‹ Œuvres complètes de Henri Heine Satires et portraitsChapitre 3 sur 18 · UI S n O K 11 N K · texte numérisé non relu

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premiers chrétiens. À la fin de sa vie, Boerne se tourna même vers le christianisme historique, il s’enfonça presque dans le catholicisme, il fraternisa avec Lamennais, et tomba dans les plus déplaisantes capucinades lorsqu’il se prononça un jour publiquement contre un successeur de'Goethe, un panthéiste de la gaie observance . C’est une chose curieuse, au point de vue psychologique, de voir comme, dans l’âme de Boerne, le christianisme inné surgit peu à peu, après avoir été longtemps contenu par sa forte raison et sa gaieté. Je dis gaieté et non pas joie. Les nazaréens ont parfois une certaine bonne humeur jaillissante, un certain enjouement d’écureuils spirituels, tout à fait aimable dans ses caprices, plein de douceur, d’éclat même, mais auquel succède un morne assombrissement de l’âme ; il leur manque la majesté du bonheur dans la jouissance telle qu’on ne la trouve que chez ceux qui ont la conscience de leur divinité.

Mais, si, à notre sens, il y a peu de différence entre juifs et chrétiens, cette différence existe, avec d’autant plus d’âpreté, auxyeux des philistins francfortois ; pendant les trois jours que je passai pour l'amour de lui dans la ville libre, impériale et com-

merçante de Francfort-sur-le-Mein, Boerne parla beaucoup et très-souvent des inconvénients qni résultaient de cette manière de voir.

En effet, avec une bonté amusante, Boerne m'arracha la promesse de lui donner trois jours de ma vie ; il ne me quitta plus, et il me fallut courir avecluila ville en tout sens, visiter ses amis, des amies aussi...

Ce qui m’intéresse chez les hommes distingués, c’est toujours moins l’objet de leurs sentiments d’amour que ces sentiments eux-mêmes. Ceux-ci, je le sais, doivent avoir été très-vifs cher Boerne. Comme plus tard, en lisant ses œuvres complètes, je pus m’apercevoir à Francfort, à plus d’un propos qui lui échappa, qu’il avait été tourmenté d’importance, dans les différentes périodes de sa vie, par les malices du petit dieu. II a beaucoup de choses à dire, en particulier, des tourments de la jalousie; ce sentiment était dans son caractère, et lui faisait voir toutes choses, dans la vie comme dans la politique, à travers la loupe jaune de la méfiance. J’ai dit que Boerne, à différents moments de sa vie, avait été éprouvé parles souffrances de l’amour.

— Hélas 1 soupirait-il une fois comme du fond de douloureux souvenirs, dans les années tardives,

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cette passion est bien plus dangereuse encore que dans la jeunesse. C’est chose à peine croyable, puisque pourtant, avec les années, notre raison s’est développée, et pourrait nous soutenir dans la lutte contre la passion. Bel appui ! Remarquez ceci : la raison nous aide à combattre ces petits caprices que, même sans son intervention, nous aurions bientôt surmontés. Mais, aussitôt qu’une grande passion, une vraie passion, s’est emparée de notre cœur, et doit être vaincue à cause du dommage positif dont elle nous menace, alors la raison nous est de peu de secours, et même cette friponne s’allie avec notre ennemi, et, au lieu de prendre en main nos intérêts matériels et moraux, elle met au service de la passion toute sa logique, tous ses syllogismes, tous ses sophismes, et elle livre à la folie muette l’arme de la parole. Raisonnable comme elle l’est, la raison se range toujours du côté du plus fort, du côté de la passion, et l’abandonne de nouveau quand sa force a été brisée par la puissance du temps ou la loi de la réaction. Comme elle se raille alors des sentiments qu’autrefois elle justifiait avec tant de zèlel Défiez-vous toujours, cher ami, dans la passion, de la langue de la raison, et, quand

la passion est éteinte, ne vous en défiez pas moins, et ne soyez pas injuste envers votre cœur !...

