Tome VI
14 JOURNAL DIS StANCES DE LA COMMISSION
milUarcU; les fortuoes particulières avaient en grande partie disparu; et si mal^é tant de désastres il eut été possible, après le traité de Paris du 30 Mai 1814, de remonter encore cette république , elle eut demeuré plongée dans sa précédente anarchie et déchirée par les partis des stadhoudériens et des patriotes.
Elle devait donc nécessairement disparaître, puisqu'elle ne pouvait plus subsister isolément.
Je crains même qu'elle puisse se soutenir encore longtemps comme état commerçant du premier ordre ; car depuis plus d'un siècle, le système commercial de l'Europe est bien changé.
La Russie et la Prusse, dont les cabinets sont si forts, veulent absolument prendre rang parmi les puissances commerçantes; l'Autriche voudrait le faire pareillement; mais il ne parait pas, que d'ici à longtemps elle soit à craindre de ce côté-là ; le vol des Etats-Unis de l'Amérique est plus décidé et plus rapide; et la Belgique qui s'est bornée depuis deux siècles, à perfectionner son agriculture, et qui fut constamment repoussée du commerce maritime par la jalousie des Hollandais et des Anglais, a reparu sur le théâtre des mers, au milieu de la révolution française; le caractère entreprenant et hardi de ses habitans se distingue déjà sur les mers , comme ses troupes sur terre ; le besoin y a créé toutes espèces de fabriques et de manufactures , qui rivalisent avec celles de l'Angleterre et dont quelques unes les surpassent, tandis qu'en général le bon marché de la main d œuvre leur assure, dans le débit, la préférence sur les anglaises.
Toutes ces circonstances ne peuvent que fortement influer sur le commerce d'Amsterdam et augmenter ses justes alarmes,
CHAMlB DB RÉDIGER Ulf PROJET DE COHSTITUTION. 15
puisque tous ces nouveaux états commerçans ne peuvent se fonder et s'accroître qu'aux dépens du commerce hollandais.
J'ai yu les yilles de Delft , Haarlem et Dordrecht déjà beaucoup dépeuplées et sans trafic ; il est douteux que la paix les ranime.
Toutefois la Zélande semble irrévocablement ruinée par l'ouverture de l'Escaut; l'on m'a assuré, que de six mille âmes , que contenait Ylissin^e , à peine s'y en trouve*4-il encore *trois mille ; et qu'à Middelbourg tous les canaux , les bassins et les ports se comblent.
La pèche , cette mine inépuisable de richesse et la pépinière des marins , était déjà enlevée en g^rande partie à la Hollande , avant la révolution et l'invasion des Français dans la Belgique ; nos pêcheries de morue et de harengs d'Ostende et de Nieuport surpassaient déjà de beaucoup celles de Hollande , et elles avaient presque réduit à rien celles de la Zélande ; si pendant la guerre maritime entre la France révolutionnaire et l'Angleterre , nos pêcheries ont été réduites à l'inactivité et que même la plupart de nos chaloupes sont pourries ou ont été détruites, celles de la Hollande ont éprouvé le même sort ; mais l'on a tout lieu d'espérer , que , maintenant que la tranquillité de l'Europe va être consolidée , les pêcheries flamandes vont renaître avec la même énergie qu'elles développèrent avant 1794 , puisqu'elles n'auront plus à lutter contre les obstacles que leur opposèrent alors les Hollandais , obstacles , dont cependant elles avaient triomphé par la bonne politique , les encouragemens et les secours de la Flandre.
La Belgique , au coùtraire , me semble devoir infiniment gagner à la réunion. Déjà riche par son agriculture incomparable , elle a augmenté la somme de ses richesses , pen-
16 JOURNAL DBS SÉAHGES DB LA COMMISSION
dant la réyolutioD , de fabriques et de manufectures en tout genre , au point qu'elle peut se passer de tous les articles de fabriques et de manufactures anglaises.
Au moyen de ces nouveaux établissemens nous conserverons dans nos provinces ces fonds immenses , qui sortaient annuellement du pays; et cette accumulation de numéraire servira de fonds pour étendre noire commerce maritime aux iles et aux Indes, dont Texploitation devient commune par l'acte de réunion.
