I.OLMS BOERN’E
die à la nature son nectar et le pollen (le ses fleurs et construit à l’art avec une cire plastique ses alvéoles; mais il ne forme pas l’alvéole pour quelle garde le miel, il rassemble le miel afin de remplir l’alvéole. C’est pour cela qu’il n’émeut pas quand il pleure, car on sait qu’avec ses larmes il ne veut qu’arroser ses planches d’œillets. C’est pourquoi il ne persuade pas, même quand il dit la vérité; car on sait qu’il n'aime dans la vérité que le beau. Mais la vérité n’est pas toujours belle, elle ne le reste pas toujours. Il faut bien du temps pour quelle soit en sa fleur, et il faut que ses fleurs passent avant qu’elle porte des fruits. Heine adorerait la liberté allemande, si elle était en pleine fleur; mais, comme elle est couverte de fumier à cause de la rudesse de l’hiver, il ne la reconnaît pas et la dédaigne. Avec quel bel enthousiasme n’a-t-il pas parlé du combat des républicains dans l’église SaintMéry, et de leur mort héroïque ! Ce fut un beau combat, il leur fut donné de braver noblement la tyrannie, et de mourir d’une belle mort pour la liberfë. Si le combat eût été moins beau (et pour cela il n’aurait fallu qu’un autre théâtre où l'on eût pu disperser et prendre les républicains), alors Heine se serait moqué
S ATI H li S ET PORT HAÏ T S
d’eux. Ce que Brutus a fait, Heine ne manquerait pas de le célébrer avec toute la beauté dont il est capable ; mais qu’un tailleur retire du sein d'une jeune couturière déshonorée, qui s’appellerait Barbeii,le poignard sanglant et veuille exciter ainsi à la liberté des bourgeois apathiques, il ne ferait qu’en rire. Qu’on transporte Heine au Jeu de paume, à celte heure mémorable où la France s’eveilla de son sommeil millénaire et jura de ne plus rêver, — il serait le plus enragé des jacobins, le plus furieux ennemi des aristocrates, et ferait avec délices massacrer en un jour tous les nobles et tous les princes. Mais qu’il aperçoive, sortant de la poche de Mirabeau qui tonne à la tribune, une pipe à la mode des étudiants allemands, avec un tloc rouge, noir et or, alors fi de liberté 1 Et il s'en irait, et ferait de beaux vers sur les beaux yeux de Marie-Antoinette. Quand, dans son livre, il célèbre la dignité sainte de l’absolutisme, c’est d’abord qu'il avait là un exercice de parole, et qu’il risque volontiers les tours de force les plus hasardeux, et non pas, comme il le dit, parce qu’il a le cœur pur politiquement; mais il a fait cela parce qu’il tient à garder à sa bouche une baleine pure, et qu’il avait vu
'DïgiWcti
LOUIS BOERR'E
sans doute, le jour où il écrivit ces choses, un libéral allemand mangeant de la choucroute et du saucisson.
» Comment pourrait-on croire à celui qui luimême ne croit à rien? Heine a tellement honte de croire à quelque chose, qu’il fait imprimer le nom de Dieu Notre-Seigneur avec des lettres initiales, pour montrer que c’est une expression d’art, dont il n’a pas à répondre. Avec sa nature de sybarite, la ebute d’une feuille de rose peut troubler le sommeil de Heine; comment reposerait-il à l’aise sur l'apre sein de la Liberté? Celui que toute aspérité fatigue, que trouble toute dissonance, que celui-là, ne marche pas, qu’il ne pense pas, qu’il se mette au lit et ferme les yeux! Où y a-t-il donc une vérité dans laquelle ne se trouve quelque mensonge?
une beauté qui n’ait ses taches? quelque chose de sublime sans un côté ridicule? La nature fait rarement des vers et ne rime jamais; que celui à qui ne conviennent pas sa prose et son absence de rimes, se tourne vers la poésie. La nature gouverne à la républicaine, elle laisse à chaque chose sa liberté jusqu’à la maturité du crime, et c’est alors
seulement quelle frappe et punit. Que celui qui a
des nerfs faibles et craint le danger, devienne le serviteur de l'art, de l’art absolu qui énerve toute pensée rude avant qu'elle devienne une action et passe la lime sur chaque action jusqu’à ce qu’elle soit trop amenuisée pour devenir un crime.
