PARTIE 1, LETTRE III. s/j l
pierre. Par des moyens connus du moindre écolier , il fait de la glace : voilà les Nègres prêts à l'adorer.
Jadis les prophètes faisaient descendre à leur voix le feu du ciel : aujourd'hui les enfants en font autant avec un petit morceau de verre. .Tosué fit arrêter le soleil : un faiseur d'almanachs va le faire éclipser ; le prodi-ge est encore plus sensible. Le cabinet de M. l'abbé Nollet est un laboratoire de magie; les Récréations mathématiques sont un recueil de miracles; que dis -je? les foires même en fourmilleront , les Briochés n'y sont pas rares : le seul paysan de Nord-Hollande, que j'ai vu vingt fois allumer sa chandelle avec son couteau, a de quoi subjuguer tout le peuple, même à Paris ; que pensez - vous qu'il eût fait en Syrie ?
C'est un spectacle bien singulier que ces foires de Paris ; il n'y en a pas ime où l'on ne voie les choses les plus étonnantes , sans que le public daigne presque y faire attention; tant on est accoutumé aux choses étonnantes, et même à celles qu'on ne peut concevoir! On y voit, au moment que j'écris ceci, deux machines portatives séparées , dont l'une marche ou s'arrête exactement à la volonté de celui qui fait marcher ou arrêter l'autre. J'y ai vu une, tête de bois qui parlait, et dont on ne parlait pas tant que de celle d'Albertle-Grand. J'ai vu même une chose plus surprenante ; c'était force têtes d'hommes , de savants , d'académiciens , qui couraient aux miracles des p.. vr. i6
ll^l LETTRES léCRITES DE LA MONTAGNE.
convulsions , et qui en revenaient tout émerveillés.
Avec le canon , l'optique , l'aimant , le baromètre , quels prodiges ne fait-on pas chez les ignorants? Les Européens, avec leurs arts, ont toujours passé pour des dieux parmi les barbares. Si , dans le sein même des arts , des sciences , des collèges , des académies ; si , dans le milieu de l'Europe , en France , en Angleterre , un homme fût venu , le siècle dernier, armé de tous les miracles de l'électricité que nos physiciens opèrent aujourd'hui, l'eût-on brûlé comme un sorcier, l'eût- on suivi comme un prophète? Il est à présumer qu'on eût fait l'un ou l'autre : il est certain qu'on aurait eu tort.
Je ne sais si l'art de guérir est trouvé, ni s'il se trouvera jamais : ce que je sais , c'est qu'il n'est pas hors de la nature. Il est tout aussi naturel qu'un homme guérisse , qu'il l'est qu'il tombe malade ; il peut tout aussi-bien guérir subitement que mourir subitement. Tout ce qu'on pourra dire de certaines guérisons, c'est qu'elles sont surprenantes, mais non pas qu'elles sont impossibles : comment prouverez-vous donc que ce sont des miracles ? 11 y a pourtant, je l'avoue, des choses qui m'étonneraient fort si j'en étais le témoin : ce ne serait pas tant de voir marcher un boiteux, qu'un homme qui n'avait point de jambes ; ni de voir un paralytique mouvoir son bras , qu'un homme qui n'en a qu'un reprendre les deux. Cela me frapperait encore plus, je l'avoue , que de voir ressusciter un mort ; car