PARTIE I, LETTRE III
enfin un mort peut n'être pas mort ". Voyez le livre de M. Bruhier *.
Au reste, quelque frappant que pût me paraître un pareil spectacle, je ne voudrais pour rien au monde en être témoin ; car que sais-je ce qu'il en pourrait arriver? Au lieu de me rendre crédule, j'aurais grand'peur qu'il ne me rendît que fou. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit : revenons.
On vient de trouver le secret de ressusciter des noyés ; on a déjà cherché celui de ressusciter les pendus : qui sait si, dans d'autres genres de mort, on ne parviendra pas à rendre la vie à des corps qu'on en avait crus privés ? On ne savait jadis ce que c'était que d'abattre la cataracte ; c'est un jeu maintenant pour nos chirurgiens. Qui sait s'il n'y a pas quelque secret trouvable pour la faire tom-
"^ « Lazare était déjà dans la terre. » Serait-il le jjiemier homme qu'on aurait enterré vivant ? « Il y était depuis quatre jours. » Qui les a comptés? Ce n'est pas Jésus, qui était absent. « Il puait déjà.» Qu'en savez-vous? Sa sœur le dit : voilà toute la preuve. L'effroi , le dégoût en eût fait dire autant à toute autre femme , quand même cela n'eût pas été vrai. « Jésus ne fait que l'appeler , et il soit. » Prenez garde de mal raisonner. Il s'agissait de l'impossibilité physique ; elle n'y est plus. Jésus faisait bien plus de façons dans d'autres cas qui n'étaient pas plus difficiles : voyez la note qui suit. Pourquoi cette différence , si tout était également miraculeux ? Ceci peut être une exagération, et ce n'est pas la plus forte que saint Jean ait faite ; j'en atteste le dernier verset de son Evangile ".
Bruhier - d'Ablaincourt , médecin célèbre, mort en 1756, auteur de plusieurs ouvrages , est principalement connu par celui qui a pour titre , Dissertation sur r incertitude de& signes de la mort et l'abus des enterrements précipités. Il a été réimprimé plusieurs fols et traduit en plusieurs langues.
'• Voici ce verset : « Sunt autem et alia multa quœ fecit Jésus ; quse si scri- « hantur per singiila , nec ipsum arbitrer mundum capere posse eos , qui scri- « bendi simt, libros. »
^44 LETTRES léCRITES DE L\ MONTAGNE.
ber tout d'un coup ? Qui sait si le possesseur d'un pareil secret ne peut pas faire avec simplicité ce qu'un spectateur ignorant va prendre pour un miracle , et ce qu'un auteur prévenu peut donner pour tel'^? Tout cela n'est pas vraisemblable : soit; mais nous n'avons point de preuve que cela soit impossible, et c'est de l'impossibilité physique qu'il s'agit ici. Sans cela, Dieu, déployant à nos yeux sa puissance, n'aurait pu nous donner que des signes vraisemblables, de simples probabilités; et il arriverait de là que l'autorité des miracles n'étant fondée que sur l'ignorance de ceux pour qui ils auraient été faits , ce qui serait miraculeux pour un siècle ou pour un peuple ne le serait plus pour d'autres; de sorte que la preuve universelle étant en défaut, le système établi sur elle serait détruit. Non, donnez-moi des miracles qui demeurent tels, quoi qu'il arrive, dans tous les temps et dans tous les lieux. Si
" On voit quelquefois , dans le détail des faits rapportés , une gradation qui ne convient point à une opération surnaturelle. On présente à Jésus un aveugle. Au lieu de le guérir à l'instant , il l'emmène hors de la bourgade; là il oint ses yeux de salive, il pose ses mains sur lui , après quoi il lui demande s'il voit quelque chose. L'aveugle répond qu'il voit marcher des hommes qui lui paraissent comme des arbres ; sur quoi jugeant que la première opération n'est pas suffisante , Jésus la recommence , et enfin l'homme guérit.
Une autre fois , au lieu d'employer de la salive pure , il la délaie avec de la terre.
Or je demande: A quoi bon tout cela pour un miracle? La nature dispute-t-elle avec son maître ? a-t-il besoin d'effort , d'obstination , pour se fairf^ obéir ? a-t-il besoin de salive , de terre , d'ingrédients? a-t-il même besoin de parler, et ne suffit-il pas qu'il veuille ? ou bien osera-t-on dire que Jésus , sûr de son fait , ne laisse pas d'user d'un petit manège de charlatan , comme pour se faire valoir davantage et amuser les spectateurs ? Dans le système de vos messieurs , il faut pourtant l'un ou l'autre. Choisissez.