LE CONGRÈS DE BRUXELLES ET LA PROPRIÉ J'É INTELLECTUELLE
L'autre jour, en entrant dans la salle du congrès (c'était à la dernière séance), j'ai rencontré sur le seuil de la porte le philosophe Démocrite. « Vous êtes ici? lui dis-je.— Oui,
me répondit-il d'un air dégagé; j'aime toujours à rire, et je ne manque pas un congrès. » Sans doute Démocrite lut sur mon visage que son irrévérence m'avait scandalisé, et que je professais plus de respect que lui pour le congrès de Bruxelles, car il reprit bien vite d'un ton plus sérieux : « Je vois votre illusion. Vous vous croyez dans un sanctuaire d'où la propriété intellectuelle va sortir couronnée et sacrée comme une reine légitime , à l'égal de la propriété matérielle, sa très-haute et très-puissante sœur. Vous êtes dans une cour d'assises, où la propriété intellectuelle comparait comme prévenue et vient se faire juger, et (vous le verrez tout à l'heure) va se faire condamner. Si vous en doutez, cher monsieur, c'est queVous avez peu de mémoire. N'avez-vous pas, ainsi que moi, écouté environ une trentaine d'orateurs de toutes les professions, notamment des avocats, et de tous les pays, notamment des Français, qui, à la bonne nouvelle qu'il y avait, à deux pas de la France, un endroit où les hommes sont conviés à parler en public , ont passé la frontière, tout heureux et tout aises de se délier la langue? Avouez de bonne foi que, sauf trois ou quatre discours qui ont été de vrais discours, vous n'avez entendu que des réquisitoires et des plaidoiries. Les plaidoiries, d'ailleurs fort éloquentes, sentaient d'une lieue, n'estil pas vrai ? le palais de justice. Dame Propriété était une cliente. C'est avec cet art pathétique et cette pantomime oratoire qu'on défend les veuves et les orphelins , et qu'on fait pleurer le jury. Les réquisitoires dominaient, et dame Propriété, à mon grand amusement, a passé de mauvais quarts d'heure. Chacun de ses adversaires (et ils étaient en nombre!) défilait devant elle, et lui lançait en passant une rude mercuriale, qu'elle recevait tète baissée. L'un,àbrûlepourpoint, lui a dit bel et bien qu'elle n'est qu'une intrigante et une égoïste qui veut se faire un sort aux dépens de la société. Un autre, qui m'a plu, lui a prouvé gaiement
qu'elle n'est qu'une idiote, qui, au lieu d'enrichir les familles des auteurs, fera, si on l'écoute, la fortune des libraires, attendu que, le jour où le congrès de Bruxelles aura déclaré que le sieur de La Fontaine est à tout jamais propriétaire de ses fables, contes, etc., le sieur de La Fontaine s'en ira de ce pas chez son éditeur Barbin , vendra, séance tenante, la perpétuité de son droit, la mangera de même appétit qu'il a mangé son fonds avec son revenu, et ce seront les petits Barbin, et non les petits La Fontaine, qui proflteront du marché. Argument fort habile , qui a fait éclater dans tout son jour le désintéressement de messieurs les libraires, hostiles, pour la plupart, au droit perpétuel de propriété; argument qui, de plus, a le mérite inestimable de supposer a priori que les hommes de lettres sont tous des bourreaux d'argent et des imbéciles, qui , au lieu de laisser leur droit fructifier indéfiniment, scieront tout de suite l'arbre par le tronc pour dévorer la récolte.
