PARTIE J, LETTRE I. igS
(lis pas à l'auteur, mais au livre «^ ? Pourquoi donc suis -je coupable? ou pourquoi ne l'était -il pas? Voilà, monsieur, comment, par des extraits fidèles, un critique équitable parvient à connaître les vrais sentiments d'un auteur et le dessein dans lequel il a composé son livre. Qu'on examine tous les miens par cette méthode, je ne crains point les jugements que tout honnête homme en pourra porter. Mais ce fi'est pas ainsi que ces messieurs s'y prennent; ils n'ont garde; ils n'y trouveraient pas ce qu'ils cherchent. Dans le projet de me rendre coupable à tout prix , ils écartent le vrai but de l'ouvrage; ils lui donnent pour but chaque erreur , chaque négligence échappée à l'auteur ; et si par hasard il laisse un passage équivoque, ils ne manquent pas de l'interpréter dans le sens qui n'est pas le sien. Sur un grand champ couvert d'une moisson fertile, ils vont triant avec soin quelques mauvaises plantes , pour accuser celui qui l'a semé d'être lui empoisonneur.
Mes propositions ne pouvaient faire aucun mal à leur place; elles étaient vraies , utiles, honnêtes, dans le sens que je leur donnais. Ce sont leurs falsifications , leurs subreptions , leurs interprétations frauduleuses, qui les rendent punissables; il faut les brûler dans leurs livres, et les couronner dans les miens.
Combien de fois les auteurs diffamés et le public
"■ Il est bon de remarquer que le livre de Y Esprit des Lois fut imprimé pour la première fois à Genève , sans que les scholarques y trouvassent rien à reprendre, et que ce fut un pasteur qui corrigea l'édition.
indigné n'ont-ils pas réclamé contre cette manière odieuse de déctiiqiieter un ouvrage , d'en défigurer toutes les parties , d'en juger sur des lambeaux enlevés çà et là , au choix d'un accusateur infidèle , qui produit le mal lui-même en le détachant du bien qui le corrige et l'explique , en détorquant partout le vrai sens ! Qu'on juge La Bruyère ou La Rochefoucauld sur des maximes isolées , à la bonne heure ; encore sera- 1- il juste de comparer et de compter. Mais , dans un livre de raisonnement , combien de sens divers ne peut pas avoir la même proposition , selon la manière dont l'auteur l'emploie et dont il la fait envisager ! Il n'y a peut-être pas une de celles qu'on m'impute , à laquelle , au lieu où je l'ai mise, la page qui précède ou celle qui suit ne serve de réponse, et que je n'aie prise en un sens différent de celui que lui donnent mes accusateurs. Vous verrez , avant la fin de ces lettres , des preuves de cela qui vous surprendront.
Mais qu'il y ait des propositions fausses , répréhensibles, blâmables en elles-mêmes, cela suffit-il pour rendre un livre pernicieux ? Un bon livre n'est pas celui qui ne contient rien de mauvais ou rien qu'on puisse interpréter en mal : autrement il n'y aurait point de bons livres : mais un bon livre est celui qui contient plus de bonnes choses que de mauvaises ; un bon livre est celui dont l'effet total est de mener au bien, malgré le mal qui peut s'y trouver. Eh! que serait-ce, mon Dieu î si dans un grand ouvrage, plein de vérités utiles, de leçons d'humanité, de piété, de vertu, il était permis d'al