SOS
mande d’un chapitre de mon livre français De l'Allemagne ; j’en ai consciencieusement élagué tout ce qui renfermait quelque allusion à la politique et à la religion de l’État , et il n'est resté après cela qu’une série de contes innocents qui, semblables aux Nouvelles du Décaméron» pourraient servir à nous faire oublier pendant quelques heures la réalité pestilentielle qui nous entoure. C’est moimême qui ai composé le poème à la fin du volume 1 , et je pense qu’il fera beaucoup déplaisir à mes ennemis ; je n'ai rien pu donner de meilleur. En général, le temps des poésies est fini pour moi, il ne m’est véritablement plus possible d’en mettre au jour qui vaillent quelque chose, et les poétereaux souabes, au lieu de me garder rancune, feraient bien mieux de m’admettre fraternellement à leur école... Ce sera là sans doute la fin de la plaisanterie : je viendrai m’asseoir dans l’école des poêles souabes, avec le bourrelet sur la tête, sur le petit banc à la suite des autres, et je chanterai le beau temps, les délices de mai, les giroflées jaunes
1. Le Tyimhtieiiser. Voir De l'Allemaijne, 1. 11, p. 199. Paris - Michel Lévy frères.
LE DENONCIATEUR
et les pruniers. Je m’étais aperçu depuis longtemps que je ne faisais plus grands progrès dans les vers, et c’est pour cela que je me suis mis à faire de la bonne prose. Mais, comme on ne va pas loin dans la prose, avec le beau temps, le soleil du printemps, les délices de mai, les giroflées jaunes elles pruniers, j’ai dû m’enquérir aussi d’un nouveau sujet pour cette forme nouvelle; c’est ainsi que j’eus la malencontreuse idée de m’occuper d’idées, et je me mis à réfléchir sur la valeur intime des phénomènes, les principes des choses, la destination de l'humanité, les moyens de rendre les gens meilleurs et plus heureux, etc. L’enthousiasme que j’ai éprouvé pour ces sujets m’a permis de les traiter avec facilité, et je pus bientôt exposer mes pensées dans une prose aussi excellente que belle... Mais, hélas! après être allé si loin dans l’art d’écrire, on me défendit décrire davantage. Vous connaissez le décret de la Diète germanique de décembre 1835, par lequel on a mis l’interdit sur • toute mon activité d’écrivain. Je pleurai comme un enfant. Je m’étais donné ^ant de peine avec la langue allemande, avec l’accusatif et le datif, je savais
si bien arranger les mots à la suite les uns des au-
SATinns r.T portiuits
très, comme des perles après des perles, je trouvais déjà plaisir à cette occupation, qui abrégeait pour moi les longues soirées d'hiver de l’exil, et même, quand j’écrivais en allemand, je pouvais me figurer que j’étais au pays, près de ma mère... Et maintenant, voilà qu’on me défend d’écrire 1 J’avais le cœur très-tendre lorsque j'adressai à la Diète cette supplique * que vous connaissez aussi, et que plusieurs ont blâmée comme trop humble. Tous ceux que je consultai à cette occasion étaient d’avis que je devais faire du vacarme, écrire de grands mémoires où je prouverais « qu’il y avait là une atteinte au droit de propriété; qu’il fallait un jugement pour m'interdire l’exploitation de ma propriété, c’est-à-dire de mes capacités d’écrivain ; que la Diète n’était pas une cour de justice, qu’elle n'avait pas le droit de prononcer des arrêts juridiques; que je devais protester, demander des dédommagements ; bref, faire du bruit. » Mais je ne me sen- * tais nullement disposé à tout cela, j’éprouve la plus grande répugnance pour toute ergoteric déclama-
i. Voir ta Correspondance inédite, t. II, p. 19.1, Paris, Michel Lévy frères.
toire, et je connaissais trop bien le fond des choses pour que les choses mêmes pussent m’irriter. Je savais parfaitement que l’on n’avait pas eu le moins du monde l’intention de me blesser personnellement ; je savais que la Diète, n’ayant «en vue que l’apaisement de l’Allemagne, n’agissait durement contre certains individus isolés que par préoccupation du bien général; je savais que la délation la plus vile était parvenue à tromper, sur le contenu de mes écrits, quelques membres de l’illustre assemblée, hommes d’État pratiques fort peu familiarisés avec mes plus récents ouvrages, et à leur faire croire que j'étais le chef d’une école qui avait juré la ruine de toutes les institutions civiles et morales... Et, dans ce sentiment, j’écrivis, non pas une protestation, mais une pétition à la Diète, où, bien loin de mettre en question sa compétence de juge souverain, j’envisageais ce regrettable décret comme un jugement par contumace, et, m'appuyant sur des précédents, je demandais très-humblement de pouvoir me défendre, devant l’illustre assemblée, contre les inculpations dont j’étais l’objet. Je ne faisais aucune mention du préjudice apporté à mes intérêts pécuniaires : une certaine pu-
(leur ne me le permettait pas. Néanmoins, beaucoup de nobles cœurs eu Allemagne, ainsi que j’en ai pu juger par maints passages des lettres de condoléance que je reçus alors, ont senti des plus profondément ce que j’avais tu. Et, par le fait, s’il est déjà assez triste pour moi, poêle allemand, de vivre dans l’exil, loin de ma patrie, tout homme qui a un cœur capable de sentir sera doublement attristé* en me voyant, en outre, dép&uillé de ma fortune littéraire, de ma pauvre fortune de poète qui pouvait, au moins, me garantir à l’étranger contre le besoin.
