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on me dit que c’était le vieux poète Heiberg. J'ai vu aussi naguère la mansarde où est mort le citoyen George Forster. Un sort plus cruel encore menaçait les amis de la liberté qui étaient restés en Allemagne, si Napoléon et les Français ne se fussent hâtés de nous vaincre. Napoléon ne se doutait certainement pas que lui-même avait été le sauveur de l’idéalisme. Sans lui. Je gibet et la roue auraient fait bonne raison de nos philosophes et de leurs idées. Pourtant les libéraux allemands, trop républicains pour courtiser Napoléon, trop généreux pour s’allier avec la domination étrangère, s’enveloppèrent dans un ^profond silence; ils se traînèrent tristement, le cœur brisé, les lèvres fermées. Quand Napoléon tomba, on les vit sourire, mais de mélancolie, et ils se turent encore; ils ne prirent aucune part à l’enthousiasme patriotique qui, avec permission des autorités supérieures, fit alors explosion en Allemagne; ils savaient ce qu’ils savaient, et se turent. Comme ces républicains mènent une vie chaste et frugale, ils parviennent d’ordinaire à un âge très-avancé, et, quand la révolution de juillet éclata, beaucoup d'entre eux étaient encore de ce monde, et, à notre grande sur-
LOTIS BOERNE
prise, nous vimes ces vieux originaux, qui avaient toujours apparu courbés et taciturnes, relever la tête, sourire amicalement à nous autres jeunes gens, nous serrer les mains et conter de joyeuses histoires. J’en entendis même un •chanter ; car il nous chanta dans un café l’hymne marseillais, et c’est là que nous en apprîmes la mélodie et les belles paroles, et nous ne fûmes pas longtemps à le chanter mieux que le vieillard ; car, aux plus belles strophes, il riait comme un insensé, ou pleurait ». comme un enfant. Il est toujours heureux que de semblables têtes grises restent en vie pour apprendre les chants aux jeunes gens? Nous ne les oublierons pas, et quelques-uns d’entre nous les feront chanter aux petits-fils qui ne sont pas encore nés; mais beaucoup de nous auront alors pourri, soit dans les cachots de l’Allemagne, soit dans les mansardes de l’exil... ' »
Le passage ci-dessus de mon livre De l'Allemagne a été écrit par moi, il y a six ans environ, et, en le relisant aujourd’hui, toutes ces tristesses inconsolables dont je ne sentais alors que les premiers
1. lie F Allemagne, lom. 1, p. 161 et suiv. Paris, Michel Lévy frères, 1863.
avant-coureurs s’abattent sur mon âme comme d’humides ombres. U rne semble qu’une eau glacée tombe sur mes sentiments les plus brûlants, et ma vie n’est qu’un douloureux engourdissement. O froide caverne hivernale, où nous vivons en claquant des dents!... O mort, pâle homme de neige dans un brouillard infini, que veux tu dire en nous faisant de la tête ce signe railleur?...
Heureux ceux qui pourrissent lentement dans les * cachots de la patrie. . . car ces cachots sont une patrie avec des barreaux de fer, et l’air allemand souffle
au travers, et le porte-clefs, quand il n’est pas tout
a fait muet, parle la langue allemande!... 11 y a aujourd’hui plus de six lunes qu’aucun son allemand n’a résonné à mon oreille, et toutes mes pensées se revêtent péniblement des formes d’un langage étranger... "Vous avez peut-être une idée de l’exil du corps, mais il n’y a qu’un poëte allemand, forcé de parler français tout le jour, d’écrire, et même la nuit de soupirer en français près du cœur de sa bien-aimée, qui puisse se faire une représentation de l’exil de l’esprit ! Mes pensées aussi sont exilées, exilées dans une langue étrangère.
Heureux ceux qui, à l’étranger, n’ont à combattre
LOUIS DOKRNE
qu’avec la pauvreté, avec la faim et le froid, qui ne sont que des maux naturels !... A travers les lucarnes de leur mansarde, le ciel leur sourit avec toutes ses étoiles... 0 souffrances dorées, en gants glacés, combien tes tourments sont plus cruels!. .. La tête désespérée doit se faire friser, parfumer peut-être, et les lèvres irritées, qui voudraient maudire ciel et terre, doivent sourire, et toujours sourire...