» Heine a une si grande valeur à mes yeux, qu’il ne parvient pas toujours à se surfaire lui-même. Ce n’est donc pas de cette estime exagérée de luimême que je lui fais un reproche, c’est de ce qu’il surfait, en général, l’acîion de certains individus, bien qu’il ait démontré dans son propre livre, avec tant de clarté et de beauté, que les individus aujourd’hui ne signifient plus rien, que Voltaire et Rousseau eux-mêmes seraient sans importance, parce que, aujourd’hui, c’est le chœur qui agit et les personnages qui parlent. Que sommes-nous donc- si nous sommes beaucoup? Rien que les hérauts du peuple. Quand nous proclamons, à haut et intelligible voix, le message dont nous avons été chargés, chacun de nous, par son parti, nous sommes loués et récompensés; si nous parlons inintelligiblement, ou que nous apportions traîtreusement un message mensonger, nous sommes censurés et punis. C’est précisément là ce que Heine
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oublie; et. comme il se croit capable (lui, et bien d’autres comme lui) de pouvoir rtoiner un parti, ou le relever, il s’envisage comme un homme d’importance ; il regarde tout autour de lui pour voir à qui il plait, à qui il ne plaît pas ; il rêve d’amis et d’ennemis, et, comme il ne sait pas non plus où sont ses amis et ses ennemis, il les cherche tantôt ici, tantôt là, et ne peut les trouver nulle part. La nature. par bonheur, ne nous a donné, à nous autres misérables hommes, qu’un seul dos, de sorte que nous ne redoutons les coups du sort que d’un seul côté ; mais le pauvre Heine à deux dos, il craint les coups des aristocrates et ceux des démocrates, et, pour échapper aux uns et aux autres, il lui faut aller en même temps en avant et en arrière.
» Pour plaire aux démocrates, Heine dit que le parti jésuito-aristocratique en Allemagne le calomnie et le persécute, parce qu’il tient courageusement tête à l’absolutisme. Puis, pour plaire aux aristocrates, il dit qu'il a tenu énergiquement tête au jacobinisme, qu’il est un bon monarchiste, et gardera éternellement ses convictions monarchiques ; que, dans un magasin de modes l’été dernier, il était, au milieu de huit jeunes modistes et de leurs
SATIKES ET POIU'HAITS
huit amoureux, — tous les seize (les opinions républicaines les plus avancées, — il était le seul monarchiste, et que c’est pour cela que les démocrates en voulaient à sa vie. Il dit en propres termes : * Mon Dieu! je ne suis pas républicain ; je sais que, » si les républicains l’emportent, ils me couperont » la gorge. » Plus loin : « Si l’insurrection du » 5 juin n’eût pas échoué, il leur eût été facile de » m’infliger la mort à laquelle ils m’avaient voué : » Je leur ai pardonné cette bêtise de grand cœur. » Moi pas. Des républicains assez fous pour croire qu’il est nécessaire de faire disparaître Heine, pour atteindre leur but, étaient faits pour une maison d’aliénés.
» C’est ainsi que Heine croit courageusement tenir tête tantôt à l’absolutisme, tantôt au jacobinisme. Mais je ne puis concevoir comment on tient tête à un ennemi en se détournant de lui. Maintenant, par une juste rémunération, le jacobinisme tiendra courageusement tête à Heine, par un mouvement semblable. Alors, ils seront quittes, et, quelque durement qu’ils puissent se heurter, ils ne se feront pas grand mal. Cette façon molle de faire la guerre est très-lonable assurément.