« Mais le plus formidable de tous les orateiirs, c'est celui qui, partant de cet axiome reconnu que tout le monde a toujours plus d'esprit que quelqu'un, ajustement soutenu que l'idée de quelqu'un est toujours à tout le monde, et que c'est le public qui dicte ce qu'on écrit. Mon ami , M. 5cribe, avait beau répondre en tapinois qu'au contraire le public ne devine que ce qu'on lui dit ; il n'en est pas moins clair qu'un livre composé d'idées qui font partie de l'esprit humain, de mots qui font partie de la langue commune, et de lettres qui font partie de l'alphabet universel, est, comme a dit textuellement l'orateur, une maison bâtie swr te terrain i autrui, La définition a eu un prodigieux succès , et parmi l'auditoire, tous ceux qui n'ont jamais bâti, pas même une maisonnette, ont chaudement applaudi à cette libéralité supérieure qui les faisait propriétaires de monuments et de palais. A ce moment, un de mes voisins (je crois que c'était vous, cher monsieur, Dieu me pardonne I) voulait
porter à l'orateur un alphabet et un dictionnaire, avec humble prière d'en tirer le plus tôt possible un chef-d'œuvre oratoire, pour la plus grande force de sa démonstration et pour lejf menus plaisirs de son auditoire. Mais J'ai fait taire l'interrupteur.Il me plaisait de voir un homme qui a écrit, qui a bâti des livres sur le terrain de la commune, traiter les auteurs comme ils le méritent et flétrir leur cupidité! Eh quoi! des prêtres de la pensée qui veulent faire de la pensée un trafic éternel ! des astres qui vendent leur lumière et qui postulent le droit de la mettre à l'encan nonseulement aujourd'hui, non-seulement dans trente ans, mais jusqu'à la consommation des siècles! des artistes, des poètes, des philosophes qui demandent à FËtat un brevet d'invention pour la beauté qu'ils créent ou la vérité qu'ils découvrent, comme un industriel pour la lampe à modérateur ou pour l'encrier à siphon ! Aussi le public a-t-il eu raison de battre des mains quand des orateurs philanthropes sont venus réclamer, au nom de la société , la libre imitation , la libre reproduction , la libre traduction des chefsd'œuvre de l'art. Il est vrai, pour tout dire, qu'en écoutant ces paroles magnanimes retentir en Belgique , j'avais une tentation de demander la parole :
« Messieurs, aurais-je dit, au momentoùvous plaidez pour c toutes ces libertés et où la Belgique tout entière fait une < ovation à votre éloquence, il yaun pauvre diable qui frappe « à la porte de la cathédrale d'Anvers et demande à voir la c Descente de croix. Le suisse le conduit devant un grand ta- « bleau recouvert d'une toile verte , et lui fait lire un édit « des marguilliers de la paroisse, portant qu'on ne lève pas « la toile gratis, et qu'il faut payer vingt sous pour avoir le « droit d'admirer Rubens. Ce pauvre diable n'a pas vingt c sous, et il sort de l'église comme d'un lieu de commerce, « en secouant la poussière de ses souliers. Et cet homme, « c'est peut-être un grand peintre futur, un nouveau Corrége,
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« dont le génie, pour s'éveiller, n'attend que la vue d'un « chef-d'œuvre! Et partout où il mettra le pied sur le terri- « toire belge il trouvera des suisses aux portes des églises, c des toiles vertes sur les tableaux, et des marguilliers qui < demandent vingt sous. Messieurs» puisque vous êtes en « train de réclamer un si grand nombre de libertés, veuillez « donc y comprendre la liberté de l'admiration. » Voilà ce que j'aurais pu dire si je n'avais eu peur de désobliger la Belgique, notre hôtesse et notre amie. Mais je reviens à mon sujet, cher monsieur, et, je vous le répète, je trouve qu'il est bouffon de voir tant de grimauds faméliques, qui écrivaillent au jour le jour pour avoir de quoi déjeuner, déclamer au nom de l'esprit humain et s'arroger des droits impérissables pour de plates œuvres qui vont mourir. Le plaisant siècle que le vôtre, et comme cela m'amuse d'entendre parler de progrès ! J'ai connu autrefois des gens de lettres d'Athènes qui jouissaient parmi nous d'une certaine réputation. J'ai connu trois poètes qui s'appelaient Eschyle, Sophocle et Euripide. Ils ont fait à eux trois des centaines de tragédies où l'on trouvait quelque talent, et qu'on jouait non-seulement en Grèce, mais même chez les Parthes, comme on joue aujourd'hui vos petits vaudevilles jusqu'en Océanie. A eux trois ils n'ont pas louché autant de droits d'auteur pour leurs tragédies que le plus mince de vos dramaturges pour un mélodrame en trois actes. J'ai connu Platon, un philosophe de mérite, qui a traité toutes les questions qui regardent l'esprit, excepté la question de la propriété intellectuelle, et qui s'est contenté d'immortaliser son nom, au lieu de songer à perpétuer ce qu'il vous plaît d'appeler son droit. C'est que dans ce temps-là on avait une maxime que Cicéron, le type de l'homme de lettres ancien, a rendue par une belle image : « Les grands c hommes sont des flambeaux qui doivent se consumer pour « le genre humain. » Vous avez une autre maxime, que Beau-