Heureux ceux auxquels leurs souffrances ont fini par ôter un dernier reste de raison, et qui ont trouvé un sûr abri à Charenton ou à Bieêtre, comme le pauvre F**, le pauvre B**, le pauvre L" et tant d’autres que je connaissais moins... La cellule de leur folie leur paraît une patrie aimée ; dans la camisole*de force, ils se croient vainqueurs de tout despotisme, et les fiers citoyens d’un état libre... Mais ils auraient pu avoir tout cela aussi bien au pays!
Il n’y a que le passage de la raison à la folie qui
soit un moment fâcheux et horrible... Je frissonne
quand je pense à la dernière visite que me fit
F**, quand il vint m’entretenir de la nécessité
d’admettre dans la grande fédération des peuples
les hommes de la lune, et les habitants des plus
lointaines étoiles. Mais comment leur faire parvenir nos propositions? C'était la grande question. Un autre patriote, dans une vue semblable, avait imaginé une espèce de miroir colossal au moyen duquel on pouvait réfléchir dans l'air des proclamations en lettres gigantesques, de sorte que l’humanité tout entière les lirait à la fois, sans que la censure et la police parvinssent à l’empêcher... Quel dangereux projet pour l’État! Et pourtant il n’en est fait aucune mention dans les rapports de la Diète germanique sur la propagande révolutionnaire!
Mais les plus heureux encore sont les morts, qui gisent dans leurs tombes au Père-Lachaise, comme toi, pauvre Boerne!
Oui, heureux ceux qui sont, dans les prisons de la patrie! heureux ceux qui habitent les mansardes de la misère corporelle! heureux les aliénés dans la maison de fous, et plus heureux encore les morts! Pour moi qui écris ces pages, je ne crois pas pouvoir, en définitive, me plaindre bien haut, puisque je participe en quelque sorte au bonheur de tous ces gens-là, grâce à cette impressionnabilité merveilleuse, à cette involontaire sympathie, à cette
r,Ol'!S IJ O K !» N K
maladie de l’âme que nous trouvons chez les poëtes, et pour laquelle nous n’avons pas de vrai nom. Croyez-moi, quand même je chemine'Je jour, frais et riant par les rues étincelantes de Babylone, aussitôt que descend le soir, les harpes mélancoliques résonnent dans mon cœur, les trombones et les cymbales de la douleur y éclatent, toute la musique de janissaires des souffrances humaines, et, chose horrible, une procession de masques assourdissante y apparaît...
O quels rêves! Rêves de cachot, de misère, de folie, de mort! mélange criard de non-sens et de sagesse, soupe empoisonnée qui a le goût de choucroute, et l’odeur des fleurs d’oranger! Quel sentiment horrible quand les songes nocturnes raillent le train du jour, et que, des fleurs de pavots flamboyantes, sortent des masques ironiques qui vous regardent en vous narguant, et que les lauriers orgueilleux se changent en chardons grisâtres, et que les rossignols éclatent en un rire moqueur...
