PARTIE I, LETTRE I
persécuteurs. Ils n'ont pas moins blessé les saines maximes de la politique, piiisqu'au lieu de simplifier la machine du gouvernement, ils l'ont composée, ils lui ont donné des ressorts étrangers, superflus; et, l'assujettissant à deux mobiles différents, souvent contraires, ils ont causé les tiraillements qu'on sent dans tous les états chrétiens où l'on a fait entrer la religion dans le système politique.
Le parfait christianisme est l'institution sociale universelle; mais pour montrer qu il n'est point un établissement politique, et qu'il ne concourt point aux bonnes institutions particulières , il fallait ôterles sophismes de ceux qui mêlent la relioion à tout, comme une prise avec laquelle ils s'emparent de tout. Tous*les établissements humains sont fondés sur les passions humaines, et se conservent par elles : ce qui combat et détruit les passions n'est donc pas propre à fortifier ces établissements. Comment ce qui détache les cœurs de la terre nous donnerait-il plus d'intérêt pour ce qui s'y fait ? comment ce qui nous occupe uniquement d'une autre patrie nous attacherait -il davantae^e à celle-ci.
Les religions nationales sont utiles à l'état comme parties de sa constitution, cela est incontestable ; mais elles sont nuisibles au genre humain , et même à l'état dans un autre sens : j'ai montré comment et pourquoi.
Le christianisme, au contraire, rendant les hommes justes, modérés, amis de la paix, est trèsavantageux à la société générale ; mais il énerve la
force du ressort politique, il complique les mouvements de la machine, il rompt l'unité du corps moral ; et ne lui étant pas assez approprié , il faut qu'il dégénère , ou qu'il demeure une pièce étrangère et embarrassante.
Voilà donc un préjudice et des inconvénients des deux côtés relativement au corps politique. Cependant il importe que l'état ne soit pas sans religion , et cela importe par des raisons graves , sur lesquelles j'ai partout fortement insisté : mais il vaudrait mieux encore n'en pomt avoir , que d'en avoir une barbare et persécutante , qui , tyrannisant les lois mêmes, contrarierait les devoirs du citoyen. On dirait que tout ce qui s est passé dans Genève à mon égard n'est fait que pour établir ce chapitre en exemple, ])our prouver par ma propre histoire que j'ai très-bien raisonné.
Que doit faire un sage législateur dans cettealternative? De deux choses l'une : la première, d'établir une religion purement civile, dans laquelle, renfermant les dogmes fondamentaux de toute bonne* religion , tous les dogmes vraiment utiles à la société , soit universelle , soit particulière , il omette tous les autres qui peuvent importer à la foi , mais nullement au bien terrestre , unique objet de la législation : car comment le mystère de la Trinité, par exemple, peut-il concourir à la bo.nne constitution de l'état ? en quoi ses membres seront-ils meilleurs citoyens quand ils auront rejeté le mérite des bonnes œuvres? et que fait au lien de la société civile le dogme du péché origi-