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marchais, le type de l'homme de lettres moderne, a mise sous cette forme expressive : « Il faut, au bout du mois, « payer le boulanger et la blanchisseuse. » La différence des maximes, c'est la différence des temps. Et c'est pourquoi vos hommes de lettres ne sont que des hommes d'affaires, la littérature qu'un métier, et le congrès de Bruxelles qu'un rendez-vous de petits intérêts et de petites idées, et un spectacle divertissant pour les gens de belle humeur qui aiment à rire de l'humanité. »
Ainsi railla le philosophe. J'aurais, sans y faire attention, laissé couler ce fleuve de paradoxes, où surnageaient à peine quelques rares vérités, si je n'avais trouvé les idées de Démocrite plus répandues qu'on ne pense dans le public et même dans le congrès. J'essayai donc de lui répondre : « Seigneur Démocrite, lui dis-je, je ne veux pas défendre contre vous la propriété intellectuelle, et refaire entre nous deux un congrès tête à tête. Tous les arguments que j'ai vus se produire contre la prévenue, comme vous la nommez, sont depuis longtemps réfutés, et n'en ont pas moins reparu sur la scène, d'un air aussi vainqueur que s'ils n'avaient pas été quarante fois battus. Et ils trouvent un public pour les croire neufs et invincibles : tant il y a de gens qui tranchent les questions, tant il y en a peu qui I^s étudient! La plupart des personnes qui voteront tout à l'heure n'ont lu ni le rapport de Lakanal, ni celui de M. Auger, ni les débats des chambres françaises en 1839 et en 1841, ni la belle improvisation de M. de Lamartine, ni les discours admirables de sirNoonTal* fourd, qu'on vient pourtant de leur traduire, en fort bon style, pour faciliter leurs études, ni les solides traités de M. Blanc et de M. Breulier, ni les excellentes études de M. Laboulaye, qui devraient être le manuel de tous les membres du congrès*. Tous les sophismes ruinés, tous les lieux communs ré-
1 . Éludes sur la propriété littéraire en France et en Angleterre, par
duits en poussière, ont paru à ce public mal préparé d*une incomparable fraîcheur. Dans cette prudente assemblée, où ne soufflait d'aucun côté l'esprit révolutionnaire, on n'a même pas voulu voir que la même artillerie qui venait de démanteler la propriété intellectuelle, aux applaudissements des conservateurs, pouvait battre en brèche demain, avec autant de droit, toutes les sortes de propriété ; que si la loi permet de me prenére au bout d'un certain temps le livre où j'ai mis mon intelligence et mon âme, parce qu'il importe à l'esprit humain d'avoir sa part de mes idées, il n'y a logiquement aucun motif de défendre qu'au bout du même temps on ne me prenne le champ où.j'ai semé mon blé, parce qu'il importe encore bien plus aux pauvres d'avoir un morceau de mon pain. Lorsqu'un défenseur de la propriété intellectuelle s'est levé et a dit : « Vous êtes des < socialistes sans le savoir; vous ébranlez les bases de toute « propriété ; vous désarmez la société et la loi ; qu'auront- « elles à répondre, le jour où les tribuns du peuple, s'auto- « risant du communisme littéraire, consacré par vos votes « et par votre éloquence, réclameront, dans un langage aussi « philanthropique que le vôtre, la libre diffusion de la pro- « priété mobilière, faite pour circuler, comme l'indique son « nom, et le libre partage* de la propriété foncière, de cette « terre commune sur laquelle le soleil du bon Dieu doit luire « pour tout le monde? » quand, dis-je, cet orateur a fait cette réflexion, comme il a le malheur de bien parler, on l'a écouté à la façon dont on écouterait un virtuose qui jouerait de la parole, comme d'autres de la lyre, et l'on a dit : « Qu'il parle bien ! » S'il avait bégayé, on aurait dit : « Il a raison. » Car il avait raison, et, pour parler en orateur, il n'en pensait pas moins en homme de bon sens. Je m'ex-
Êdouard Laboulaye, suivies des trois discours prononcés au parlement d'Angleterre par sir Noon Talfourd, traduits de l'anglais par M. Paul Laboulaye.
