‹ uvres complètes de J. J.RousseauChapitre 47 sur 150 · PARTIE I, LETTRE III. l5l · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE III. l5l

employer de vrais signes en faveur d'une fausse doctrine; un signe en lui-même ne prouve donc rien.

La même doctrine des signes par des prestiges est établie en mille endroits de l'Ecriture.

Bien plus ; après avoir déclaré qu'il ne fera point de signes, Jésus annonce de faux Christs qui en feront; il dit « qu'ils feront de grands signes, des mice racles capables de séduire les élus mêmes, s'il était « possible''. » Ne serait-on pas tenté , sur ce langage , de prendre les signes pour des preuves de fausseté? Quoi ! Dieu , maître du choix de ses preuves^, quand il veut parler aux hommes, choisit par préférence celles qui supposent des connaissances qu'il sait qu'ils n'ont pas! Il prend pour les instruire la même voie qu'il sait que prendra le démon pour les tromper! Cette marche serait-elle donc celle de la Divinité ? Se pourrait-il que Dieu et le diable suivissent la même route? Voilà ce que je ne puis concevoir.

Nos théologiens, meilleurs raisonneurs, mais de moins bonne foi que les anciens, sont fort embarrassés de cette magie : ils voudraient bien pouvoir tout-à-fait s'en délivrer, mais ils n'osent; ils sentent que la nier serait nier trop. Ces gens, toujours si décisifs^ changent ici de langage; ils ne la nient ni , ne l'admettent : ils prennent le parti de tergiverser, de chercher des faux-fuyants ; à chaque pas ils s'arrêtent; ils ne savent sur quel pied danser.

Je crois , monsieur , vous avoir fait sentir où gît la difficulté. Pour que rien ne manque à sa clarté, la voici mise en dilemme.

" Matth. , XXIV, 24 ; Marc, xin , 22.

I^l LETTRES DÉCRITES DE LA MONTAGNE.

Si l'on nie les prestiges , on ne peut prouver les miracles , parce que les uns et les autres sont fondés sur la même autorité.

Et si l'on admet les prestiges avec les miracles, on n'a point de règle sûre , précise et claire , pour distinguer les uns des autres : ainsi les miracles ne prouvent rieri.

Je sais bien que nos gens, ainsi pressés, reviennent à la doctrine : mais ils oublient bonnement que si la doctrine est établie, le miracle est superflu; et que si elle ne l'est pas, elle ne peut rien prouver.

Ne prenez pas ici le change , je vous supplie; et de ce que je n'ai pas regardé les miracles comme essentiels au christianisme, n'allez pas conclure que j'ai rejeté les miracles. Non, monsieur, je ne les ai rejetés ni ne les rejette : si j'ai dit des raisons pour en douter, je n'ai point dissimulé les raisons d'y croire. H y a une grande différence entre nier une chose et ne la pas affirmer, entre la rejeter et ne pas l'admettre; et j'ai si peu décidé ce point, que je défie qu'on trouve un seul endroit dans tous mes écrits où je sois affirmatif contre les miracles.

Eh! comment l'aurais-je été malgré mes propres doutes, puisque partout où je suis, quant à moi, le plus décidé , je n'affirme rien encore ? Voyez quelles affirmations peut faire un homme qui parle ainsi dès sa préface* :

« A l'égard de ce qu'on appellera la partie sys-

Préface d'Emile , tome i.

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