‹ Œuvres complètes de Henri Heine Satires et portraitsChapitre 10 sur 18 · LOUIS RO K B N K · texte numérisé non relu

LOUIS RO K B N K

congé politique et fut mis en disposibiliié sur le Parnasse. Celui qui connaît bien les deux partis ci-dessus appréciera facilement la générosité avec laquelle ils me laissèrent le titre de poète. Les uns ne voient dans le poète autre chose qu’un rêveur épris d’un vain idéal; les autres n’y voient rien du tout; la poésie ne trouve pas le plus petit écho dans leur nullité.

Ce qu’est proprement un poète, c’est une question dont nous ne voulons pas nous occuper. Mais nous ne pouvons nous empêcher de donner, sauf meilleur avis, notre manière de voir sur les idées qu’on attache à ce mot de caractère.

Qu’entend-on par le mot de caractère Ÿ

Celui-là a du caractère qui vit et pense dans l’enceinte déterminée d’une certaine intuition de la vie, s'identifie en quelque sorte avec elle, et ne tombe jamais en contradiction avec sa manière de penser et de sentir. Pour des esprits tout à fait distingués, s’élevant au-dessus de leur temps, la foule ne peut donc jamais savoir s’ils ont ou non du caractère, car le regard de la foule ne porte pas assez loin pour mesurer l’horizon dans lequel se meuvent ces grands esprits. Comme elle ne connaît pas les

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limites de leur volonté et de leur audace, il peut même arriver facilement qu’elle ne voie dans leurs actes ni droit ni nécessité ; et les gens à vue faible et courte crient alors à l’arbitraire, à l’inconséquence, au manque de caractère. Quant auxhommes moins doués, dont la pensée plus superficielle et moins étendue peut être plus aisément pénétrée et comprise, et qui, en même-temps, ont proclamé publiquement, une fois pour toutes, leur programme dans une langue plus populaire, l’honorable public peut toujours les saisir dans leur ensemble ; il possède une mesure pour chacun de leurs actes, il se félicite à ce propos de sa propre intelligence, comme pour une charade déchiffrée, et s’écrie joyeusement : « Voilà un caractère I »

C’est toujours la marque d'un esprit borné quand il est facilement compris de la foule bornée, et loué expressément comme un caractère. Pour les écrivains, c’est chose plus grave encore, puisque les actes de ceux-ci consistent essentiellement en paroles, et ce que le public honore comme caractère dans leurs écrits n’est, en définitive, autre chose qu’un abandon servile à l’impression du moment, un manque de sérénité plastique, un défaut d’art.

LOUIS BOETINE

Le principe que l’on peut reconnaître le caractère d’un écrivain à sa manière d’écrire, n’est pas absolument juste; il n’est applicable qu’à cette masse d’auteurs dont l'inspiration du moment conduit la plume, et qui obéissent plus à la parole qu’ils ne la gouvernent. Pour les artistes, ce principe est inadmissible, parce que ceux-ci sont maîtres de la parole, l’emploient pour chaque but qü’il leur plaît, lui donnent une empreinte arbitraire, écrivent d’une manière objective, et que leur caractère ne se trahit point dans leur style.

Quant à la question de savoir si Boerne est un caractère, tandis que d’autres ne sont que des poètes, nous ne pouvons y répondre qu’en haussant les épaules avec une souveraine pitié.

« Rien que poêles! » — nous ne ferons jamais à nos adversaires ce reproche amer de les placer dans une seule et même catégorie, avec Dante, Milton, Cervantes, Camoens, Philippe Sidney, Frédéric Schiller, Wolfgang Go athe, qui n’étaient que poètes. Entre nous soit dit, ces poètes, même le dernier, ont montré parfois dq caractère.

« Ils ont des yeux et ne voient point, des oreilles

et n’entendent pas; ils ont même des nez et ne senti

tent rien. » — Ces paroles s’appliquent fort bien à la niasse grossière, qui ne comprendra jamais que, sans unité intérieure, aucune grandeur d’esprit n’est' possible, et que ce qu'on doit proprement appeler caractère appartient aux attributs les plus indispensables du poète.

La distinction entre caractère et poète est émanée d’ailleurs tout d’abord de Bœrne lui-même, et luimême avait élaboré à l’avance toutes les belles et impertinentes conséquences que ses partisans ont dévidées plus tard contre l’écrivain de ces pages. Dans les Lettres parisiennes, et les articles susmentionnés du Réformateur , il est déjà suffisamment joué de la langue sur ma poésie sans caractère, et sur ma poétique absence do caractère, et les insinuation^ les plus empoisonnées rampent et serpentent, dans ces pages; ce n’est pas en propres termes, mais avec toute sorte d’allusions, que j’y • suis chargé des opinions les plus équivoques, si ce n’est même d’une absence complète d’opinions I On m’y accuse encore non pas seulement d’indifférentisme, mais aussi de contradiction avec moi-même. Quelques sifflements de serpent se font même entendra ici (les morts peuvent-ils rougir dans leur tom-

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beau?); non, je ne puis épargner cette humiliation au défunt; il a fait même allusion à ma vénalité...

