PARTIE I, LETTRE I. lo
« tus qu'il nous prescrit. Voilà ce qui fait le vrai « chrétien.
« Que si vous vous obstinez à nous refuser ce « précieux titre après avoir tout fait pour vivre fra- « ternellement avec vous, nous nous consolerons « de cette injustice, en songeant que les mots ne « sont pas les choses, que les premiers disciples de «Jésus ne prenaient point le nom de chrétiens, « que le martyr Etienne ne le porta jamais, et que, « quand Paul fut converti à la foi de Christ, il n'y « avait encore aucuns chrétiens '^ sur la terre. »
Croyez-vous, monsieur, qu'une controverse ainsi traitée sera fort animée et fort longue, et qu'une des parties ne sera pas bientôt réduite au silence quand l'autre ne voudra point disputer?
Si nos prosélytes sont maîtres du pays où ils vivent, ils établiront une forme de culte aussi simple que leur croyance , et la religion qui résultera de tout cela sera la plus utile aux hommes par sa simplicité même. Dégagée de tout ce qu'ils mettent à la place des vertus, et n'ayant ni rites superstitieux ni subtilités dans la doctrine , elle ira tout entière à son vrai but, qui est la pratique de nos devoirs. Les mots de dé^>ot et à' oithodoxe y seront sans usage; la monotonie de certains sons articulés n'y sera pas la piété ; il n'y aura d'impies que les méchants, ni de fidèles que les gens de bien.
Cette institution une fois faite , tous seront obligés par les lois de s'y soumettre , parce qu'elle n'est
" Ce nom leur fut douné quelques années après à Antioche pour la première fois.
t86 LETTRES ÉCRITES DE LA. MONTAGNE.
point fondée sur l'autorité des hommes, qu'elle n'a rien qui ne soit dans l'ordre des lumières naturelles, qu'elle ne contient aucun article qui ne se rapporte au bien de la société, et qu'elle n'est mêlée d'aucun dogme inutile à la morale, d'aucun point de pure spéculation.
Nos prosélytes seront-ils intolérants pour cela? Au contraire , ils seront tolérants par principe ; ils le seront plus qu'on ne peut l'être dans aucune autre doctrme, puisqu'ils admettront toutes les bonnes religions qui ne s'admettent pas entre elles, c'est-à-dire toutes celles qui, ayant l'essentiel qu'elles négligent, font l'essentiel de ce qui ne l'est point. En s'attachant, eux, à ce seul essentiel, ils laisseront les autres en faire à leur gré l'accessoire, pourvu qu'ils ne le rejettent pas : ils les laisseront expliquer ce qu'ils n'expliquent point, décider ce qu'ils ne décident point. Ils laisseront à chacun ses rites, ses formules de foi, sa croyance; ils diront: Admettez avec nous les principes des devoirs de l'homme et du citoyen ; du reste , croyez tout ce qu'il vous plaira. Quand aux religions qui sont essentiellement mauvaises, qui portent l'homme à faire le mal, ils ne les toléreront point, parce que cela même est contraire à la véritable tolérance, qui n'a pour but que la paix du genre humain. Le vrai tolérant ne tolère point le crime, il ne tolère aucun dogme qui rende les hommes méchants.
Maintenant supposons, au contraire, que nos prosélytes soient sous la domination d'autrui : comme gens de paix, ils seront soumis aux lois de leurs
PARTIK I, LETTRE I. [87
maîtres, même en matière de religion, à moins que cette religion ne fût essentiellement mauvaise j car alors, sans outrager ceux qui la professent, ils refuseraient de la professer. Ils leur diraient : Puisque Dieu nous appelle à la servitude, nous voulons être de bons serviteurs , et vos sentiments nous empêcheraient de l'être : nous connaissons nos devoirs, nous les aimons, nous rejetons ce qui nous en détache ; c'est afin de vous être fidèles que nous n'adoptons pas la loi de l'iniquité.
Mais si la religion du pays est bonne en ellemême, et que ce qu'elle a de mauvais soit seulement dans des interprétations particulières , ou dans des dogmes purement spéculatifs, ils s'attacheront à l'essentiel, et toléreront le reste, tant par respect pour les lois que par amour pour la paix. Quand ils seront appelés à déclarer expressément leur croyance, ils le feront, parce qu'il ne faut point mentir; ils diront au besoin leur sentiment avec fermeté, même avec force ; ils se défendront par la raison, si on les attaque. Du reste, ils ne disputeront point contre leurs frères; et, sans s'obstiner à vouloir les convaincre, ils leur resteront unis par la charité; ils assisteront à leurs assemblées, ils adopteront leurs formules , et , ne se croyant pas plus infaillibles qu'eux, ils se soumettront à l'avis du plus grand nombre en ce qui n'intéresse pas leur conscience et ne leur paraît pas importer au salut.
Voilà le bien, me direz-vous; voyons le mal. Il sera dit en peu de paroles. Dieu ne sera plus l'or-
l8(S LETTRES ÉCRITES DE I-A MOKTAGNE.
gane de la méchanceté des hommes. La rehgion ne servira phis d'instrument à la tyrannie des ajens d'église et à la vengeance des usurpateurs; elle ne servira plus qu'à rendre les croyants bons et justes : ce n'est pas là le compte de ceux qui les mènent; c'est pis pour eux que si elle ne servait à rien.
Ainsi donc la doctrine en question est bonne au genre humain , et mauvaise à ses oppresseurs. Dans quelle classe absolue la faut-il mettre? J'ai dit fidèlement le pour et le contre ; comparez , et choisissez.
Tout bien examiné, je crois que vous conviendrez de deux 'choses : l'une , que ces hommes que je suppose se conduiraient en ceci très-conséquemment à la profession de foi du vicaire; l'autre, que cette conduite serait non-seulement irréprochable, mais vraiment chrétienne , et qu'on aurait tort de refuser à ces hommes bons et pieux le nom de chrétiens, puisqu'ils le mériteraient parfaitement par leur conduite , et qu'ils seraient moins opposés par leurs sentiments à beaucoup de sectes qui le prennent, et à qui on ne le dispute pas, que plusieurs de ces mêmes sectes ne sont opposées entre elles. Ce ne seraient pas, si l'on veut, des chrétiens à la mode de saint Paul , qui était naturellement persécuteur , et qui n'avait pas entendu Jésus-Christ lui-même; mais ce seraient des chrétiens à la mode de saint Jacques, choisi par le maître en personne, et qui avait reçu de sa propre bouche les instructions qu'il nous transmet. Tout Ce raisonnement est bien simple , mais il me paraît concluant.