LOUIS BOERNE
. » S’il yaquelqu’un que la nature ait destiné à être un honnête homme, c’est bien Heine, et, sur cette voie, il pourrait faire son bonheur. Il ne peut pas feindre pendant cinq minutes, pendant vingt lignes, ni mentir pendant un jour ou une demi-feuille d’impression. S'agirait-il d’une couronne, il ne saurait retenir un éclat de rire, une raillerie, un trait d’esprit; et, quand, méconnaissant sa propre nature, il ment, fait l’hypocrite, et semble sérieux quand il voudrait rire, humble quand il voudrait railler, chacun le remarque tout de suite, et il n’a pas le bénéfice, mais seulement le reproche de ce déguisement. II se plaît à jouer le jésuite du libéralisme. J’ai déjà dit que ce jeu pouvait être utile à la bonne cause; mais, comme c’est un rôle profitable, aucun honnête homme ne doit s’en charger luimême, mais le laisser à d’autres. C’est ainsi qu’cn dépit de sa nature meilleure, Ileine trouve son plaisir à jouer le diplomate, à faire de ses dents les barreaux de prison de ses pensées, derrière lesquels chacun les voit distinctement, et ne fait qu’en rire; car, dans la représentation, il ne parvient jamais à cacher qu’il a quelque chose à cacher. Quand le comte Moltke cherche à l’engager dans une polémi-
que sur la noblesse, il le prie de n’en rien faire; « car il me semblait précisément alors dangereux » de discuter publiquement, avec ma manière ordi- » dinaire, un thème qui répondait si terriblement » aux passions du jour. » Mais ni M. de Moltke, ni Heine, ni personne que ce soit, ne pouvait rendre plus violente encore qu elle ne l’est la passion contre la noblesse, qui dure déjà depuis cinquante fois trois cent soixante-cinq jours. Pour parler chaleureusement de quelque chose, faut-il donc attendre que la passion à laquelle on pourrait donner des aliments soit éteinte, afin de l’allumer de nouveau? C'est, il est vrai, la sagesse des diplomates. Heine prétend savoir quelque chose qui peut justifier la Fayette d’avoir pris part à l’insurrection de juin; mais <r une discrétion facile à comprendre » l'empêche de s’expliquer nettement. Si Heine devient ainsi ministre, je veux être condamné à être son secrétaire intime, et à le regarder sans rire du matin au soir. »
Je voudrais de tout mon cœur citer encore ici les deux articles du Réformateur dont j’ai parlé plus haut, mais trois difficultés m’en empêchent : d’abord, ces articles prendraient trop de place; en-
suite, comme ils sont écrits en français, je devrais les traduire moi-même, et enfin, bien que je fcs aie demandés déjà dans dix cabinets de lecture, je n’ai pu me procurer nulle part un exemplaire du Réformateur, qui a cessé de paraître. Toutefois, le contenu de ces articles m’est suffisamment connu. Ils renfermaient les plus perfides insinuations d’apostasie et 'd’inconséquence, toute espèce d’accusations de sensualité; on y prenait aussi contre moi la défense du catholicisme, etc. — Il ne peut être ici question de me défendre: cet écrit, qui n’est ni une apologie ni une critique du défunt, n’a point non plus pour but une justification du survivant. Bref, j’ai la conscience de la loyauté de mon caractère et de mes intentions, et, quand je jette un regard sur mon passé, un sentiment presque joyeux d’orgueil s’élève en moi à la vue du chemin que j’ai déjà parcouru. Mon avenir témoignera-t-il d’autant de progrès ?