Le commerce dépérissant de la Zélande doit nécessairement se fixer dans la Belgique , puisqu'il ne fEÛt que changer de rive; tandis que nous sommes appelés à partager le commerce maritime et celui du Rhin et de la Meuse avec les Hollandais. Il ne faudra, peut-être, que la transplantation de quelques forts comptoirs d'Amsterdam à Anvers, Gand , Ostende ou Bruges , pour transférer le commerce de cette grande ville dans la Belgique.
Il m'a paru que les Hollandais ne sont pas tranquilles sur cet avenir; quelques uns m'ont semblé seulement se rassurer sur la richesse d'Amsterdam en numéraire; sur leur habitude du commerce des Indes et des colonies; sur leurs possessions privées dans ces contrées et sur la parcimonie de leurs navigateurs.
Il est vrai que là grande économie des marins hollandais peut soutenir leur navigation; et c'est une chose à désirer, car la ruine de la Hollande n'est pas dans l'intérêt de la Belgique, mais cet avantage se borne au cabotage; cela n'empêche pas que le bénéfice des expéditions en revienne aux armateui*s Belges et que les comptoirs ne s'établissent dans notre pays.
La richesse en numéraire , dont se vante la ville d'Amster-
CHA&&tB DE RiDIGBA UN P&OTBJ 0E CONSTITUTION. 17
dam, n'est plus la même qu'elle était avant la réyolution; rémigration de quelques grandes maisons, la diminution de son commerce, ses habitudes et ses relations avec les Indes et les colonies peurent aisément changer c^ état de choses. Si les puissances du Nord et les états américains trouvent de l'avantage à ouvrir des relations avec la Belgique, ce qui est trè^posnble, il est à présumer que la Hollande en soufrira et que la Belgique en profitera infiniment.
Je dis que cela est très-possible , car le commerce d'Amsterdam et de Rotterdam ne s'est établi que sur les ruines de celui de Bruges et d'Anvers; cet établissement a été forcé mais nullement naturel; il s'était fixé à Bruges et à Anvers à raison de la situation de ces villes; il ne s'est réfugié en Hollande, que parce que les négocians d'Anvers se sont émigrés en Holbnde; et c^ix-ci ne se sont émigrés, que parce que d'une part, l'intolérance en fait de religion les a chassés des Pays-Bas, et que de l'autre, les Hollandais les ont forcément retenus, en mettant par la fermeture de l'Escaut , la ville d'Anvers dans l'impuissance de faire dorénavant le commerce maritime.
Ainsi ce sont les hommes qui ont fixé le commerce en Hollande; tandis que c'est la nituition qui l'avait fixé en Belgique; or, les intérêts des hommes varient, mais la situation du pays demeure la même. Donc puisque le nouvel état de choses, par l'introduction de la tolérance, par l'ouverture de l'Escaut et par la communion du commerce des Indes et des colonies a fait cesser les motife d'intérêt de ces hommes il est assez possible , que le commerce retourne à la situation naturelle dont il n'a été arraché , que par des motife accidentels qui n'existent plus.
18 JOURNAL DES SiANCS8 DB LA COHMISSIOH
Tel est donc en dernière analyse, le point de vue sous lequel j'envisage la réunion des deux pays, sous le rapport de notre existence politique commune. Cette réunion , de la manière qu'elle est faite , en nous cernant par de grandes puissances , intéressées à contenir la France , celte réunion , dis-je , était devenue nécessaire et indispensable ; et , sous le rapport domestique, je pense que la Belgique y gagnera beaucoup ; que même elle va dévenir puissante , mais je crois que la Hollande y perdra en raison inverse, de ce que la Belgique y gagnera ; cependant tout en perdant , la Hollande y gagnera, parce que par la réunion elle conservera une existence politique , qu'elle ne pouvait plus conserver sans la réunion; or, sans existence politique, elle aurait dû être morcelée et partagée entre les puissances voisines, ce qui l'aurait même eSacée du rang des états commerçants.
CHAtGfe DB RinGU UH PROJET DB COHSTITUTION. 19