plique donc à merveille que les meilleurs discours n'aient rien changé aux opinions préconçues; aussi je me dispense de combattre la vôtre et de vous démontrer qu'un livre où sont entrés les idées de l'esprit humain , les termes de la langue et les lettres de l'alphabet , n'en est pas moins mon livre; que si je vivais éternellement, ce livre devrait être éternellement à moi ; que, comme après ma mort je revis dans mes flls et les enfants de mes enfants, je leur transmets mon droit ainsi que mon sang et mon nom, et que mon livre est à eux, aussi bien que ma maison et mon champ. S*ils héritent du champ et de la maison sans que la loi intervienne, sinon pour en assurer la transmission indéfinie de génération en génération, jusqu'au dernier de mes héritiers, pourquoi, à un moment donné, la loi se placerait-elle entre mes descendants et moi pour dire : « Ici cesse la propriété, et le livre se sépare du reste de « l'héritage. >» La maison et le champ s'en iront d'un côté et suivront la famille; le livre ira d'un autre et retournera à la société. Pourquoi? Je n'en sais rien, ni vous non plus, seigneur Démocrite, sinon parce que c'est illogique, et que la logique, je vous l'accorde, est vue d'un mauvais œil par la majorité du genre humain.
« Mais laissons tout cela. Je ne veux défendre contre vous que les gens de lettres et le congrès. Les gens de lettres ont du malheur. La société s'arme contre eux d'une épée à double tranchant; de quelque côté qu'ils se tournent, elle trouve moyen de les frapper. S'ils vivent dédaigneux des terrestres intérêts, si, dénués de l'esprit de calcul, de l'ordre, de Téconomie et des vertus bourgeoises qui font les bonnes maisons, ils expient dans la gène, les uns leur insouciance, les autres leur désintéressement, on s'écrie : € Voyez-vous ces hommes de lettres ! ils se croient d'une « autre race que nous ! Rs dédaignent l'humble terre, où « nous amassons grain à grain la moisson de notre fortune.
c Ils vivent dans Tempyrée, ces gentilshommes de Tesprit, M et un beau jour, quand leurs palais bâtis sur les nuages « s'écroulent, ils retombent sur le sol et viennent à nos « portes étaler le scandale de leur misère. » Ainsi parle la société. Et le plus souvent elle chasse les cigales pauvres de Topulente fourmilière, ou , si elle leur jette par hasard quelque petit morceau de mouche ou de vermisseau, c'est d'une main avare, moitié par compassion, moitié par égoïsme, pour ne pas laisser tout à fait mourir les amuseurs de l'humanité. Les gens de lettres, a dit Ghamfort, ressemblent à des paons à qui l'on distribue quelques graines dans leur loge pour qu'ils viennent déployer leur queue, tandis que les coqs, les canards, les dindons se promènent dans la basse-cour et remplissent leur jabot.... Heureux coqs! heureux dindons !
c Mais si les gens de lettres songent à leurs intérêts, s'ils sont économes et rangés, comme de simples bourgeois, s'il leur prend fantaisie d'avoir des revenus et de doter leurs filles; si, dans ce siècle du capital, ils s'avisent de prétendre que leurs idées sont des capitaux et leurs livres des propriétés, oh! c'est bien pis alors ! On couvre de mépris ces enfants déchus de la Muse, qui installent un comptoir dans le temple de leur mère! ces négociants de lettres qui, de leur art divin, font métier et marchandise! ces courtiers d'éloquence et de poésie qui vendent au plus offrant leur poésie et leur style! ces génies aux ailes brisées, qui rampent dans l'ornière poudreuse creusée par la roue de la fortune, au lieu de s'élever dans les sphères supérieures, sur les traces de feu de la gloire ! On glorifie alors les sublimes indigents de la littérature : Homère, Camoëns, Milton, Cervantes et tant d'autres qui ont affronté la misère et bravement souffert le martyre du génie pour recueillir après leur mort les couronnes de la postérité. Ainsi parle encore le monde, quand les gens de lettres as-