Boerne voulut me faire voir les curiosités de Francfort, et, d’un pas amical, il trottait gaiement à mes côtés à travers les rues de la ville. Son petit manteau court et son petit chapeau blanc, enveloppé à moitié d’un crêpe noir, donnaient à sa personne quelque chose de bizarre. Oe crêpe indiquait la mort de son père, qui, de son vivant, l’avait tenu fort serré, mais venait de lui laisser tout à coup beaucoup d’argent. Boerne semblait trahir encore les agréables impressions de ce changement de fortune, et se trouver au zénith du bien-être. Il se plaignait même de sa santé, c’est-à-dire de se porter mieux chaque jour, et de ce qu’avec une santé meilleure ses capacités intellectuelles s’en allaient.

— Je suis trop bien portant et ne puis plus rien écrire, disait-il en plaisantant, peut-être même sérieusement.

Car, dans de semblables natures, le talent dépend d’un certain état maladif, d’une certaine irritabilité qui surexcite la faculté de sentir et d’exprimer, et qui s’évanouit avec le retour de la santé.

— H in’a guéri jusqu’à la bêtise, disait Boerne,

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de son médecin, chez lequel il me conduisit, et où nous dinâmes ensemble.

Les objets avec lesquels Boerne entrait en contact accidentel, n'occupaient pas seulement tout d’abord son esprit, mais agissaient immédiatement sur sa disposition, et sa bonne ou mauvaise humeur était en rapport direct avec eux. Comme la mer reçoit sa coloration des nuages qui passent, l’âme de Boerne recevait la sienne des objets qu’il rencontrait sur son chemin. L’aspect de beaux jardins, un groupe de jeunes filles folâtres qui nous accueillaient d’un sourire, jetaient en quelque sorte des rayons roses dans l’âme de Boerne, qui les reflétait en saillies étincelantes. Mais, quand nous traversions le quartier juif, les maisons noires semblaient répandre leurs ombres dans son âme.

— Considérez cette rue, disait-il en soupirant, et, après cela, vantez-moi encore le moyen âget Ils sont morts, ceux qui out ici vécu et pleuré, et ils ne peuvent répondre quand nos poètes écervelés et nos historiens plus écervelés encore, quand des fous et des coquins font imprimer leurs extases sur les splendeurs d’autrefois; mais, si les morts se taisent, les pierres vivantes parlent d’autant plus haut.

Et, en effet, les maisons de cette rue me regardaient comme si elles eussent voulu me raconter d'affligeantes histoires, des histoires que l’on sait bien, mais qu’on ne veut pas savoir, et qu’on oublierait volontiers. Ainsi, je me rappelle encore une maison au pignon élevé dont la noirceur 'de suie ressortait d’autant plus que, sous les fenêtres, une file de chandelles blanches comme la craie étaient suspendues; l’entrée, à demi-grillée par des barreaux de fer rouillés, conduisait dans un antre obscur où l’humidité semblait suinter des parois, et, de l’intérieur, on entendait résonner un chant nasillard et des plus étranges. La voix brisée semblait celle d’un vieillard, et la mélodie se berçait dans les notes plaintives les plus douces, qui peu à peu s’enflaient jusqu’à la plus épouvantable colère.

— Qu’est-ce que ce chant? dis-je à mon compagnon.

— C’est un excellent chant, répondit-il avec un sourire chagrin, un chef-d’œuvre lyrique qui trouvera difficilement son égal dans Y Almanach des Muses de cette année... Vous le connaissez peut-être dans la traduction allemande : « Nous étions assis près des fleuves de Babylone, nos harpes suspendues

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aux saules pleureurs, etc. » Un chant magnifique ! Et le vieux rabbin Chayim le chante fort bien avec sa voix cassée et chevrotante; la Sontag le chanterait plus harmonieusement peut-être, mais non pas avec autant d’expression et de sentiment... car ce vieux homme hait toujours les Babyloniens, et pleure encore chaque jour sur la destruction de Jérusalem par Nébukadnezar... Il ne peut absolument pas oublier ce malheur, bien que tant de choses nouvelles se soient passées depuis, et que, récemment encore , le second temple ait été détruit par ce scélérat de Titus. Je dois vous faire remarquer, en effet, que le vieux rabbin Chayim ne considère nullement Titus comme un delicium generis humani ; il le tient pour un scélérat que la vengeance de Dieu a frappé aussi... En effet, une petite mouche lui a volé dans le nez , et, croissant peu à peu , fouillait avec ses pattes dans son cerveau, et lui causait des douleurs si affreuses, qu’il n’éprouvait un peu de soulagement que lorsque, dans son voisinage, quelques centaines de forgerons frappaient à grands coups sur leurs enclumes. II est très-remarquable que tous les ennemis des enfants d’Israël aient fait

