PARTIE I, LETTRE I. I
Vous me demanderez peut-être comment on peut accorder cette doctrine avec celle d'un homme qui dit que l'Évangile est absurde et pernicieux à la société? En avouant franchement que cet accord me paraît difficile, je vous demanderai à mon tour où est cet homme qui dit que l'Evangile est absurde et pernicieux. Vos messieurs m'accusent de l'avoir dit : et où? Dans le Contrat social, au chapitre de la religion civile. Voici qui est singulier! Dans ce même livre et dans ce même chapitre je pense avoir dit précisément le contraire : je pense avoir dit que l'Evangile est sublime, et le plus fort lien de la société". Je ne veux pas taxer ces messieurs de mensonge; mais avouez que deux propositions si contraires dans le même livre et dans le même chapitre doivent faire un tout bien extravagant.
N'y aurait-il point ici quelque nouvelle équivoque, à la faveur de laquelle on me rendît plus coupable ou plus fou que je ne suis? Cç mot de société présente un sens un peu vague : il y a dans le monde des sociétés de bien des sortes, et il n'e§t pas impossible que ce qui sert à l'une nuise à l'autre. Voyons : la méthode f^^^^ite de mes agresseurs est toujours d'offrir avec art des idées indéterminées; continuons pour toute réponse à tâcher de les fixer.
Le chapitre dont je parle est destiné, comme on le voit par le titre, à examiner comment les institutions religieuses peuvent entrer dans la constitution de l'état. Ainsi ce dont il s'agit ici n'est point
"■ Contrat social.
igo LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
de considérer les religions comme vraies ou fausses, ni même comme bonnes ou mauvaises en ellesm'êmes, mais de les considérer uniquement par leurs rapports aax corps politiques, et comme parties de la législation.
Dans cette vue, l'auteiu' fait voir que toutes les anciennes religions, sans en excepter la juive, furent nationales dans leur origine, appropriées, incorporées à l'état, et formant la base, ou du moins faisant partie du système législatif.
Le christianisme, au contraire, est dans son principe une religion universelle , qui n'a rien d'exclusif, rien de local, rien de propre à tel pays plutôt qu'à tel autre. Son divin auteur, embrassant également tous les hommes dans sa charité sans bornes, est venu lever la barrière qui séparait les nations, et réunir tout le genre humain dans un peuple de frères; « Car, en toute nation, (( celui qiii le craint et qui s'adonne à la justice lui « est agréable "". » Tel est le véritable esprit de l'É- ^ngile.
Ceux donc qui ont voulu faire du christianisme une religion natiQ|Q^le et l'introduire comme partie constitutive dans le svstème de la législation, ont fait par là deux fautes nuisibles, l'une à la religion , et l'autre à l'état. Ils se sont écartés de l'esprit de Jésus-Christ, dont le règne n'est pas de ce monde; et mêlant aux intérêts terrestres ceux de la religion, ils ont souillé sa pureté céleste, ils en ont fait l'arme des tyrans et l'instrument des
« Act. X, 35.