‹ Œuvres complètes de Henri Heine Satires et portraitsChapitre 2 sur 18 · SATIRES · texte numérisé non relu

SATIRES

LOUIS BOEENE

Ce fut en l’an 1815 après la naissance du Christ que

le nom de Boerne frappa pour la première fois mon

oreille. Je me trouvais avec feu mon père à la foire

de Francfort, où il m’avait pris avec lui pour me

faire connaître un peu le monde; c’est ainsi qu’on

se forme. Alors s’offrit à moi un grand spectacle.

Dans les barraques au-dessus de la Zeil, je vis des

figures de cire, des animaux, sauvages, des objets

extraordinaires, œuvre de la nature ou de l'art.

Mon père nie montra aussi les grands magasins, aussi bien chrétiens que juifs, où l’on achète les marchandises dix pour cent au-dessous du prix de fabrique et où l'on est pourtant toujours trompé. Il me fit voir encore l'hôtel de ville, le Roemer, où l’on achetait les empereurs allemands, dix pour cent au-dessous du prix de fabrique. Cet article a fini par s’épuiser entièrement. Un jour, mon père me conduisit dans l’une des A ou O, loges où il lui arrivait souvent de souper, de prendre le café, de jouer aux cartes, et de se livrer à d’autres fonctions analogues de franc-maçonnerie. J'étais enfoncé dans la lecture des gazettes, quand un jeune homme, assis près de moi, me chuchota doucement à l’oreille : <

— C’est le docteur Boerne, celui qui écrit contre les comédiens.

En levant les yeux, j’aperçus un homme qui cherchait çà et là un journal et ressortit bientôt. Quelque courte qu’eût été cette apparition, elle resta parfaitement fixée dans ma mémoire, et, aujourd’hui encore, je pourrais la reproduire avec une fidélité diplomatique. Ilportaitun habitnoirqui paraissait tout neuf, son linge était d'une blancheur

LOUIS BOEBNE

éclatante; seulement, il portait cela non pas comme un dandy, mais avec une négligence aisée, si ce n’est même avec un* indifférence chagrine, qui montrait assez qu’il ne s’était pas occupé longtemps devant son miroir du nœud de sa cravate blanche, et qu’il avait passé son habit aussitôt que le tailleur le lui avait apporté, sans examiner longtemps s’il était trop juste ou trop ample.

Il ne semblait ni grand ni petit de taille, ni maigre ni replet; son visage n’était ni rouge ni pâle, mais d’une pâleur rougie ou d’une rougeur pâlie et ce qu’il exprimait tout d’abord était une sorte de distinction réservée, un certain dédain, tel qu’on le rencontre chez les hommes qui se sentent supérieurs à leur position, mais doutent que les gens les apprécient à leur valeur. Ce n’était pas cette majesté secrète que l’on découvre sur la fignre d’un roi ou d’un génie qui se tient incognito dans la foule; c’était bien plutôt cette mauvaise humeur révolutionnaire et plus ou moins titanique qu’on retrouve sur le vidage des prétendants de toute sorte. Sa personne, ses mouvements , sa démarche, avaient * quelque chose d’assuré, de déterminé, de caractérisé. Les hommes extraordinaires sont-ils mystérieu-

sement enveloppés du rayonnement de leur esprit? Notre âme devine-t-elle cette auréole que nous ne pouvons voir avec les yeux du corps? Peutêtre, chez ces hommes extraordinaires, l’orage intérieur exerce-t-il sur les âmes jeunes et non encore émoussées qui s’en approchent, une action électrique de même que l’orage matériel agit sur les chats. Une étincelle de l’œil de cet homme me toucha, je ne sais comment, mais je n’oubliai jamais ce contact, jamais je n’oubliai le docteur Boerne qui écrivait contre les comédiens.

Oui, il était alors critique de théâtre et s’exercait sur les héros de la scène. De même que mon ami d’université Dieftenbach, quand nous étions ensemble à l’université de Bonn, toutes les fois qu’il pouvait attraper un chien ou un chat, leur coupait immédiatement la queue; ce dont nous lui en voulions beaucoup en entendant les affreux gémissements des pauvres bêtes, mais ce que, plus tard, nous lui pardonnâmes volontiers, puisque cette rage d’amputation fit de lui le plus grand opérateur d’Allemagne; de même Boerne s’est égayé d’abord sur des comédiens, et il faut lui passer mainte insolence de jeunesse qu’il commit alors aux dépens des Hei-

LOUIS BOERNK

gel, des Weidmer, des Ursprung, et autres innocentes bêtes qui, depuis lors, courent çà et là sans queue, — en considération des meilleurs services qu’il a rendus plus tard avec sa critique ainsi aiguisée, en qualité de grand opérateur politique.