une si mauvaise fin. Vous savez ce qui est arrivé à

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Nébukadnezar ; comment, dans ses vieux jours, il est devenu un bœuf et a dû manger de i’herbe. Voyez Haman, le ministre d'État persan : n’a-t-il pas fini par être pendu dans la capitale, à Suse? Et Antiochus, le roi de Syrie, n’a-t-il pas pourri tout vivant, rongé par les poux? Les scélérats postérieurs, les ennemis des juifs, devraient prendre garde... Mais quoil ces terribles exemples ne les elïrayent pas, et, ces jours-ci encore, j’ai lu une brochure contre les juifs par un professeur de philosophie qui se nomme Magis arnica. Il mangera un jour de l’herbe; de nature, c’est un bœuf; peut-être même il sera pendu, s’il offense la sultane favorite du roi de Flachsenfingeri, et il a certainement déjà des poux comme Antiochus. Ce qui m’irait le mieux, c’est qu’il s’embarquât et fit naufrage sur la côte nord d’Afrique. J’ai lu dernièrement, en effet, que les mahométans qui y demeurent se croient autorisés par leur religion à traiter comme esclaves tous les chrétiens qui font naufrage chez eux, et tombent en leurs mains. Ils se partagent entre eux ces malheureux, et les utilisent, chacun selon ses capacités. Ainsi, dernièrement, un Anglais qui parcourait ces parages, y a trouvé un savant allemand qui avait

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fait naufrage, et était devenu esclave, mais dont on n’avait pu tirer d’autre parti que de lui donner des œufs à couver ; il appartenait à la Faculté de théologie. Je souhaite donc que le docteur Magis arnica tombe dans une situation semblable ; s’il devait être assis sur ses œufs pendant trois semaines sans interruption (et quatre semaines si ce sont des œufs de cane), il lui viendrait certainement à l’esprit toute sorte de pensées qu’il n’avait jamais eues jusque-là, et je parie qu’il maudirait alors le fanatisme religieux qui ravale les juifs en Europe, et en Afrique les chrétiens, et rabaisse un docteur en théologie jusqu’à en faire une poule couveuse... Les poulets qu’il a couvés auront un grand goût de tolérance, surtout si on les. mange avec une sauce à la Marengo.

Par des motifs faciles à comprendre, je passe sôus silence les remarques que se permit mon compagnon, avec l’exubérance la plus amère, lorsque, dans nos promenades à travers Francfort, nous passâmes devant l’édifice où la Diète tient ses séances. La sentinelle faisait debout sa petite méridienne, et les hirondelles qui avaient bâti leurs nids aux fenêtres, volaient tranquillement çà et làf Les hirondelles

veulent dire bonheur, prétendait ma grand’mère; elle était bien superstitieuse.

Depuis l’angle de la rue Droite jusqu’à la Bourse, il fallut nous frayer un passage ; ici coule le fleuve d’or de la ville, ici le haut commerce se rassemble, et brocante, et parle juif... Ce que, dans le nord de l’Allemagne, nous appelons parler juif n’est autre chose, en effet, que la langue nationale de Francfort, et cette langue est aussi bien parlée par les incirconcis que par les circoncis. Boerne parlait fort mal ce jargon, bien que, comme Goethe, il n’ait jamais pu renier entièrement le dialecte natal. J’ai remarqué que les Francfortois qui se sont tenus loin de toutes les affaires commerciales, finissent par désapprendre tout à fait cette prononciation francfortoise que nous appelons le parler juif.

Ûn peu plus loin, au sortir de la Saalgasse, nous eûmes une rencontre beaucoup plus agréable : une bande d’enfants qui sortaient de l’école, beaux jeunes garçons aux petits visages roses, un paquet de livres sous le bras.

