PARTIE I, LETTRE I. IQ
nel? Bien que le vrai christianisme soit une institution de paix , qui ne voit que le christianisme dogmatique ou théologique est, par la multitude et l'obscurité de ses dogmes , surtout par l'obligation de les admettre, un champ de bataille toujours ouvert entre les hommes , et cela sans qu'à force d'interprétations et de décisions on puisse prévenir de nouvelles disputes sur les décisions mêmes?
L'autre expédient est de laisser le christianisme tel qu'il est dans son véritable esprit, libre , dégagé de tout lien de chair, sans autre obligation que celle de la conscience, sans autre gène dans les dogmes que les moeurs et les lois. La religion chrétienne est, par la pureté de sa morale , toujours bonne et saine dans l'état , pourvu qu'on n'en fasse pas une partie de sa constitution , pourvu qu'elle y soit admise uniquement comme religion, sentiment, opinion, croyance; mais, comme loi politique, le christianisme dogmatique est un mauvais étabhssement.
Telle est, monsieur, la plus forte conséquence qu'on puisse tirer de ce chapitre , où , bien loin de taxer \e pur Evangile a d'être pernicieux à la société, je le trouve , en quelque sorte , trop sociable, embrassant trop tout le genre humain, pour luie législation qui doit être exclusive ; inspirant l'humanité plutôt que le patriotisme , et tendant à former des hommes plutôt que des citoyens ^' . Si je
** Lettres écrites de la campagne , page 3o.
* C'est merveille de voir l'assortiment de beaux sentiments qu'on va nous entassant dans les livres ; il ne faut pour cela que des mots ,
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me suis trompé , j'ai fait une erreur en politique ; mais où est mon impiété ?
La science du salut et celle du gouvernement sont très -différentes: vouloir que la première embrasse tout est un fanatisme de petit esprit ; c'est penser comme les alchimistes , qui , dans Fart de faire de l'or, voient aussi la médecine universelle, ou comme les mahométans , qui prétendent trouver toutes les sciences dansTAlcoran. La doctrine de l'Évangile n'a qu'un objet, c'est d'appeler et sauver tous les hommes; leur liberté, leur bienêtre ici-bas n'y entre pour rien ; Jésus l'a dit mille fois. Mêler à cet objet des vues terrestres, c'est altérer sa simplicité sublime, c'est souiller sa sainteté par des intérêts humains : c'est cela qui est vraiment une impiété.
Ces distinctions sont de tout temps établies : on ne les a confondues que pour moi seul. En otant des institutions nationales la religion chrétienne, je l'établis la meilleure pour le genre humain. L'auteur de X Esprit des Lois a fait plus; il a dit que la musulmane était la meilleure pour les contrées asiatiques*. Il raisonnait en politique, et moi aussi. Dans quel pays a-t-on cherché querelle, je ne
et les vertus en papier ne coûtent guère ; mais elles ne s'agencent pas tout-à-fait ainsi dans le cœur de l'homme , et il y a loin des peintures aux réalités. Le patriotisme et l'humanité sont, par exemple, deux vertus incompatibles dans leur énergie , et surtout chez un peuple entier. Le législateur qui les voudra toutes deux n'obtiendra ni l'nne ni l'autre : cet accord ne s'est jamais vu ; il ne se verra jamais , parce qu'il est contraire à la nature , et qu'on ne peut donner deux objets à la même passion.
* Voyez Livre xxiv, chap. 26.