Une dizaine d’années après cette rencontre, Varnhagen d’Ense réveilla dans mon souvenir le nom de Boerne et me donna à lice des articles de lui dans la Balance et le Temps. Le ton avec lequel il me recommandait cette lecture était singulièrement pressant, et le sourire de Rahel, qui assistait à notre entretien, ce sourire bien connu, mystérieusement douloureux, philosophique et mystique tout ensemble, donnait encore plus de poids à la recommandation. Rahel semblait être au courant de Boerne, autrement encore qu’au point de vue littéraire, et je me souviens qu’elle assura, à cette occasion, qu’il existait des lettres de Boerne adressées à une personne aimée, où cet esprit supérieur et passionné apparaissait avec plus d’éclat encore que dans ses morceaux imprimés *. Rahel s’exprima

1. Celle correspondance. Lettres du jeune Boerne à Henriette Herz, s’est retrouvée dans les papiers de Varnhagen, et a été publiée à Leipzig, en 186t.

aussi à propos de son style, et d’une manière qui pouvait être fort mal comprise de tous ceux qui n’étaient pas familiarisés avec sa langue : a Boerne, disait-elle, ne sait pas écrire, pas plus que moi et que Jean-Paul. » Par écrire, elle entendait l’arrangement tranquille, pour ainsi dire la rédaction des pensées, la coordination logique des parties du discours; bref, cet art de la période qu’elle admirait avec tant d’enthousiasme dans Goethe comme chez son mari et sur laquelle nous avions alors presque journellement les plus fructueux débats. La prose d’aujourd’hui, je le remarque en passant, ne s’est pas créée sans beaucoup d’essais, de discussions, de contradictions et de peine. Rahel, peut-être, aimait d’autant plus Boerne quelle était aussi de ces auteurs qui, pour bien écrire, doivent se trouver dans une* excitation passionnée, dans une sorte d’ivresse d’esprit, bacchantes de la pensée qui, dans une sainte ivresse, suivent le dieu en chancelant. Mais, avec sa préférence pour les natures de même race qu’elle, elle avait pourtant l’admiration la plus vive pour ces sculpteurs réfléchis de la parole, qui savent manior leurs sentiments, leurs pensées, leurs intuitions et leur donner une forme plastique, abstraction faite

i.o ms b o k h ,\ i:

de l'âme qui vient de les enfanter et comme si tout cela leur venait du dehors. Bien différent de cette femme supérieure, Boerne professait l’antipathie la plus étroite pour cette forme d’expression de la pensée; avec ses préventions personnelles, il ne comprenait pas la liberté objective de la manière de Goethe, et il prenait l’art pour l’absence d’âme; il ressemblait à un enfant qui, sans comprendre le sens brûlant d’une statue grecque, ne fait que palper des formes de marbre et se plaint de leur froideur.

En parlant d’avance ici de la répulsion qu’inspirait à Boerne la manière de Goethe, je laisse en même temps deviner que déjà, alors, la façon d’écrire du premier ne me plaisait pas absolument. Ce n’est pas mon affaire d’en relever les défauts, et, d’ailleurs, toute indication sur ce qui me déplaisait dans ce style ne serait comprise que du très-petit nombre. Je remarque seulement que, pour écrire une prose achevée, il faut posséder, entre autres, une grande virtuosité dans les formes métriques. Sans cela, il manque au prosateur un certain tact, il lui échappe des associations de mots, des expressions, des césures et des tournures qui ne sont à leur place que dans la poésie, et il en résulte une

secrète dissonance qui ne blesse que peu d’oreilles, mais les plus fines.