pirent au trois pour cent : c'est le second tranchant de répée. La gloire, chose sacrée! je m'incline devant son nom. Mais pour être glorieux, faut-il mourir de faim? U Iliade serait-elle moins belle si Homère, au lieu d'errer de ville en ville, sans asile et sans pain, avait eu son foyer sur le bord de la mer retentissante, et pu voir, comme Ulysse, au retour de ses longs voyages, fumer le toit de sa chère maison? Fallait- il que Milton rêvât sur un grabat les félicités du paradis terrestre? que la Lusiade naquit dans l'exil et que son auteur rendit l'âme sur un lit d'hôpital? Le génie, comme les fruits d'hiver, doit-il donc mûrir sur la paille ? D'ailleurs , par quelle cruelle préférence réserve-t-on aux écrivains et aux artistes ce culte exclusif de la gloire? Pourquoi ne dites-vous pas au grand médecin qui gagne des millions en vous rendant la santé : < Mon « ami, c'est assez de la gloire de nous sauver la vie; refuse, « comme Hippocrate, les présents de ta clientèle; » et au grand avocat : « Tu m'as sauvé l'honneur; que ta richesse « ce soit ton éloquence, que ta récompense ce soit ta célé- « brilé? » Pourquoi, lorsque l'État décerne une dotation à quelque capitaine qui prend d'assaut une ville ou qui gagne une bataille, la société ne dit-elle pas, comme autrefois la république romaine à ses Cincinnatus : « Donnons à « ce héros une couronne de lauriers, et ne profanons pas sa « gloire en inscrivant son nom sur les colonnes du grand- « livre, comme celui d'un marchand retiré des affaires? » Mais vous payez sans marchander le grand médecin et le grand avocat, et vous trouvez bon qu'ils soient riches. L'État donne une fortune au grand capitaine, et la société pense avec raison qu'en payant sa dette aux services rendus, elle honore celui qui les rend et s'honore elle-même. Pourquoi donc, je vous prie, se déclarerait-elle insolvable si, au lieu d'un soldat, elle a pour créancier un écrivain ou un artiste? Pourquoi n'estimerait-elle pas qu'il est égale-
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ment de son honneur, de sa justice, d'assurer le sort de ceux qui travaillent à sa gloire par les œuvres de leur génie? C'est là, songez-y bien, le vrai point de vue de la question. Ce ne sont pas les poètes, les romanciers, les pein* très, les sculpteurs, les musiciens, qui doivent avoir besoin de venir, comme des postulants, réclamer la propriété de leurs ouvrages. C'est à la société de prendre les devants, de reconnaître spontanément leur droit; et son devoir est de leur dire : « N'ayez pas souci de vos intérêts, qui sont « les miens. Je suis votre tutrice et votre intendante. J'as- « sure et je maintiens l'inviolable sécurité de votre domaine, c Méditez, travaillez en paix, enfantez sans inquiétude ces c idées et ces œuvres qui sont mes plaisirs et ma gloire. Je « veux qu'ils soient votre richesse, et la loi veille à votre « porte pour que les fruits de vos labeurs, éclos à l'ombre du « foyer, soient votre bien sacré, comme le foyer lui-même, € et passent avec lui aux mains de vos derniers neveux. » C'est la société elle-même qui devrait revendiquer pour les écrivains et les artistes la propriété littéraire, et il y aurait, si je* ne me trompe, dans cette tutelle spontanée des intérêts légitimes de la littérature et de l'art, autant de grandeur et d'élévation qu'il y a de petitesse et d'ingratitude à forcer, par un déni de justice, les écrivains et les artistes à pétitionner pour leur droit et à plaider la cause de leur pain quotidien.
a Telle était, soyez-en sûr, la pensée des hommes éminents qui ont institué le congrès. Je les honore de l'avoir conçue, et, pour mon humble part, je rends un sincère hommage à la nation belge qui, avec la plus cordiale hospitalité, a convoqué chez elle, comme à une réunion d'amis, tous ceux qui, dans les deux mondes, s'intéressent encore aux travaux de l'intelligence. Je rends hommage à son gouvernement, qui, pratiquant avec la liberté une alliance loyale, ne saurait avoir peur de la parole ni de la pensée»
et qui met les forœs du pouvoir au service des droits de Tesprit. Je rends hommage enfin au ministre populaire qui tient si haut et si ferme le drapeau libéral, et qui prête à toute idée généreuse l'appui d*un noble caractère et d'un talent supérieur *.
