PARTIE 1, LETTRE III
que l'apparence des prestiges ne diffère en rien de celle des miracles. Comment donc distinguer les uns des autres ? et que peut prouver le miracle , si celui qui le voit ne peut discerner , par aucune marque assurée et tirée de la chose même, si c'est l'œuvre de Dieu, ou si c'est l'œuvre du démon? Il faudrait un second miracle pour certifier le premier.
Quand Aaron jeta sa verge devant Pharaon, et qu'i^lle fut changée en serpent, les magiciens] etèrent aussi leurs verges, et elles furent changées en serpents. Soit que ce changement fût réel des deux côtés, comme il est dit dans l'Ecriture, soit qu'il n'y eût de réel que le miracle d' Aaron , et que le prestige des magiciens ne fût qu'apparent, comme le disent quelques théologiens, il n'importe ; cette apparence était exactement la même; l'Exode n'y remarque aucune différence ; et, s il y en eût eu, les magiciens se seraient gardés de s'exposer au parallèle , ou , s'ils l'avaient fait, ils auraient été confondus.
Or les hommes ne peuvent juger des miracles que par leurs sens ; et, si la sensation est la même, la différence réelle, qu'ils ne peuvent apercevoir, n'est rien pour eux. Ainsi le signe, comme signe, ne prouve pas plus d'un côté que de l'autre, et le prophète en ceci n'a pas plus d'avantage que le magicien. Si c'est encore là de mon beau style, convenez qu'il en faut un bien plus beau pour le réfuter.
Il est vrai que le serpent d' Aaron dévora les serpents des magiciens : mais , forcé d'admettre une fois la magie , Pharaon put fort bien n'en conclure autre chose sinon qu' Aaron était plus habile qu'eux
l5o LETTRES ÉCRITES DK LA MONTAGNE.
dans cet art ; c'est ainsi que Simon , ravi des choses que faisait Philippe, voulut acheter des apôtres le secret d'en faire autant qu'eux.
D'ailleurs l'infériorité des magiciens était due à la présence d'Aaron: mais, Aaron absent, eux faisant les mêmes signes avaient droit de prétendre à la même autorité : le signe en lui-même ne prouvait donc rien.
Quand Moïse changea l'eau en sang , les magiciens changèrent l'eau en sang ; quand Moïse produisit des grenouilles, les magiciens produisirent des grenouilles. Ils échouèrent à la troisième plaie; mais tenons-nous aux deux premières dont Dieu même avait fait la preuve du pouvoir divin'' : les magiciens firent aussi cette preuve-là.
Quanta la troisième plaie , qu'ils ne purent imiter, on ne voit pas ce qui la reildait si difficile , au point démarquer que le doigt de Dieu était là. Pourquoi ceux qui purent produire un animal ne purent-ils produire un insecte ? et comment , après avoir fait des grenouilles , ne purent-ils faire des poux ? S'il est vrai qu'il n'y ait dans ces choses-là que le premier pas qui coûte , c'était assurément s'arrêter en beau chemin.
Le même Moïse, instruit par toutes ces expériences, ordonne que si un faux prophète vient annoncer d'autres dieux, c'est-à-dire une fausse doctrine, et que ce faux prophète autorise son dire par des prédictions ou des prodiges qui réussissent , il ne faut pointl'écouter , mais le mettre à mort. On peut donc
« Exode , VII , 1 7.