Quelque enclin que je fusse à censurer l’écorce extérieure, le style de Boerne, et à envisager, surtout quand il raisonne et ne décrit pas, les courtes phrases de sa prose comme une gaucherie enfantine, je rendais pourtant toute justice au contenu, à la moelle de ses écrits, je respectais l’originalité, l’amour du vrai, la vérité, et surtout la noblesse de caractère qui s’y expriment constamment, et dès lors cet écrivain ne me sortit jamais de la mémoire. On m’avait dit qu’il vivait toujours à Francfort, et, lorsque, douze années plus tard, en 1827, je dus passer à Francfort en allant à Munich, je m’étais proposé de faire visite au docteur Boerne. Cela me réussit, mais non pas sans beaucoup d’informations et de recherches inutiles; partout où je demandais après lui, on me répondait avec surprise, et, dans la ville où il demeurait, il semblait qu’on le connût peu, ou qu’on s’inquiétât moins encore de lui. Chose singulière 1 Quand nous entendons, à l’étranger, parler d’une ville où vit tel ou tel grand homme, nous nous le représentons involontairement comme le point central de cette ville

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dont les toits eux-mêmes rayonnent de sa gloire. Combien nous sommes surpris, en y arrivant, de devoir nous informer longtemps avant de le découvrir dans cette grande foule I C’est ainsi que le voyageur aperçoit déjà dans un grand éloignement la cathédrale élevée d'une ville; arrive- t-il dans la ville même, alors elle disparaît à ses regards, et ce n’est qu’après avoir parcouru une quantité de petites rues tortueuses et étroites, que le grand édifice lui apparaît de nouveau, dans le voisinage de maisons ordinaires et de boutiques qui le tiennent presque caché...

J’eus peine à reconnaître l’homme dont la première rencontre était restée empreinte dans ma mémoire. Plus de traces de mécontentement hautain ou d’orgueilleuse tristesse. Je vis un petit homme satisfait, très-fluet, mais non point malade, une petite tête avec de courts cheveux noirs et lisses, sur les joues un peu de rougeur, les yeux brun clair très-vifs, quelque chose de débonnaire dans le regard, dans les mouvements, dans le ton même. Il portait une petite camisole de laine grise tricotée qui, collée étroitement au corps comme

une tunique de lutteur, lui donnait une apparence

bizarre et fantastique. Il me reçut avec cordialité et bonté ; trois minutes à peine passées, nous étions plongés dans l’entretien le plus familier. De quoi parlâmes-nous d’abord ? Quand des cuisinières se rencontrent, elles causent de leurs maîtres, et, quand des écrivains allemands s’abordent, ils parlent de leurs éditeurs. Notre conversation commença donc par Cotta et Campe, et, comme je relevais, après les quelques plaintes de rigueur, les qualités de ce dernier, Boerne me confia qu’il projetait une édition de ses œuvres complètes, et qu’il prenait note, pour cette entreprise, du nom de Campe. Je pus lui donner l’assurance que ce n’était point un libraire ordinaire, ne voulant que faire de bonnes affaires avec le beau, le noble et le grand, quand l’occasion était favorable, mais que parfois il imprimait le beau, le noble et le grand dans de très-défavorables conjonctures, et faisait réellement avec tout cela de très-mauvaises affaires. Boerne des deux oreilles écoutait ce discours, qui, plus tard, l’a engagé à faire le voyage de Hambourg, afin de s’entendre avec l’éditeur des Reisebilder , sur la publication de ses œuvres complètes.

Aussitôt qu’on en a fini avec les éditeurs, com-

LOUIS BOERNE

mencent, entre deux écrivains qui se voient pour la première fois, les compliments réciproques. Je passe sous silence ce que Boerne dit de ma supériorité, et je mentionne seulement le léger blâme qu’il laissa parfois tomber par gouttes dans la coupe écumante de ma louange. Il venait de lire la seconde partie des Reisebilder, et il estimait que je parlais avec trop peu de révérence de Dieu, qui a pourtant fait le ciel et la terre et les gouverne si sagement, tandis que je m’exprimais avec un respect si exagéré sur Napoléon, qui n’avait été, après tout, qu’un despote mortel. Le déiste et le libéral se manifestaient déjà à moi. Il semblait peu aimer Napoléon, bien que, sans s’en douter, il eût pour lui dans l’âme le plus profond respect. II était dépité de ce que les rois eussent été assez peu grands pour arracher sa statue de la colonne Vendôme.

— Ah ! s’écriait-il avec amertune, vous pouviez sans crainte laisser là-haut sa statue; il suffisait d’y pla. carder cette inscription : 18 brumaire , et la colonne Vendôme serait devenue à bon droit pour lui le poteau d’infamie I Combien n’ai-je pas aimé cet homme jusqu’au 18 brumaire; même je lui suis resté attaché jusqu’à la paix de Campo-Formio

mais, depuis qu’il eût franchi les degrés du trône, il tomba toujours plus bas ; on peut dire de lui qu’en montant l’escalier rouge, il était descendu !