D’ordinaire, dans mes rêves, je suis assis sur une pierre à l’angle de la rue Laffitte, par une humide soirée d’automne, quand la lune éclaire de longues bandes de lumière le sale pavé du boulevard, de
SAT1RIÎS liT PORTRAITS
sorte que la boue semble dorée, si ce n’est même parsemée de diamants étincelants... Les hommes qui passent ne sont de même que de la boue resplendissente : Stockjobbers agioteurs, joueurs, écrivailleurs à bon marché, faux monnayeurs de la pensée, filles à meilleur marché encore qui n’ont, il est vrai, à mentir qu’avec le corps oisifs, ventrus et repus, que l’on repaît au café de Paris, et qui, après, se précipitent à l’Académie de Musique, dans la cathédrale du vice, où Fanny Elssler danse et sourit... Au milieu roulent les carrosses et sautent les laquais, bariolés comme des tulipes et communs comme leurs nobles maîtres... Et, si je ne me trompe, dans une de ces voitures insolemment dorées, est assis l’ancien marchand de cigares Aguado, et ses chevaux piaffants éclaboussent du haut en bas mes habits de tricot rose-rouge. Oui, à ma propre surprise, je suis tout habillé de tricot rose-rouge, dans un vêtement couleur chair, parce que la saison avancée et aussi le climat ne permettent pas une nudité complète comme en Grèce, aux Thermopyles, où le roi Léonidas avec, ses trois cents Spartiates, dansa tout nu la veille de la bataille, tout nu, la tête couronnée de fleurs... C’est précisément comme Léonidas dans le
tableau de David, que je suis costumé quand, dans mes rêves, je suis assis à l’angle de la rue Laffitte, où le maudit cocher d’Aguado éclabousse mes pantalons de tricot... Le gueux éclabousse même ma couronne de fleurs, la belle couronne que je porte sur la tête, mais qui, entre nous soit dit, est déjà passablement fanée et n’a plus de parfum... Hélas! c’étaient de fraîches et gaies fleurs quand je m’en ornai un jour, pensant que le lendemain on irait au combat, à la mort victorieuse et sainte pour la patrie! — Il y a bien longtemps déjà, et je suis toujours assis triste et oisif près de la rue Laffitte, et j’attends le combat, et, en attendant, les fleurs se flétrissent sur ma tête, et mes cheveux aussi se colorent en blanc, et mon cœur devient malade dans ma poitrine... Dieu saint! combien le temps est long dans cette attente oisive, et à la fin mon courage lui-même se meurt... Je vois les passants me regarder avec compassion et se murmurer l’un à l’autre: « Le pauvre fou ! »
De même que les songes de mes nuits se raillent de mes pensées du jour, il arrive aussi parfois que les pensées du jour se divertissent de mes rêves insensés, et à bon droit, car j’agis souvent en rêve
SAT1HES P . T PORTRAITS
comme un véritable imbécile. Dernièrement, en rêve, je faisais un grand voyage par toute l’Europe; seulement, je ne voyageais pas dans une voiture avec des chevaux, mais sur un vaisseau magnifique. Tout allait bien tant qu’un fleuve ou un lac se trouvait sur mon chemin. Mais c’était le cas le pltis rare, et, d’ordinaire, je devais voyager sur terre ferme ; ce qui était fort incommode, puisque, alors, il me fallait traîner après moi mon navire sur des plaines immenses, des chemins de forêts, des terrains marécageux, et même de hautes montagnes, jusqu’à ce qtle je fusse arrivé de nouveau à une fleuve ou à un lac où je pouvais cingler à mon aise. Mais, d'ordinaire, comme je l’ai dit, je devais moi-même remorquer mon vaisseau, ce qui me coûtait beaucoup de temps et de pénibles efforts, de sorte qu’à la fin je m’éveillai de fatigue et d’ennui. Mais, le matin, en prenant tranquillement mon café, je fis cette réflexion fort juste : que j’aurais voyagé beaucoup plus rapidement et plus commodément, si je ii’avais pas possédé de vaisseau, et si j’étais toujours allé à pied comme un pauvre diable ordinaire.
Après tout, cela revient au même que l’on ait fait le grand voyage à pied, ou à cheval, ou sur
Louis BOKRNI-:
un vaisseau... Nous arrivons tous à la fois dans la môme hôtellerie, dans la même mauvaise auberge où l’on ouvre la porte avec une pelle, où la chambre est si étroite, si froide, si obscure, mais ou l’on dort bien, presque trop bien...