« Certes, je n'affirme pas que le dénoûment du congrès ait rempli les espérances qui l'avaient fait instituer, et qu'il n'existe pas de disproportion entre les efforts àé^ ployés et les résultats obtenus. Des représentants si nombreux des lettres et des arts, de l'économie politique et du commerce, accourus des quatre points de l'horizon; cette armée d'orateurs de tous les pays, cette confédération de talent et d'éloquence, ce feu si bien nourri de discours et de discussions, tout cet appareil avait donné au monde la douce persuasion que la place forte allait être prise et qu'on arborerait à Bruxelles le drapeau victorieux de la propriété intellectuelle. Nous n'en sommes pas encore là; car (vous l'aviez prévu, Démocrite) la majorité vient de voter comme un seul homme contre la perpétuité du droit de propriété , et beaucoup des votants vont rentrer chez eux sans savoir au juste si la propriété intellectuelle est un droit ou un privilège. Il semble que dans une réunion de purs spéculatifs, qui n'étaient investis d'aucun mandat de législateurs, et qui ne constituaient, à proprement parler, qu'une académie de philosophes, non une chambre d'hommes d'É* tat, les seules questions à débattre, c'étaient les questions de principe. Celles d'application appartiennent aux gouvernements. Rien n'empêchait donc le congrès de s'installer phi« losophiquementdans le domaine des idées, et de commencer
1. Je me reprocherais d'oublier ici, dans ce témoignage d'une juste re^ connaissance, M. Faider, qui a présidé le congrès avec tant d'autorité, et le secrétaire général, M. Romberg, qui, après l'avoir organisé avec une activité infatigable, a pris ime si grande part à ses travaux écrits et à ses discussions.
par le commencement, en débattant ce problème fondamental : La propriété intellectuelle est-elle un droit ou une concession bénévole de la société? Une fois ce point résolu et le droit proclamé, la logique forçait de le déclarer perpétuel : car qu'est-ce qu'un droit qu'on peut abolir? Ce n'est plus qu'une immunité. Quelques esprits méthodiques ont proposé au début de procéder ainsi. Mais malheureusement, dans cette académie de philosophes, la philosophie ne prévalait pas, et vous avez entendu, seigneur Démocrite, un de nos éminents collègues déclarer qu'à ses yeux toutes les questions métaphysiques étaient des < niaiseries. » On a donc passé outre et commencé par la fin. Les hommes rassemblés, quand ils s'occupent d'idées abstraites, ont toujours peur de perdre terre et de paraître manquer de bon sens. Ils ont l'ambition d'être des hommes pratiques, et ils appellent rêveur quiconque élève son regard au-dessus du niveau des faits. Dès le premier pas, le congrès a dévié. Au lieu de monter aux idées , il est descendu aux affaires. 11 s'est pris, sans le vouloir, pour une assemblée politique, et s'est préoccupé, avec une sollicitude dont l'excès pouvait faire sourire, des détails d'exécution qui ne concernent que les États. Les plus modestes de ses membres se sont imaginé, en déposant leur boule, qu'ils allaient promulguer un décret européen, et on les eût surpris si on eût affirmé que le vote du congrès n'avait pas encore force de loi.