» Ce matin encore, ajouta Boerne, je l’admirais en lisant, dans le livre qui est là sur ma table (il montrait l'Histoire de la Révolution, de Thiers),

l’excellente anecdote de son entrevue à Udine avec

Kobentzel, et comment, dans la chaleur de l’entretien, il brisa la porcelaine que Kobentzel avait reçue un jour de l’impératrice Catherine, et qu’il aimait assurément beaucoup. Cette porcelaine brisée a peut-être amené la paix de Campo-Formio .

Kobentzel pensait sans doute : « Mon empereur a » tant de porcelaine ! et il y aura des malheurs si » ce gaillard vient à Vienne et s’échauffe trop ; le » mieux est encore de faire la paix avec lui. » Vraisemblablement, à la même heure où le service de porcelaine de Kobentzel culbutait à terre à Udine et se brisait en mille pièces, toutes les porcelaines de Vienne tremblèrent; et non pas seulement les cafetières et les tasses, mais encore les pagodes chinoises balancèrent leurs têtes plus hâtivement que jamais, et la paix fut ratifiée. Dans les boutiques

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d’estampes, on voit d’ordinaire Napoléon gravissant le Simplon sur un cheval qui se cabre, se précipitant au pont de Lodi avec un drapeau flottant, etc. Moi, si j’étais peintre, je le représenterais brisant le service de Kobentzel. Ç’a été là son action la plus heureuse. Depuis lors, chaque roi craignit pour sa porcelaine, et les Berlinois, tout particulièrement, prirent peur pour leur grande fabrique de porcelaine. Vous n’avez pas d’idée, mon cher Heine, comme la possession de belles porcelaines vous tient en bride. Voyez, moi, par exemple, qui étais autrefois si farouche, quand j’avais peu de bagage et pas de porcelaine du tout. Avec la propriété, et surtout la propriété fragile, arrivent la peur et l’esclavage. J’ai eu le malheur de me procurer depuis peu un beau service à thé ; — la théière, avec ses dorures splendides, me plaisait tant ! — sur le sucrier était peint le bonheur conjugal, deux amoureux qui se becquetaient'; — sur une des tasses était la tour de Catherine ; sur l’autre, la garde des constables ; sur toutes les autres, rien que des sites patriotiques. — Maintenant, je crains sans cesse d’être assez sot pour écrire trop librement, et de devoir prendre tout à coup la fuite. Comment, dans

ma précipitation, empaqueter toutes ces tasses, et mênje la grande théière ? Je risquerais de casser tout le service, et, en aucun cas, je ne voudrais le laisser en arrière. Oui, nous autres hommes, nous sommes de singulières créatures ! Le même individu qui risquerait peut-être le repos et le bonheur de sa vie, et sa vie elle-même, pour sauvegarder sa liberté d’opinion, celui-là ne se décide pas volontiers à perdre quelques tasses de porcelaine, et devient un esclave muet pour conserver sa théière. Véritablement, je sens que cette maudite porcelaine me gêne pour écrire; je deviens si pacifique, si prudent, si anxieux... Je finirai par croire que le marchand de porcelaine était un agent de police autrichien, et que Metternich l’a mis à mes trousses pour m’apprivoiser. Oui, c’est pour cela que cette porcelaine était si bon marché et le vendeur si éloquent. Ah t le sucrier avec le bonheur domestique était un appât si doux ! Hélas I plus je considère ma porcelaine, plus il me parait vraisemblable qu’elle vient de Metternich. Je ne lui en veux pas le moins du monde de s’y prendre avec moi de cette manière Quand on emploie avec moi des moyens habiles, je ne me fâche jamais ; il n’y a que la grossièreté et la

sottise qui me soient insupportables. Mais, quant à notre sénat de Francfort...

