingénue par les confidences de sa vie souillée. La Mionette , à son école, perd l'ignorance virginale. Est-ce une raison, s'il vous plaît, pour acquérir si vile la science du devoir, surtout de ces devoirs délicats qui sont pour ainsi dire le luxe de la morale , et que ce simple discernement du bien et du mal ne suffit pas à révéler? A ne consulter que la conscience (et la Mionette, qu'on y songe, n'a que la conscience pour se guider), rien n'empêche la jeune fille d'épouser Marcellin; elle est aimée, elle aime, elle se sait honnête fille , et, si Marcellin la veut absolument pour femme , malgré sa pauvreté et le mauvais renom de ses proches, dont elle est fort innocente , ce n'est qu'un plus grand honneur pour

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elle et pour Marcellin. Voilà ce que dit la conscience. Coin* . ment parle la Mionette?

c Je viens de te le dire et je te le répète : je t'aime ; mais cet amour entre nous c'est comme un malheur, comme un sort jeté : car, quoi qu'il advienne , nous ne pourrons jamais être mariés l'un à l'autre. Aussi ma résolution est prise. Dans quelques jours je partirai du village; j'irai.... je ne sais pas dans quel pays encore; mais je trouverai une maison religieuse où je m'offrirai pour servante, n'ayant point de dot à fournir. Tu ne me reverras plus , tu n'entendras plus parler de moi , tu m'oublieras.... et moi je ferai aussi mon possible pour t'oublier. Puis tu aimeras quelque autre fille moins indigne que tu épouseras, qui te rendra heureux, et j'aurai cette satisfaction de n'avoir point porté empédiement à ton bonheur en te laissant entretenir cet amour qui serait une folie ; ça m'aidera à ne pas trop sentir la solitude où je serai. A présent , tu sais tout, Marcellin; tu as eu mon secret ; c'est parce que je t'aime que je te l'ai donné. Ne me demande plus rien : car, à partir d'à présent, tu n'obtiendrais plus de moi que des marques d'indifférence. Mon projet est arrêté ; il faut que je le suive ! *

Je ne puis croire, je l'avoue, que le seul instinct moral, entièrement privé de culture , inspire de tels sentiments. Cette idée si nette et si excessive, à mon sens, de la mésalliance où s'expose Marcellin ; ce courage de fuir et de se faire servante dans un couvent pour qu'il cesse de la voir et de l'aimer et qu'il trouve le bonheur dans un plus digne mariage; cette menace de ne répondre à son amour que par des c marques d'indifférence ; » une telle recherche de dévouement et de sacrifice supposent, si je ne me trompe, une délicatesse infiniment plus exquise que la simple connaissance du bien , telle qu'on la peut attendre d'une âme droite, mais inculte. Ici la Mionette n'est plus seulement une honnête GUe ; c*est une véritable héroïne d'amour et

d'abnégation, et cette vertu supérieure, qui puise ses motifs dans une conception raffinée de l'honneur, ne peut être que le fruit d'une éducation morale achevée. Je ne veux pas méconnaître ce plaisir de surprise qu'on éprouve à trouver ces perfections inattendues dans un enfant de la nature ; c'est comme si on cueillait une rose à cent feuilles sur une branche d'églantier. Mais les roses à cent feuilles ne fleu* rissent que dans les jardins, et la pastorale, selon sa coutume, idéalise la vie rustique par ce mélange artificiel des vertus les plus rares de la société polie avec la simplicité nue de la primitive nature.

On pourrait appliquer la même observation à quelques autres personnages, notamment à Marcellin. Leur langage s'élève et s'ennoblit outre mesure à la suite de leurs sentiments. Tout à l'heure on a pu remarquer dans les paroles delaMionette quelques locutions distinguées, comme les idées qu'elle exprimait : Entretenir im amour qui serait une folie ; tu n'obtiendras plus de moi que des marques d'indi/firence. Marcellin , à son tour : « Je t'aime sincèrement, jyro fondée ment, et je ne ferai rien pour combattre en moi cet amour.... Va , tu seras pour moi comme v/ae sainte qu'on prie, comme une madone qu'on adore. » On passerait sur ces dissonances, qui sont presque inévitables, si ce n'était qu'un changement de ton; mais c'est un changement de langue. La pastorale, en adoptant le plus de mots qu'elle peut de la langue du village , afin de paraître plus vraie , se rend beaucoup plus difficile l'emploi de la langue littéraire, et, une fois qu'elle a dit de Marcellin qu'il est amitiev^ pour la Mionette, elle a perdu le droit de le faire parler comme un simple amoureux.

Il est donc permis de conclure qu'on s'exposerait à un mécompte, si l'on cherchait dans la pastorale d'aujourd'hui un idéal parfaitement vrai de sentiment et de langage. On ne le trouverait guère plus que dans la pastorale d'autrefois. Mais lorsqu'on a pris son parti sur le défaut du genre et

concédé à l'idylle une dispense de vérité, les scrupules du goût n'empêchent plus de sentir le charme de ces tableaux aimables. La lecture de la Mionette laisse une impression douce et bonne , et inspire de la sympathie pour le talent de son auteur. La fraîcheur de l'imagination , l'agrément de l'esprit, le don d'intéresser par des moyens sin)ples et d'émouvoir sans frapper fort, ce sont des mérites toujours rares, et aujourd'hui plus que jamais. De telles œuvres, discrètes et calmes, contentes d'obtenir une larme ou un sourire, reposent de ces romans dont l'art violent ou lascif secoue l'&me du lecteur ou enflamme ses sens. Je ne m'étonnerais pas que la pastorale dût sa dernière renaissance au besoin d'émotions honnêtes et de paysages tranquilles qu'ont fait nattre dans le public les débauches du pinceau et les ouragans de passions déchainés depuis si longtemps dans la littérature. G*est peutêtre le même public qui , après avoir bu de copieuses rasades à la coupe frelatée du roman réaliste, demande à l'idylle une jatte de lait pour se rafraîchir. Ce ne serait pas la première fois que l'intempérance donnerait le goût du régime. En ce cas-là, la Mionette doit un joli cierge à Fanny dans la chapelle de son village.

(Journal des Débats ^ 30 septembre 1858.)

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