« Mais, seigneur Démocrite, n'en soyons pas moins équitables. Le congrès de Bruxelles n'a pas tout fait; je le confesse. Est-ce à dire qu'il n'ait rien fait ? S'il n'a pas prononcé, comme c'était son devoir, sur la nature de la propriété intellectuelle; si, n'établissant pas, par une déclaration péremptoire, que c'est un véritable droit, il l'a laissée, comme elle était, à l'état de simple privilège, ce sera du moins l'honneur de l'assemblée d'avoir étendu la durée de ce privilège , et surtout d'en avoir assuré la reconnaissance
internationale : deux points importants obtenus, deux transitions naturelles, Tune à la perpétuité du droit, l'autre à son universalité. Le congrès n'a donc pas résolu la question , mais il en a rendu la solution possible; il n'est pas entré dans la place , mais il en a ouvert la porte. Ne soyons pas trop exigeant. La loi qui préside aux choses de ce monde , c'est la division du travail. Chacun apporte une pierre ; nul ne bâtit tout entier un grand édifice ; nul ne parcourt à lui tout seul tout le domaine d'une grande idée. Pour aller d'un principe à sa dernière conséquence, il y a plusieurs postes, et il faut plusieurs relais de générations. Combien de siècles se sont écoulés sans que la question de la propriété intellectuelle pût être même une question! Comment l'eût-on posée, Démocrite, chez vous autres anciens , alors que tant d'écrivains et d'artistes ne jouissaient même pas de la propriété d'eux-mêmes, qu'ils étaient des esclaves, des choses et non des hommes? Vous figurez-vous Plante réclamant des édiles de Rome la propriété de son Amphitryon^ tandis qu'il tourne la meule chez le meunier son maître, qui l'a acheté au marché pour faire de la farine et non des comédies? Plus tard, les gens lettrés n'ont plus été esclaves, comme dans l'antiquité; ils ont été domestiques, comme on disait encore au xvii» siècle, domestiques des princes, domestiques des grands seigneurs. Plus tard, au xvm* siècle, ils sont devenus les pensionnaires des rois : le mot était déjà plus doux. Maintenant, grâce à Dieu, ils ne sont plus les pensionnaires que du public, pensionnaires sans servage, sans domesticité, car le tribut qu'ils touchent est le salaire de leur travail ; mais aussi pensionnaires à terme : car, au bout de trente ans, le tributaire a le droit de ne plus les payer. Il ne leur reste plus qu*à devenir propriétaires pour toujours , au lieu d'être privilégiés pour un temps , et c'est là le progrès qu'aurait dû décider le congrès d'aujourd'hui et qu'un autre congrès décidera
tôt OU tard : quand la vérité est en route, elle finit par arriver.
«Enfin, vous le dirai-je, seigneur Démocrite, tout congrès est un bon exemple. Riez tant qu*il vous plaît ; mais sou^ venez-vous de vos Amphictyons. J*aime ces grandes assemr blées où tous les peuples viennent se donner la main, et où les intérêts généraux du monde civilisé se débattent au grand soleil, au lieu de se traiter à voix basse dans les coU loques mystérieux de la diplomatie. Les congrès sont en-p core dans leur première enfance : on n'a pu faire suffisamment l'épreuve de leur vertu; on n'y a pas une foi parfaite; les Démocrites s'en amusent et les prennent volontiers pour des clubs d'oisifs, de touristes et de bavards cosmopolites, qyi jouent aux petits parlements. Laissons railler les Démocrites et se perfectionner une idée juste et vraie, née du progrès des choses et des besoins du temps. Quand l'habitude des congrès aura pris racine dans les mœurs, quand ils sauront s'organiser, régler Tordre de leurs travaux, et discerner plus clairement le caractère spéculatif de leur véritable domaine; quand les hommes les plus illustres s'honoreront d'y prendre part, ces assemblées œcuméniques tiendront dans l'histoire des idées le rôle que les conciles ont autrefois rempli. Ce seront les conciles modernes, conciles laïques et libres, indépendants de tout sym-. bole, de tout dogme impérieux d'immutabilité, et maîtres par conséquent de pousser le monde au progrès par des roules nouvelles frayées dans tous les sens. Toutes les grandes questions d'intérêt universel seront traitées et résolues dans ces comices de l'esprit hun^ain, dont les décisions, préambules naturels de l'œuvre légis* lative, constitueront un jour l'unité du droit international ; et alors , sans que chacune des races qui forment la variété de l'univers pensant abdique son esprit et ses mœurs, il y aura vraiment sous la diversité des peuples
une vraie humanité, une vie morale commune; et alora, Démocrite.... »
L'enthousiasme me gagnait, et j'allais tourner au lyri?. que. Démocrite m'interrompit: «Soit, monsieur l'optimiste, je veux me convertir à vos opinions et partager vos espérances. Elles ne peuvent manquer de s'accomplir dans un bref délai ; car les idées vont vite, par exemple l'idée de la propriété intellectuelle. Je tiens pour vraisemblable que, dans le prochain congrès, dans le prochain concile, dans le prochain comice de l'esprit humain, quand on se demandera si un livre appartient à l'auteur qui l'a fait ou au public qui ne l'a pas fait, on osera décider qu'il appartient à son auteur. Il n'aura guère fallu que dix-neuf siècles pour poser la question et la résoudre, tant l'esprit humain est rapide! tant il lui est facile de hisser hors du puits le seau d'airain pesant où se cache la vérité ! »
[Journal des Débats, 14 octobre 1858.)
LE PUBLIC d'autrefois ET LE PUBUC D' AUJOURD'HUI.