Franchement, j’en doute. Je sens une singulière lassitude; bien que, dans les derniers temps, mon esprit n’ait pas beaucoup produit, il était pourtant toujours actif. Ce que j’ai créé dans cette vie est-il bon ou mauvais? Je ne disputerai pas là-dessus. Il suffit, ç’a été quelque chose de grand; je le sens à
l’agrandissement de l’âme dont ces créations sont sorties... et je le sens aussi à la petitesse des nains qui se tiennent devant ces oeuvres et clignent les yeux en voulant en mesurer la hauteur... Leur regard n’atteint pas jusqu’au sommet, et ils se cognent seulement le nez contre le piédestal de ces monuments que j'ai érigés dans la littérature européenne, à l’éternelle gloire de l’esprit allemand. Ces monuments sont-ils sans tache et sans défaut ? Vraiment, je ne me prononcerai pas non plus lù-dessus. Mais ce que les petites gens ont à y objecter témoigne seulement de leur petitesse. Ils me rappellent les badauds parisiens qui, lorsqu’on érigea l’obélisque sur la place Louis XV, échangeaient leurs idées respectives sur l’utilité de cette grande aiguille solaire. Les plus divertissantes opinions de philistins se faisaient jour à cette occasion. II y avait là un mince tailleur étique qui prétendait que le granit rouge n’était pas ' assez dur pour résister longtemps au climat du Nord, et que l’eau de neige l’émietterait bientôt, et que le vent le renverserait. Le sire s’appelait Petitjean, et faisait de très-méchants habits dont pas un morceau n’ira à la postérité, et lui-même gît déjà enterré au Père-Lachaise. Mais la pierre rouge
LOUIS DOEIVNE
tient toujours ferme sur la place Louis XV, et y restera encore pendant des siècles, bravant l’eau de neige, le vent et le bavardage des tailleurs !
Ce qu’il y eut de plus plaisant lorsqu’on éleva l’obélisque, le voici :
A la place où se trouvait la grande aiguille avant qu’on la drossât, on trouva quelques petits scorpions, vraisemblablement sortis de quelques œufs de scorpions apportés d’Égypte avec l’emballage de l’obélisque, et que la chaleur du soleil fit éclore à Paris. Les badauds crièrent haro sur ces scorpions, et pestèrent contre la grande pierre à laquelle la France devrait maintenant d’avoir des scorpions empoisonnés, nouveau lléau dont souffriraient encore leurs enfants et petits-enfants... Et ils mirent les petits monstres dans une boite et les portèrent au commissaire de police du quartier de la Madeleine, pour qu’on dressât tout de suite procès-verbal... Et il fallait se bâter, en effet, car les pauvres petites bêtes mouraient quelques heures plus tard...
A l’érection des grands obélisques de l’esprit, toute espèce de scorpions se montrent aussi, petits animaux venimeux qui peut-être proviennent aussi d’Egypte, et meurent bientôt, et sont oubliés, tan-
dis que le grand monument reste debout, sublime et indestructible, admiré des générations les plus reculées. . .
C’est pourtant une chose étrange que cet obélisque de Luxor, que les Français sont allés chercher dans la vieille Mitzraïm *, et ont dressé comme un ornement au milieu de cette place tragique où, le 21 janvier 1793, ils ont rompu d’une manière terrible avec le passé. Légers comme ils le sont, peutêtre les Français ont-ils érigé là une pierrre commémorative pour exprimer la malédiction contre tous ceux qui porteront la main sur la tête sainte du Pharaon !
Qui déchiffrera cette langue du passé, ces antiques hiéroglyphes? Peut-être ne renferment-ils aucune malédiction, mais une recette pour les blessures de notre temps. Oh! qui pourrait la lire? qui les prononcera, les paroles salutaires gravées sur cette pierre?... Peut-être s’y trouve-t-il écrit où ruisselle la source cachée dont l’humanité doit boire pour être guérie, l'eau secrète de vie dont les nourrices racontent tant de choses dans les vieux contes d'en-
t . Mitzraim nom hébreu de l’iîgyple.
LOUIS ROERXE
fants, ët dont nous sommes maintenant altérés, vieillards malades que nous sommes, — où coule cette eau vivifiante? Nous cherchons, nous cherchons...
