PARTIE I, LETTRE IV
On ne saurait dire, non plus, que j'ai enfreint ce premier article par les livres condamnés, puisque je n'ai point cessé de m'y déclarer protestant. D'ailleurs , autre chose est la conduite , autre chose sont les écrits. Vivre selon la réformation, c'est professer la réformation , quoiqu'on se puisse écarter par erreur de sa doctrine dans de blâmables écrits, ou commettre d'autres péchés qui offensent Dieu, mais qui , par le seul fait , ne retranchent pas le délinquant de l'Église. Cette distinction , quand on pourrait la disputer en général, est ici dans le serment même , puisqu'on y sépare en deux articles ce qui n'en pourrait faire qu'un, si la profession de la religion était incompatible avec toute entreprise contre la religion. On y jure, par le premier, de vivre selon la réformation; et l'on y jure, par le dernier, de ne rien entreprendre contre la réformation. Ces deux articles sont très-distincts, et même séparés par beaucoup d'autres. Dans le sens tlu législateur, ces deux choses sont donc séparables : donc, quand j'aurais violé ce dernier article, il ne s'ensuit pas que j'aie violé le premier.
Mais ai-je violé ce dernier article ?
Voici comment l'auteur des Lettres écrites de la campagne établit l'affirmative, page 3o :
« Le serment des bourgeois leur impose l'obli- « gation de ne faire, ne souffrir être faites aucunes ^^^ pratiques , machinations ou entreprises contre la (c sainte réformation évangélique. Il semble que c'est « un peu " pratiquer et machiner contre elle , que
" Cet un peu, si plaisant et si différent du ton grave et décent
'i66 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
« de chercher à prouver dans deux Hvres si sédni- « sants , que le pur Évangile est absurde en lui- « même et pernicieux à la société. Le Conseil était « donc obligé de jeter un regard sur celui que tant « de présomptions si véhémentes accusaient de cette « entreprise. »
Voyez d'abord que ces messieurs sont agréables! Il leur semble entrevoir de loin un peu de pratique et de machination : sur ce petit semblant éloigné d'une petite manœuvre, ils jettent un regard sur celui qu'ils en présument l'auteur; et ce regard est un décret de prise de corps.
Il est vrai que le même auteur s'égaie à prouver ensuite que c'est par pure bonté pour moi qu'ils m'ont décrété. « Le Conseil, dit- il, pouvait ajour- « ner personnellement M. Rousseau, il pouvait rasce signer pour être ouï, il pouvait le décréter.... De « ces trois partis, le dernier était incomparablece ment le plus doux.... ce n'était au fond qu'un ce avertissement de ne pas revenir , s'il ne voulait ce pas s'exposer à une procédure , ou, s'il voulait s'y ce exposer , de bien préparer ses défenses (page 3 1 ). »
Ainsi plaisantait, dit Brantôme, l'exécuteur de l'infortuné don Carlos, infant d'Espagne. Comme le prince criait et voulait se débattre : ce Paix, monce seigneur, lui disait -il en l'étranglant, tout ce ce qu'on en fait n'est que pour votre bien. »
Mais quelles sont donc ces pratiques et machi-
du reste des Lettres , ayant été retranché dans la seconde édition , je m'abstiens d'aller en quête de la griffe à qui ce petit bout, non d'oreille, mais d'ongle, appartient.