‹ uvres complètes de J. J.RousseauChapitre 44 sur 150 · PARTIE I, LETTRE III · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE III

j>lusieurs de ceux qui sont rapportés dans la Bible paraissent être dans ce cas , d'autres aussi paraissent n'y pas être. Réponds-moi donc, théologien; prétends-tu que je passe le tout en bloc, ou si tu me permets le triage? Quand tu auras décidé ce point, nous verrons après.

Remarquez bien , monsieur , qu'en supposant tout au plus quelque amplification dans les circonstances, je n'établis aucun doute sur le fond de tous les faits. C'est ce que j'ai déjà dit, et qu'il n'est pas superflu de redire. Jésus , éclairé de l'esprit de Dieu , avait des lumières si supérieures à celles de ses disciples, qu'il n'est pas étonnant qu'il ait opéré des multitudes de choses extraordinaires où l'ignorance des spectateurs à vu le prodige qui n'y était pas. A quel point, en vertu de ces lumières, pouvait-il agir par des voies naturelles, inconnues à eux et à nous '^ ? Voilà ce que nous ne savons point, et ce que nous ne pouvons savoir. Les spectateurs des choses merveilleuses sont naturellement portés à les décrire avec exagération. Là-dessus on peut, de très-bonne foi , s'abuser soi-même en abusant les autres : pour peu qu'un fait soit au-dessus de nos lumières, nous le supposons audessus de la raison , et l'esprit voit enfin du pro-

'^ Nos hommes de Dieu veulent à toute force que j'aie fait de Jésus un imposteur. Ils s échauffent pour répondre à cette indigne accusation , afin qu'on pense que je l'ai faite ; ils la supposent avec un air de certitude; ils y insistent, ils y reviennent affectueusement. Ah ! si ces doux chrétiens pouvaient m'arracher à la fin quelque blasphème , quel triomphe , quel contentement , quelle édification pour leurs charitables âmes! avec quelle sainte joie ils apporteraient les tisons allumés au feu de leur zèle pour embraser mon bÎM^her !

a46 LETTRES ECRITES DE LA MOKTAGNE.

clige où le cœur nous fait désirer fortement d'en voir.

Les miracles sont, comme j'ai dit, les preuves des simples , pour qui les lois de la nature forment un cercle très-étroit autour d'eux. Mais la sphère s'étend à mesure que les hommes s'instruisent et qu'ils sentent combien il leur reste encore à savoir. Le grand physicien voit si loin les bornes de cette sphère , qu'il ne saurait discerner un miracle audelà. Cela ne se peut est un mot qui sort rarement de la bouche des sages ; ils disent plus fréquemment. Je ne sais.

Que devons -nous donc penser de tant de miracles rapportés par des auteurs, véridiques, je n'en doute pas , mais d'une si crasse ignorance , et si pleins d'ardeur pour la gloire de leur maître ? Faut-il rejeter tous ces faits? Non. Faut-il tous les admettre? Je l'ignore". Nous devons les respecter

"■ Il y en a dans l'Evangile qu'il n'est pas même possible de prendre an pied de la lettre sans renoncer au bon sens. Tels sont , par exemple , ceux des possédés. On reconnaît le diable à son œuvre , et les vrais possédés sont les méchants ; la raison n'en reconnaîtra jamais d'autres. Mais passons : voici plus.

Jésus demande à un groupe de démons comment il s'appelle. Quoi ! les démons ont des noms ? les anges ont des noms ? les purs esprits ont des noms? Sans doute, pour s'entr'appeler entre eux ou pour entendre quand Dieu les appelle ? Mais qui leur a donné ces noms ? en quelle langue en sont les mots ? quelles sont les bouches qui prononcent ces mots , les oreilles que leurs sons frappent ? Ce nom, c'est Légion; car ils sont plusieurs, ce qu'apparemment Jésus ne savait pas. Ces anges , ces intelligences sublimes dans le mal comme dans le bien , ces êtres célestes qui ont pu se révolter contre Dieu , qui osent combattre ses décrets éternels , se logent en tas dans le corps d'un homme ! Forcés d'abandonner ce malheureux , ils demandent de se jeter dans un troupeau de cochons ; ils l'obtiennent ; ces cochons se précipitent dans la mer. Et ce sont là les

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