Ressusciterons-nous un jour ? Chose singulière, mes pensées diurnes répondent non, tandis que, par pur esprit de contradiction, mes songes nocturnes disent oui. Ainsi, par exemple, je rêvais récemment que j’étais allé de grand matin au cimetière, et que, là, à mon extrême surprise, j’aperçus près de chaque tombe une paire de bottes bien cirées, à peu près comme dans les auberges devant les chambres des voyageurs... C’était un singulier coup d’œil; un doux silence régnait dans le cimetière, les pèlerins fatigués de la terre dormaient, tombe après tombe, et les bottes luisantes, qui se trouvaient là en longues files, brillaient aux premières clartés de l’aurore, avec toute sorte d’espérances et de promesses, ainsi qu’une preuve de la résurrection claire comme le soleil 1
Je ne puis indiquer exactement l’endroit du Père-Lachaise où se trouve le tombeau de Boerne. Je remarque ceci tout exprès; car, tandis qu’il
vivait, je reçus assez souvent la visite de voyageurs allemands qui me demandaient où demeurait Boerne, et maintenant je suis constamment dérangé par cette question : « Où Boerne est-il enterré? » A ce qu’on me dit, c’est au pied du cimetière, à droite, au milieu d’une Quantité de généraux de l’Empire, et d'actrices du Théâtre-Français... Parmi des aigles morts et des perroquets morts.
J’ai lu récemment, dans la Gazette du monde élégant , que la croix de la tombe de Boerne avait été renversée par l’orage. Un très-jeune poète a chanté cette circonstance dans une belle poésie; en général, Boerne, à qui l’on a jeté de son vivant tant de pommes pourries, maintenant qu’il est mort, reçoit l’encens des vers les plus parfumés. Le peuple lapide volontiers ses prophètes, pour honorer d’autant plus dévotement leurs reliques ; les chiens qui nous aboient aujourd’hui, baiseront avec foi nos us demain !...
Je l’ai dit déjà, je ne fais ici ni une apologie ni une critique de l’homme qui est le sujet de ces pages. Je dessine seulement sa figure, en indiquant exactement le temps et le lieu où il a posé devant moi. Je ne fais pas mystère de la disposition favorable ou
LOUIS ItOLIt.NC
défavorable qui me dominait pendant les séances. C’est la meilleure preuve de la confiance que méritent mes allégation.
Mais, si, d’une part, cette constatation de ma personnalité est le plus sûr moyen pour le lecteur de se faire un jugement indépendant, je crois, d’autre part, être tenu particulièrement à mettre en saillie dans ce livre ma propre personne, parce que, par un concours de circonstances les plus hétérogènes, les amis aussi bien que les ennemis de Boerne n’ont jamais manqué, chaque fois qu’il était question de lui, de raisonner à mon sujet d’une manière plus ou moins bienveillante ou malveillante. Le parti aristocratique en Allemagne, sachant bien que la modération de ma parole était beaucoup plus dangereuse pour lui que la frénésie de berserker de Boerne, chercha volontiers à me décrier comme son compère et compagnon, et à faire peser sur moi, jusqu'à un certain point, la solidarité de ses folies politiques. Le parti radical, bien loin de démasquer cette ruse de guerre, l’encouragea plutôt, afin de me faire passer pour un des siens aux yeux de la foule, et d’exploiter ainsi l’autorité de mon nom. 11 était impossible de protester publiquement contre
satires i:t portraits
(le telles machinations; je n’aurais fait que m’exposer au soupçon de désavouer Boerne pour gagner la faveur de ses ennemis. Dans ces circonstances, Bœrne me lit un réel plaisir en m’attaquant publiquement, non pas seulement dans quelques mots jetés ça et là, mais dans des fragments étendus, et en éclairant le public sur la différence d’opinion qui régnait entre nous. C’est ce qu’il fit au sixième volume de ses Lettres parisiennes , et dans deux articles du Réformateur. Ces articles, auxquels je ne répondis jamais, — comme je viens de le dire, — furent une occasion nouvelle, chaque fois qu’il était question de Boerne, de parler aussi de moi, il est vrai dans Un ton tout à fait différent d’autrefois. Les aristocrates m’accablèrent des louanges les plus perfides, ils me perdirent presque d’éloges; je redevins tout à coup un grand poète, car je devais avoir reconnu que je ne pouvais jouer plus longtemps mon rôle politique, le radicalisme ridicule. Les radicaux, au contraire, commencèrent à me courir sus publiquement ( privatim , ils l’ont fait en tout temps) ; ils ne me laissèrent pas un cheveu, me refusant tout caractère et ne faisant grâce qu’au poète. — Oui, je reçus, pour ainsi dire, mon