Douce paix qui règnes dans ce moment au plus profond de mon âme, tu me dédommages assez de tout ce que j’ai fait et de tout ce que j’ai dédaigné I Je ne me défendrai ni contre le reproche d’indifférence, ni contre celui dé corruption. J’ai jugé indigne de moi de le faire, il y a des années, du , vivant de celui qui insinuait ces choses; maintenant, la convenance même exige que je me taise. Ce serait un horrible Spectacle... la polémique entre la mort et l'exil! — Tu me tends de la tombe ta main suppliante?... Je te tends la mienne sans colère... Vois comme elle est pure et sans tache! Jamais elle ne fut souillée par les poignées de main de la populace, et tout aussi peu par l’or sordide des ennemis du peuple... Au fond, tu ne m’as jamais offensé... Dans toutes tes insinuations, il n’y a pas pour un louis d’or de vérité ! •

Le passage des Lettres parisiennes où Boerne m’a attaqué avec le plus de franchise, est en même temps si caractéristique de l’homme même, de son style, de sa passion et de son aveuglement, que je ne puis

m'empêcher de le transcrire ici. En dépit de son intention la plus mauvaise, il n’a jamais été capable de me blesser, et tout ce qu’il a avancé à mon détriment dans ses Lettres, aussi bien que dans le Réformateur , j'aura'is pu le lire avec autant d’indifférence que s’il se fût agi de tout autre que moi, comme, par exemple, de Nabuchodonozor, roi de Babylone, ou du calife Aroun-al-Raschid, ou de Frédéric le Grand, qui, trouvant que les pasquinades contre sa personne, au coin des rues de Ber > lin, étaient placardées trop haut, donna Tordre de les placer plus bas, afin que le public pût mieux les lire. Le passage en question est daté de Paris, du 1 5 février 1 833 ; 1 e voici :

« Dois-je tenter de dira un mot raisonnable sur le livre De la France , de Heine? Je l’ose à peine. Le malaise que j’ai éprouvé à la lecture de ce livre, et qui, semblable à un bourdonnement de mouches dans ma tête, s’attachait tantôt à une impression, tantôt à une autre, m’a si désagréablment disposé, que je ne puis garantir moi-même, je ne dis pas la justesse de mon jugement, car je ne prendrai jamais un engagement aussi téméraire, — mais même la franchise de mon jugement. Toutefois, j’ai gardé

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assez de sang-froid pour supposer que cette mauvaise humeur n’est pas la faute de Heine. Celui qui possède d’aussi grands mystères que lui, par exemple, qu’on peut trouver dans l’inhumanité trois fois séculaire de la politique autrichienne une persévérance sublime, et dans le roi de Bavière un des • princes lesplus nobles ctlesplus spirituelsqui aient jamais orné un trône; celui qui peut déclarer le roi des Français, comme s’il avait la fièvre froide, un jour bon, le lendemain mauvais, le troisième jour bon encore, et le quatrième de nouveau mauvais; celui qui trouve courageux et grandiose que MM. de Rothschild soient restés tranquillement à Paris pendant le choléra, mais ridicules les peines non payées des patriotes allemands, qui, avec cette mollesse d’âme, se tient lui-même encore pour un homme affermi ; celui qui possède de si grands secrets doit en avoir de plus grands encore qui expliquent ce qu’il y a d’énigmatique dans son livre; moi, je ne les connais pas. Je puis me transporter, non-seulement dans la pensée et les sentiments d’un autre, mais encore dans son sang et ses nerfs, me mettre à la source de toutes ses opinions et sensations, et en suivre le cours avec une infatigable

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patience ; toutefois, il faut pour cela que je n'aie pas à sacrifier ma propre essence, mais seulement à la mettre de côté pour un instant. Je puis comprendre les jeux d’un enfant, les passions d’un jeune homme; mais, lorsque, le jour du plus sanglant combat, un enfant qui fait la chasse aux papillons sur le champ de bataille se met dans mes jambes; lorsque, dans une heure d’extrême détresse, quand nous prions Dieu avec ardeur, un jeune fat, à côté de nous dans l’église, ne voit que les jolies filles, et leur fait les doux yeux et chuchote, — il y a bien là de quoi nous exaspérer, sans préjudice pour notre philosophie et notre humanité.

» Heine est un artiste, un poète, et, pour être reconnu tel par le suffrage unanime, il ne lui manque que le sien. Comme il veut souvent être autre chose encore que poète, il se perd souvent. Celui qui ne voit rien au-dessus de la forme, iie doit pas s’enquérir d'autre chose; car, du moment qu’il en franchit le bord, il tombe dans l'illimité, où il s'abîme et disparaît. Celui qui révère l’art comme un dieu, et qui, en même temps, selon son caprice, adresse aussi mainte prière à la nature, celui-là outrage en même temps la nature et l’art. Heine men-

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