— J’ai infiniment plus de respect, s’écria Boerne, infiniment plus de respect pour ces gamins que pour leurs pères. Ce petit, avec son grand front,

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pense peut-être à la seconde guerre punique et il est enthousiaste d’Annibal, et, comme on lui a raconté aujourd’hui que le grand Carthaginois, encore enfant, avait juré haine et vengeance aux Romains, je parie que son petit cœur a juré aussi... haine et ruiue à la méchante Rome ! — Garde ton serment, mon petit frère d’armes I — Je voudrais l’embrasser, cet excellent enfant ! L’autre, avec son joli petit air avisé, pense peut-être à Mithridate, et voudrait bien l’imiter un jour... — C’est bien aussi, tout à fait bien, et tu me vas fort. Mais, camarade, pourras-tu aussi avaler du poison comme l’ancien roi de Pont? Prépare-toi de bonne heure! Celui qui veut faire la guerre à Rome doit pouvoir supporter tous les poisons possibles, non pas seulement le grossier arsenic, mais encore l’opium fantastique et endormeur et même l’aqua-toffana rampante de la calomnie. Comment trouvez-vous ce gaillard aux longues jambes, avec son petit nez impertinemment retroussé? Il a bonne envie peut-être de devenir un Catilina; il a aussi de longs doigts, et il fournira un jour aux Cicérons de notre république, aux pères poudrés de la patrie, une occasion de faire de longs et mauvais discours. Celui-là, ce pauvre enfant ma-

lingre préférerait, à coup sur, jouer le rôle de Brutus. Pauvre enfant! tu ne trouveras pas de César, et il te faudra te contenter de poignarder avec des mots quelques vieilles perruques, et tu finiras parte jeter, non pas sur ton épée, mais dans la philosophie de Schelling, et par devenir fou ! Je respecte ces petits qui, tout le jour, s’intéressent aux belles histoires de l’humanité, tandis que leurs pères ne s’occupent que de la hausse ou de la baisse des fonds et ne rêvent que saches de café, cochenilles et marchandises! Je n’aurais pas mal emie d’acheter à ce petit Brutus un cornet de dragées.,. Non, je veux plutôt lui faire boire du brandevin, afin qu’il reste petit... Ce n’est qu’aussi longtemps que nous sommes petits, que nous sommes tout à fait désintéressés, tout à fait courageux, tout à fait héroïques... En même temps que croit notre corps, notre âme se ratatine toujours davantage... Je le sens par moi-même... Hélas! j’ai été un grand homme quand j’étais encore un petit garçon !

Lorsque nous arrivâmes sur la colline du Roemer, Boerne voulut me conduire dans le vieux château impérial pour y voir la bulle d’or.

— Je ne l’ai jamais vue, soupira-t-il, et, depuis

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mon enfance, elle m’a toujours fait éprouver un mystérieux désir. Quand j’étais petit garçon, je m’en faisais la plus singulière idée et je la prenais pour une vache avec des cornes d’or; plus tard, je me figurai que c’était un veau, et ce n’est que devenu un grand jeune homme que j’appris la vérité: à savoir que c’était une vieille peau, un lambeau de parchemin inutile où il est écrit comment l’empereur et l’empire se vendaient l’un l’autre... Non, n’allons pas voir ce misérable contrat par lequel se perdit l’Allemagne; je veux mourir sans avoir vu la bulle d’or!

Je supprime encore ici des réflexions amères. Il y avait un sujet qu’il suffisait de toucher pour évoquer dans l'âme de Boerne les plus farouches et douloureuses pensées; ce sujet, c’était l’Allemagne et l’état politique cju peuple allemand. Boerne était patriote de la tête aux pieds, et la patrie était tout son amour.

En revenant ce soir-là par la rue des Juifs, nous recommençâmes à parler de ses habitants, et l’esprit de Boerne se remit à jaillir avec d’autant plus d’entrain que cette rue, qui offrait pendant le jour un aspect si sombre, était maintenant illuminée de

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la façon la plus gaie, et que les enfants d’Israël, comme me l'expliqua mon cicérone, célébraient ce soir-là leur joyeuse fête des lampes. Cette fête a été instituée en mémoire éternelle de la victoire que les Macchabées remportèrent si héroïquement sur le roi de Syrie.