M. de Maistre a dit: « Un peuple n'a jamais que le gouvernement qu'il mérite. » Le mot est vrai, si dur qu'il puisse paraître. Quand un peuple, par exemple, se désintéresse de ses propres affaires, se donne un tuteur et lui dit : « Faites ce que vous voudrez, pourvu que je sois tranquille et que je ne me mêle de rien ; » tant pis pour lui s'il n'est pas le plus heureux des pupilles !
On a dit dernièrement, en imitant M. de Maistre : « Un
peuple n'a jamais que la littérature qu'il mérite. » Le mot ainsi modifié est encore parfaitement vrai. Quand le public se dessaisit des droits légitimes qu'il a sur les écrivains et leur dit : « Pensez à votre fantaisie, écrivez comme il vous plaira; pourvu que je m'amuse, je vous donne carte blanche : » c'est alors fort bien fait qu'on ne serve pas sur sa table le plus pur froment littéraire, et, puisqu'il trouve bon le pain bis, qu'il soit au régime du pain bis. Il déjeune et il dtne comme il l'a mérité.
J'ai le plus profond respect pour le public; mais la conscience me force à dire que c'est en grande partie sa faute si la littérature (j'excepte, bien entendu, les noms et les œuvres qu'il convient d'excepter) est dans un si triste état. Je n'excuse ni n'accuse la critique. C'est une sentinelle. Elle a tort si elle s'assoupit, et plus encore si, éveillée, elle prend l'ennemi pour un ami. Mais qu'elle veille ou s'endorme, qu'elle pousse ou non le cri d'alarme, qu'importe, si le public ne se tient pas sur ses gardes, s'il fait fête aux assaillants, comme jadis les Troyens aux Grecs, et ouvre ses portes au cheval de bois? C'est la faute du public et de sa tolérance, si le goût ne passe plus dans le demimonde littéraire que pour une invention surannée des pédants. C'est la faute du public, arbitre naturel de la fortune des ouvrages, si son abdication laisse le champ libre au scandale de certains succès , si dans les livres et sur la scène s'étalent sous ses yeux des styles vicieux et orgueilleux de leurs vices, une imagination affolée, une sensibilité convulsive, une corruption et un cynisme qui insultent à son goût, à sa raison et à son sens moral. Pourquoi le public applaudit-il comme s*il n'avait ni raison, ni sens moral, ni goût? Pourquoi supporle-il qu'on lui manque de respect, comme aux Gérontes des comédies? Ou plutôt, comme on ne peut penser sans irrévérence que le public soil tombé si bas, il ne reste plus qu'à lui dire, quand on
veut le ménager, ce que Spinoza dit à Dieu dans le conte de Voltaire*:
Je soupçonne, entre nous, que vous n'existez pas.
Non, le public n'existe plus. Qu'est-ce qu'un public, un vrai public ? Est-ce une réunion d^individus juxtaposés, un simple nombre? Évidemment non. C'est un être collectif ayant, comme tous les êtres, une unité morale. Cette unité se fonde sur une communauté de pensées et de sentiments à l'égard des choses d'esprit, sur la discipline du goût. Le goût est un don et un art. C'est un don peu commun, et la nature en est avare : elle donne à tous le jugement, parte qu'il est le nécessaire, et au petit nombre le goût, parce qu'il est le superflu. De plus, c'est un art difficile dont la perfection dépend de sa culture. Il demande du loisir, et c'est un mot bien juste que celui de cet homme d*esprit , trop occupé d'affaires : « Je n'ai pas le temps d'avoir du goût. »
Espérer un public où tout le monde aurait du goût serait un rêve encore plus chimérique que celui d'un scrutin par le suffrage universel où tous les votants auraient le sens commun. Le meilleur des publics que l'on puisse souhaiter, c'est celui qui a la sagesse de se laisser conduire par une élite de connaisseurs, dont les lumières se communiquent, éclairent les rangs de proche en proche, et dirigent l'opinion qui gouverne la littérature. Je me sers à dessein du mot gouverner, c'est le mot de Voltaire : < Ce sont, dit-il, les bons auteurs qui forment le goût du public, et c'est le goût du public qui ensuite gouverne les auteurs *. » Cet empire du public sur les écrivains, c'est le caractère propre du public véritable : là où il n'existe pas,