Je dis ceci avec tristesse, mais sans mauvaise humeur. Car à qui devrais-je m’en prendre? Ce n’est pas aux princes : un partisan du principe monarchique, un confesseur de la sainteté de la royauté, tel que je me suis montré depuis la révolution de juillet, en dépit des menaçants murmures de mon entourage, ne voudrait pas venir en aide, avec ses griefs particuliers, à un jacobinisme coupable. Ce ne sont pas non plus les conseillers des princes que je puis accuser; je sais de source certaine que beaucoup des plus hauts serviteurs de l’Etat ont exprimé leurs regrets de la situation exception-
LE DENONCIATEUR
nelle qui m’était faite, et promis qu’il y serait trèsprochainement remédié; oui, je sais même qne, si cela n’a pas eu lieu encore, c'est grâce seulement à la lenteur de l’expédition des affaires, et peut-être, pendant que j’écris ces lignes, cette mesure favorable est-elle promulguée en Allemagne. Quelquesuns de mes adversaires les plus déclarés, parmi les hommes d’État allemands, m’ont fait savoir que la sévérité du décret susmentionné dtf îa Diète ne s’adressait pas à l’écrivain tout entier, mais seulement à l’écrivain politique et religieux, tandis que le poète était parfaitement libre de s’exprimer en poésies, drames, nouvelles; bref, dans tous ces beaux jeux de la fantaisie pour lesquels je possède tant de génie... Je pourrais presque croire qu’on voulait me rendre service, et me forcer à ne pas gaspiller mes talents sur des sujets ingrats... Ils étaient fort ingrats, en effet, et ne m’ont attiré* qu’ennuis et persécutions... Grâce à Dieu, les gendarmes m’ont conduit sur un meilleur chemin, et bientôt je serai auprès de vous, enfants de l’école souabe, et, si pendant le voyage je ne gagne pas un rhume, vous vous réjouirez en entendant de quelle douce voix je chanterai avec vous le beau temps,
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le soleil du printemps, les délices de mai, les giroflées jaunes et les pruniers.
Que ce livre soit déjà une preuve de mes progrès rétrogrades. J’espère, d’ailleurs, que sa publication ne sera interprétée, ni en haut ni en bas, à mon désavantage. La plus grande partie du manuscrit était, depuis un an déjà, dans les mains de mon libraire; depuis un an et demi, j’avais traité avec lui de la publication, et il était impossible que cette publication ne se fit pas.
Une autre fois, je m’expliquerai plus an long sur cette circonstance, qui n’est pas étrangère à des sujets auxquels ma plume ne peut pas toucher. La même raison m’empêche de mettre en pleine lumière le tissu de calomnies par lesquelles une délation, inouie jusqu’ici dans les annales de la littérature allemande, est parvenue à dénoncer mes Opinions comme dangereuses à l’État, et à obtenir contre moi l’interdit en question. On sai ! comment et de quelle manière cela eut lieu; aussi le dénonciateur, le mouchard littéraire, est-il depuis longtemps l’objet du mépris public; c’est pur luxe si, après tant de nobles voix irritées, je viens encore \>vononcer un jugement de déloyauté et d’infamie
LE DENONCIATEUR
sur la pitoyable tête de M. Wolfang Menzel, de Stuttgart. Jamais la jeunesse allemande n’a fustigé de verges plus spirituelles, et marqué du fer rouge d’un plus brûlant dédain, un plus misérable pécheur. Je le plains véritablement, ce malheureux auquel la nature avait confié un petit talent etCotta un grand journal et qui a abusé de l’un et de l’autre d’une manière si dégoûtante et si misérable.
Je ne rechercherai pas si c’est le talent ou le journal qui a donné à la voix de M. Menzel assez de portée pour que ses dénonciations pussent agir d’une manière si fâcheuse, et que des hommes d’État atfairés, qui lisent plutôt des journaux littéraires que des livres, l’en aient cru sur parole. Je sais seulement que sa parole devait retentir d’autant plus haut qu’un silence plus inquiet régnait alors en Allemagne... Les chefs du parti du mou- /
veinent se tenaient prudemment cois, ou bien étaient assis dans des cellules bien grillées, et attendaient leur jugement , peut-être un arrêt de mort... Tout au pins entendait-on parfois le san-
1. Le Litleratur blatt, publié par la librairie Colla. • .. •