J’ai mes motifs pour ne pas faire parler davantage notre homme, et je remarque seulement qu’à la fin de son discours, il s’écria avec un bon rire :

— Mais je suis encore assez fort pour briser mes chaînes de porcelaine, et, si l’on m'échauffe la tête, vraiment la belle théière dorée volera par la fenêtre, avec le sucrier et le bonheur domestique, et la tour de Catherine, et la garde des constables, et les sites patriotiques, et je redeviendrai alors un homme libre, après comme avant I L’humour de Boerne, dont je viens de donner un exemple parlant, se distinguait de celui de Jean- Paul en ce que ce dernier touchait simultanément aux objets les plus éloignés, tandis que l’autre, comme un enfant joyeux, ne s’attaquait qu’à ce qu’il avait sous la main. Pendant que la fantaisie confuse du polyhistor de Baireuth fouillait dans le garde-meuble de tous les temps, et avec des bottes de sept lieues parcourait toutes les contrées du monde, Boerne n’avait en vue que le jour actuel,

et les objets qui l’occupaient se trouvaient tous à portée de son regard. Il parlait du livre qu’il venait

de lire, de l’événement du jour, de la pierre qu’il heurtait du pied, de Rothschild, devant la maison duquel il passait constamment, de la diète qui réside sur la Zeil, et qu’il pouvait également haïr sur place; enfin tous les chemins de ses pensées le ramenaient à Metternich. Sa mauvaise humeur contre Goethe avait peut-être aussi des origines locales ; je dis des origines et non pas des causes; car, si la circonstance que Francfort était leur commune patrie, avait d'abord attiré l’attention de Boerne sur Goethe, la haine qui brûlait en lui contre cet homme et qui s’embrasa avec toujours plus de violence, n’était pourtant que le résultat nécessaire d’une dissemblance profonde dans la nature de ces deux hommes. Ce n’était point une jalousie mesquine, c’était une antipathie désintéressée et obéissant à des mobiles innés, un antagonisme vieux comme le monde qui se retrouve dans toutes les histoires de la race humaine, et s’est montré dans toute sa crudité dans le duel du spiritualisme juif et de l’hellénisme, duel qui n’est point terminé encore et ne le sera peut-être jamais : le petit Nazaréen haïssait le grand Grec, qui, par surcroît, était aussi un dieu grec.

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Le livre de Wolfgand Menzel venait de paraître, et Boerne se réjouissait comme un enfant qu’il fût venu quelqu’un d’assez courageux pour s’attaquer sans ménagement à Goethe.

— Le respect, ajoutait-il naïvement, m’a toujours empêché de dire publiquement ces choses-là. Ce Menzel, il a du courage, c’est un honnête homme et un savant; il faut que vous appreniez à le connaître, il nous procurera encore bien des joies ; il a beaucoup de courage, c’est un tout à fait honnête homme et un grand savant! Quant à Goethe, ce n’est rien, c’est un poltron, un flatteur servile et un dilettante I

Il revint souvent sur ce sujet; je dus lui promettre de faire visite à Menzel à Stuttgart, et il m’écrivit tout de suite à cet effet une carte de recommandation, et je l’entends encore ajouter avec chaleur :

— Il a du courage, extraordinairement de courage ; c’est un brave homme, foncièrement honnête, et un grand savant !

De même que dans ses sorties sur Goethe, Boerne trahissait aussi, dans ses jugements sur d’autres écrivains, sa petitesse nazaréenne. Je dis nazaréenne pour ne pas me servir du mot juive ou chrétienne ,

S ATI II ES ET PORTRAITS

bien que ces deux expressions soient synonymes pour moi, et que je ne les emploie pas pour désigner une religion, mais un caractère. Juifs et chrétiens sont pour moi des mots tout à fait similaires, par opposition aux hellènes , et. par ce dernier nom, je n’entends pas un peuple particulier, mais une direction d’esprit, une manière de voir innée et acquise tout ensemble. A ce point de vue, je dirais

volontiers: tous les hommes sont ou juifs ou hellè-

nés, les uns avec des tendances ascétiques, iconoclastiques, spiritualistes, — les autres avec une nature réaliste, tournée vers les joies de la vie, et s’épanouissant avec fierté. C’est ainsi qu’il y a eu des hellènes dans des familles de prédicateurs alle- ' mands et des juifs qui sont nés à Athènes et descendent peut-être de Thésée. La barbe ne fait pas le juif, ni la cadenette le chrétien. Boerne était complètement nazaréen ; son antipathie pour Goethe sortait naturellement et immédiatement de son âme nazaréenne ; plus tard, son exaltation politique fut un résultat de son roide ascétisme, de cette soif du martyre que l’on trouve en général chez les républicains , qu’ils appellent vertu républicaine, et qui est si peu différente de la passion de souffrance des

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