Hélas ! il faudra bien du temps encore avant que nous ayons trouvé ce grand remède; jusque-là, une longue période de douleur se traînera lentement encore, et toute espèce de charlatans viendront avec de petits remèdes domestiques qui ne feront qu’aggraver le mal. Les radicaux viendront d’abord, et prescriront une cure radicale qui n’agira en définitive qu’à l’extérieur, et guérira tout au plus l’es- carre sociale, mais non la gangrène intérieure. Parviendraient-ils même à délivrer pour un peu de temps de ses plus cruels tourments l'humanité souffrante, cela n’aurait lieu qu'aux dépens des dernières traces de beauté qui sont restées jusqu’ici au patient; laid comme un philistin guéri, il se lèvera de son lit malade, et il devra passer le reste de ses jours dans son vilain costume d’hôpital, le costume gris de cendre de l’égalité. Toutes les joies d’autrefois, toute douceur, tout parfum de Heur, toute poésie, tout cela aura été extrait de la vie, et il n’en restera rien que la soupe à lu Ilumford des militai—
res. — Il n’y aura point de place pour la beauté et le génie dans la république de nos nouveaux puritains, et l’une et l’autre seront flétris et supprimés, bien plus tristement encore que sous l'ancien régime ; car la beauté et le génie sont encore une espèce de royauté, et ne peuvent avoir place dans une société où chacun, dans le sentiment pénible de sa propre médiocrité, cherche à rabaisser au niveau banal tout don supérieur.
Les rois s’en vont, et avec eux les derniers poètes. « Le poète doit aller avec le roi ; » — ces paroles, . aujourd’hui, devraient recevoir un tout autre sens. Sans foi d’autorité, aucun grand poète ne peut surgir. Du moment que sa vie privée doit être éclairée par l’impossible lumière de la presse, et que la critique du jour épluche et dissèque ses paroles, le chant du poète ne peut plus obtenir le respect qui lui appartient. Lorsque Dante passait dahs les rues de Vérone, le peuple le montrait du doigt et chuchotait : « Voilà celui qui a été dans l’enfer! » Aurait-il pu sans cela si fidèlement le décrire avec toutes ses tortures? Combien plus profondément devaient agir, avec cette foi respectueuse, les récits de Francesca de Rimini, d’Ugolin, et de toutes ces
LOUIS BO E RNE
figures souffrantes sorties de l’esprit du grand poète!...
Non, elles ne sont pas seulement sorties de son esprit, il ne les a pas inventées, il les a vécues, il les a senties, il les a vues, touchées, il a été réellement dans l'enfer, dans la cité des maudits... il a été dans l’exil 1
La rude civilisation ouvrière des puritains s’étend déjà sur toute l'Europe, comme un pâle crépuscule, avant-coureur d’un hiver glacial... Que veulent dire les pauvres rossignols qui tout à coup font entendre, dans la forêt allemande des poètes, leurs sanglots mélodieux, plus douloureux mais aussi plus doux que jamais? Ils chantent un mélancolique adieu! Les dernières nymphes que le christianisme avait épargnées dans les haliiers les plus sauvage.s, dans quel triste état les ai-je vues là, la nuit dernière !...
Comme si les amertumes de la réalité n’étaient pas suffisamment pénibles, de méchantes visions nocturnes me tourmentent encore... Les songes me montrent dans de dures images la grande infortune que je voudrais me dissimuler à moi-même, et que
j’ose à peine retracer dans la langue positive du grand jour.