— Voyez-vous, dit Boerne, c'est le 18 octobre des juifs; seulement, ce 18 octobre des Macchabées est vieux de plus de deux mille ans et se célèbre encore, tandis que le 18 octobre de Leipzig n'a pas encore atteint sa quinzième année et est déjà tombé dans l’oubli. Les Allemands, pour apprendre le patriotisme, devraient aller à l’école chez la vieille madame Rothschild. Tenez, c’est ici, dans celte petite maison, que demeure la vieille femme, la Laetitia qui a enfanté tant de Bonapartes delà finance, la grand'mère de tous les emprunts, et pourtant, bien que les rois ses fils possèdent le monde, elle n’a jamais voulu quitter sa petite maison héréditaire de la rue des Juifs, et. aujourd’hui, à cause de la grande fête, elle a orné ses fenêtres de rideaux blancs. Comme elles étincellent joyeusement, les petites lampes qu’elle a allumées de ses propres mains pour célébrer ce jour de victoire, où Judas

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Macchabée et ses frères ont délivré aussi bravement et héroïquement la patrie, que, de nos jours, Frédéric-Guillaume, Alexandre et François II! Quand la nonne femme considère ces petites lampes, les larmes lui viennent aux yeux, et elle se rappelle avec un douloureux plaisir ce jeune temps où feu Meyer Amschel Rothschild, son époux bien-aimé, célébrait avec elle la fête des lampes, quand ses fils étaient encore de petits garçons, et plantaient sur le plancher de petites lumières, et, dans leur joie enfantine, cabriolaient gaiement par-dessus, comme c’est l’usage en Israël!

» Le vieux Rothschild, continua Boerne, la souche de la dynastie régnante, était un brave homme, la piété et la bonté mêmes. C’était un visage charitable avec une petite barbe pointue; sur la tête un chapeau à trois cornes, vêtu plus que modestement, presque pauvrement. Il parcourait ainsi Francfort, et partout, comme un cortège de cour, l’entourait un tas de pauvres gens auxquels il distribuait des aumônes ou de bons conseils; quand on rencontrait dans la rue une file de mendiants avec des airs consolés et réjouis, on savait que le vieux Rothschild venait de faire sa tournée. Quand j’étais en-

core un petit garçon et que je traversais un vendredi soir la rue des Juifs avec mon père, nous rencontrâmes le vieux Rothschild qui revenait précisément de la synagogue; je me souviens qu’après avoir parlé avec mon père, il me dit aussi quelques paroles amicales, et mit sa main sur ma tête pour me bénir. Je suis fermement persuadé que je suis redevable à cette bénédiction de Rothschild, de n’avoir amais complètement manqué d’argent dans ma poche, tout écrivain allemand que je suis.

Je ne puis m’empêcher de remarquer ici, par parenthèse, que Boerne a toujours vécu dans l'aisance,, et que son ultra-libéralisme ne doit nullement être attribué, comme pour beaucoup de patriotes, aux rancunes secrètes de la pauvreté. Bien que riche lui-même, — je dis riche dans la mesure de ses besoins, — il gardait une inexplicable haine contre les riches. Bien que la bénédiction du père eût reposé sur sa tête, il haïssait pourtant les fils, les fils de Meyer Amschel Rothschild.

Je n’ai pas à rechercher ici jusqu’à quel point les qualités personnelles des Rothschild autorisent cette haine; je le ferai ailleurs avec détail. Je remarque seulement ici que nos prédicateurs aile—

