PARTIE l, LETTRE I. I9C
Je crois vous avoir prouvé que ces messieurs ne m'ont pas jugé selon la raison : j'ai maintenant à vous prouver qu'ils ne m'ont pas jugé selon les lois. Mais laissez-moi reprendre un instant haleine. A quels tristes essais me vois-je réduit à mon âge ! Devais-je apprendre si tard à faire mon apologie ? Etait-ce la peine de commencer ?
De la religion de Genève. Principes de la réfofmation. L'auteur entame la discnssion des miracles.
J'ai supposé , monsieur , dans ma précédente lettre, que j'avais commis en effet contre la foi les erreurs dont on m'accuse, et j'ai fait voir que ces erreurs, n'étant point nuisibles à la société, n'étaient pas punissables devant la justice humaine. Dieu s'est réservé sa propre défense et le châtiment des fautes qui n'offensent que lui. C'est un sacrilège à des hommes de se faire les vengeurs de la Divinité, comme si leur protection lui était nécessaire. Les magistrats, les rois, n'ont aucune autorité sur les âmes ; et pourvu qu'on soit fidèle aux lois de la société dans ce monde , ce n'est point à eux de se mêler de ce qu'on deviendra dans l'autre, où ils n'ont aucune inspection. Si l'on perdait ce principe de vue , les lois faites pour le bonheur du genre humain en seraient bientôt le tourment; et, sous leur inquisition terrible, les hommes,
jugés par leur foi plus que par leurs œuvres, seraient tous à la merci de quiconque voudrait les opprimer.
Si les lois n'ont nulle autorité sur les sentiments des hommes en ce qui tient uniquement à la religion, elles n'en ont point non plus en cette partie sur les écrits où l'on manifeste ces sentiments. Si les auteurs de ces écrits sont punissables , ce n'est jamais précisément pour avoir enseigné l'erreur , puisque la loi ni ses ministres ne jugent pas de ce qui n'est précisément qu'une erreur. L'auteur des Lettres écrites de la campagne paraît convenir de ce principe ". Peut-être même en accordant que la politique et la philosophie pouiTont soutenir la liberté de tout écrire , ie pousserait-il trop loin ( page 5o ). Ce n'est pas ce que je veux examiner ici.
Mais voici comment vos messieurs et lui tournent la chose pour autoriser lejugement rendu contre mes livres et contre moi. Ils me jugent moins comme chrétien que comme citoyen ; ils me regardent moins comme impie envers Dieu que comme rebelle aux lois ; ils voient moins en moi le péché que le crime, et l'hérésie que la désobéissance. J'ai, selon eux, attaqué la religion de l'état ; j'ai donc encouru la peine portée par la loi contre ceux qui l'attaquent. Voilà, je crois, le
^ ■' K cet égard , dit-il , page 2 2 , je retrouve assez mes maximes « dans celles des représentations. » Et page 19,1! regarde comme " incontestable que personne ne peut être poursuivi pour ses idées « sur la religion. »