PARTIE II, LETTRE IX
l'année suivante. Le Conseil répond : Vous venez trop tard; l'usage est établi.
En juin 1762, un citoyen, que le Conseil avait pris en haine, est flétri dans ses livres, et personnellement décrété contre l'édit le plus formel. Ses parents, étonnés, demandent, par requête, communication du décret : elle leur est refusée , et tout se tait. Au bout d'un an d'attente , le citoyen flétri , voyant que nul ne proteste, renonce à son droit de cité. La bourgeoisie ouvre enfin les yeux , et réclame contre la violation de la loi : il n'était plus temps.
Un fait plus mémorable par son espèce, quoiqu'il ne s'agisse que d'une bagatelle , est celui du sieur Bardin. Un libraire commet à son correspondant des exemplaires d'un livre nouveau; avant que les exemplaires arrivent, le livre est défendu. Le libraire va déclarer au magistrat sa commission , et demander ce qu'il doit faire; on lui ordonne d'avertir quand les exemplaires arriveront : ils arrivent; il les déclare; on les saisit : il attend qu'on les lui rende ou qu'on les lui paie ; on ne fait ni l'un ni l'autre : il les redemande, on les garde : il présente requête pour qu'ils soient renvoyés , rendus, ou payés; on refuse tout. Il perd ses livres;
on fait très-bien : mais on laisse aux paiticuliers une liberté honnête de raisonner entre eux sur les affaires puWiques , et il est inouï qu'on ait cherché querelle à quelqu'un pour avoir, dans des lettres restées manuscrites, dit son avis, sans satire et sans invective, sur ce qui se fait dans les tribunaux. Après avoir tant aimé le gouvernement républicain, faudra-t-il changer de sentiment dans ma vieillesse, et trouver enfin qu'il y a plus de véritable liberté dans les monarchies que dans nos républiques?
et ce sont des hommes publics, chargés de punir le vol , qui les ont gardés !
Qu'on pèse bien toutes les circonstances de ce fait, et je doute qu'on trouve aucun autre exemple semblable dans aucun parlement, dans aucun sénat, dans aucun conseil, dans aucun divan, dans quelque tribunal que ce puisse être. Si l'on voulait attaquer le droit de propriété sans raison, sans prétexte, et jusque dans sa racine, il serait impossible de s'y prendre plus ouvertement. Cependant l'affaire passe, tout le monde se tait; et, sans des griefs plus graves , il n'eût jamais été question de celui-là. Combien d'autres sont restés dans l'obscurité, faute d'occasions pour les mettre en évidence!
Si l'exemple précédent est peu important en luimême, en voici un d'un genre bien différent. Encore un peu d'attention , monsieur , pour cette affaire, et je supprime toutes celles que je pourrais ajouter.
Le 20 novembre 1763, au Conseil général assemblé pour l'élection du lieutenant et du trésorier, les citoyens remarquent une différence entre l'édit imprimé qu'ils ont et l'édit manuscrit dont un secrétaire d'état fait lecture, en ce que l'élection du trésorier doit par le premier se faire avec celle des syndics , et par le second avec celle du lieutenant. Ils remarquent de plus que l'élection du trésorier , qui, selon l'édit, doit se faire tous les trois ans, ne se fait que tous les six ans selon l'usage , et qu'au bout des trois ans on se contente de proposer la confirmation de celui qiii est en place.