Je rêvais la dernière nuit d’une grande forêt sinistre 'dans une triste nuit d’automne. Dans cetle forêt, parmi des arbres hauts comme le ciel, apparaissaient çà et là des clairières, mais emplies d’un pâle brouillard de fantômes. Çà et là, au milieu de ce brouillard épais, apparaissait un feu tranquille • En m’approchant d’un de ces feux de forêt, j’aperçus toute sorte d’ombres obscures qui se mouvaient en cercle autour des flammes; mais ce ne fut qu’arrivé près d’elles que je pus reconnaître exactement ces figures élancées, et leurs doux visages mélancoliques. C’étaient de belles figures de femmes nues, semblables aux nymphes que nous voyons dans les voluptueux tableaux de Jules Romain, et qui, dans toute la fleur de leur opulente jeunesse, s’étendent gracieusement et s’égayent sous le vert feuillage de
l’été Hélas f ce n’était pas un si riant spectacle qui
s’ofl’rait ici à mon regard 1 Les femmes de mon rêve, bien que parées toujours du charme de l’éternelle jeunesse, portaient cependant sur leur corps et dans tout leur être les traces d'une secrète décadence ; les douces proportions de leurs membres
LOUIS BOEBNE
avaient toujours quelque chose d’enchanteur; mais elles étaient un peu amaigries et comme frissonnantes sous le froid du malheur, et même sur leur visage semblait palpiter une infinie tristesse. Au lieu d’être couchées sur des bancs de gazon, comme les nymphes de Jules Romain, elles étaient étendues sur la terre dure, sous des chênes à demi dépouillés, et, au lieu des rayons amoureux du soleil, c’étaient les vapeurs de la nuit humide qui descendaient sur elles comme une froide rosée... Parfois l’une de ces belles se levait, saisissait un brandon enflammé, le secouait sur sa tête comme un thyrse, et essayait une de ces poses impossibles de danseuse que nous voyons sur les vases étrusques... Mais, riant tristeftient, comme vaincue par la fatigue et le froid de la nuit, elle retombait bientôt près du feu pétillant. Une de ces femmes, particulièrement, émut mon cœur d’une compassion presque voluptueuse. C’était une haute figure, les bras, les jambes, le sein, les joues, bien plus amaigris encore que chez les autres; ce qui toutefois, loin de repousser, attirait plutôt par un charme magique. Je ne sais comment cela se fit, mais, sans m’en apercevoir, je m’assis à côté d’elle près du feu, occupé
?0i SATIRES ET PORTRAITS
à réchauffer avec mes lèvres brûlantes ses mains et scs pieds frissonnants; je jouais aussi avec ses noires tresses humides qui descendaient sur son profil grec au nez droit, et son sein glacé... Oui, ses cheveux étaient d’un noir presque rayonnant, ainsi que les sourcils qui rejoignaient leurs arcs sombres, ce qui donnait à son regard une singulière expression de sauvagerie languissante. « Quel âge as-tu, malheureuse enfant? » lui dis-je. « Ne me demandez pas mon âge, répondit-elle avec un sourire à demi douloureux, à demi méchant; quand même je me ferais plus jeune d’un millier d’années, je resterais encore assez vieille! Mais il fait maintenant toujours plus froid et j’ai sommeil, et, si tu veux me prêter tes genoux pour chevet, tu obligeras beaucoup ton obéissante servante... »
Tandis qu’elleétait là et dormait sur mes genoux, et parfois dans son sommeil râlait comme une mourante, ses compagnes chuchotaient toute sorte d’entretiens dont je ne comprenais que fort peu de chose, parce qu’elles prononçaient le grec tout autrement que je ne l’avais appris à l’école, et plus tard même chez le vieux Wolf... Je compris seulement qu’elles se plaignaient de la dureté des temps, et
LOUIS BOERNE
que, s’attendant à de plus mauvais jours encore, elles voulaient se réfugier plus avant dansla forêt... Alors, tout à coup, dans le lointain, s’éleva une clameur de rudes voix populacières... Elles criaient je ne sais plus quoi »... En même temps ricanait une petite cloche catholique de matines... Et mes belles femmes de la forêt devinrent visiblement plus pâles et plus maigres encore, jusqu’à ce qu’enfin elles se fondissent complètement dans le brouillard; — et moi-même, bâillant, je m’éveillai.
t. Il y avait primitivement rlnns le manus'-rit : « Un rri de voix rudes : « Vive la République! • plus tard corrigé ainsi : • Vive Lamennais! >
J’ai à mettre en tête de cet écrit 1 quelques remarques fort peu réjouissantes, et à m’expliquer bien plutôt sur ce qu’il ne contient pas que sur son contenu lui-même. Quant à ce dernier, je dois dire qu’il ne m’a pas été possible d’y faire entrer la suite des Nuits florentines, où se retrouvait l’écho de beaucoup de questions du moment. Les Esjirits élémentaires ne sont que le remaniement en langue alle-
I. Le Dénonciateur avait été d’abord écrit pour servir de préface au troisième volume du Salon; triais, Vimprimalur ayant été refusé à ce volume, Heine fut contraint de publier à pari le morceau que nous donnons ici.
(Note du traducteur.)