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mands de liberté agissent d’une manière aussi injuste que peu sensée en attaquant avec tant de fureur et de soif de sang la maison Rothschild, à cause de son importance politique, de son influence sur les intérêts de la Révolution, bref à cause de son caractère public. Il n’y a pas de promoteurs plus puissants de la Révolution que les Rothschild...; et, chose qui peut paraître plus étrange encore, ces Rothschild, les banquiers des rois, ces trésoriers princiers, dont l’existence, par suite d’un bouleversement du système politique européen, pourrait courir les plus sérieux dangers, portent pourtant dans leur âme le sentiment de leur mission révolutionnaire. C’est surtout le cas de l’homme connu sous le nom sans apparence du baron James, et dans lequel, depuis la mort de son illustre frère d’Angleterre, se résume toute l’importance politique de la maison Rothschild. Ce Néron de la finance, qui s’est bâti dans la rue Laffitte sa maison dorée, et gouverne de là, en empereur absolu, les Bourses de l’Europe, il est en définitive, comme son défunt prédécesseur le Néron romain, un destructeur violent du patricien privilégié, et le fondateur de la démocratie nou-

velle. Il y a plusieurs années, un jour qu’il était de bonne humeur, et que nous flânions çà et là au bras l’un de l’autre, dans les rues de Paris, tout à fait famillionnairement, comme dirait Hirsch Hyacinthe *, le baron James m'exposa, avec assez de clarté, comment, par son système des papiers d’État, il avait rempli partout les premières conditions du progrès social en Europe, et frayé en quelque sorte la voie.

— Pour fonder ce nouvel ordre de choses, me disait-il, il faut un concours d'hommes considérables qui aient à s’occuper ensemble de ces choses. Ces hommes-là vivaient autrefois du produit de leurs terres ou de leurs places, et, à cause de cela, n’étaient jamais complètement libres, mais se trouvaient enchaînés à une propriété foncière éloignée, ou à quelque administration locale; aujourd’hui, au contraire, le système des papiers d’État permet à ces hommes de choisir le séjour qui leur plaît, de vivre partout sans rien faire des intérêts de leurs titres, de leur fortune portative, et ils se rapprochent, se groupent et font réellement la

t . Voir Reitelbider (les Bains de Lucque.q.

TJTIBI I^ 1 *

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puissance des capitales. On sait assez de quelle importance sont de semblables rendez-vous des forces les plus diverses, et cette centralisation des intelligences et des autorités sociales. Sans Paris, la France n’aurait jamais fait sa révolution. C’est qu’à Paris*un très-grand nombre d’esprits distingués avaient trouvé moyen de mener une existence plus ou moins indépendante et «ans inquiétude, de converser ensemble, etc. Il a fallu des siècles pour amener cet état de choses favorable. Grâce au système de la rente, Paris serait devenu bien plus vite Paris, et les Allemands qui seraient heureux d’avoir une semblable capitale, ne devraient pas se plaindre d’un système comme celui-là, qui centralise, permet à beaucoup de gens de vivre dans le lieu de leur choix, et de donner de là à l'humanité toutes les impulsions utiles...

C’est de ce point de vue que Rothschild considère son action et son influence. Je suis tout à fait de son avis; je vajs même plus loin, et je vois dans Rothschild un des plus grands révolutionnaires qui ont fondé la démocratie moderne. Richelieu, Robespierre et Rothschild, sont pour moi trois noms

terroristes, et représentant la destruction graduelle

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île lu vieille aristocratie; Richelieu, Robespierre et Rothschild sont les trois plus formidables niveleurs de l’Europe. Richelieu détruisit la souveraineté de la noblesse féodale, et la courba sous l’arbitraire monarchique qui la dégrada par le service de la cour, ou la laissa pourrir en province dans une oisiveté gentilhommière. Robespierre coupa la tête à cette aristocratie servile et corrompue. Mais le sol restait, et le nouveau maître du sol, le propriétaire foncier, était redevenu tout à fait un aristocrate comme ses devanciers, dont il continuait les prétentions sous des noms différents. Alors vint Rothschild, et il détruisit la suprématie du sol en élevant à la plus haute puissance le système des papiers d’Etat; il mobilisa ainsi la grande jiropriété et les grands revenus, et investit en quelque sorte l'argent des anciens privilèges du sol. Il est vrai qu'il fonda ainsi une aristocratie nouvelle; mais celle-ci, reposant sur ce qu’il y a de plus mobile au monde, c’est-à-dire l’argent, ne pourra jamais avoir une influence aussi 'dommageable que l’ancienne aristocratie, qui avait ses racines dans le sol, dans la terre même. L’argent est plus liquide que l’eau, plus fluide que l’air, et l’on pardonne

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