PARTIE 1, LETTRE V, 3 f I
liaisons différentes, en est- elle moins respectable et sacrée sous une de ces formes, quand elle en est une fois revêtue à l'exclusion de toutes les autres ? et dès-lors la loi politique n'est-elle pas constante et fixe , ainsi que la loi divine ?
Ceux donc qui n'adopteraient pas en cette affaire la remarque des représentants, auraient d'autant plus de tort que cette remarque fut faite par le Conseil même dans la sentence contre le livre de Morelli , qu'elle accuse surtout de « tendre à faire <( schisme et trouble dans l'état, d'une manière sé- « ditieuse ; » imputation dont il serait difficile de charger le mien.
Ce que les tribunaux civils ont à défendre n'est pas l'ouvrage de Dieu, c'est l'ouvrage des hommes; ce n'est pas des âmes qu'ils sont chargés , c'est des corps; c'est de l'état, et non de l'Eglise, qu'ils sont les vrais gardiens; et, lorsqu'ils se mêlent des matières de religion , ce n'est qu'autant qu'elles sont du ressort des lois , autant que ces matières importent au bon ordre et à la sûreté publique. Voilà les saines maximes de la magistrature. Ce n'est pas, si l'on veut, la doctrine de la puissance absolue, mais c'est celle de la justice et de la raison^ Jamais ou ne s'en écartera dans les tribunaux civils , sans donner dans les plus funestes abus, sans mettre l'état en combustion , sans faire des lois et de leur autorité le plus odieux brigandage. Je suis fâché pour le peuple de Genève que le Conseil le méprise assez pour l'oser leurrer par de tels discours, dont les plus bornés et les plus superstitieux de l'Europe
3l2 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.
ne sont plus les dupes. Sur cet article, vos représentants raisonnent en hommes d'état, et vos magistrats raisonnent en moines.
Pour prouver que l'exemple de Morelli ne fait pas règle , l'auteur des Lettres oppose à la procédure faite contre lui celle qu'on fit en i632 contre Nicolas Antoine , un pauvre fou , qu'à la sollicitation des ministres le Conseil fit brûler pour le bien de son ame. Ces auto-da-fé n'étaient pas rares jadis à Genève ; et il paraît, par ce qui me regarde , que ces messieurs ne manquent pas de goût pour les renouveler.
Commençons toujours par transcrire fidèlement les passages, pour ne pas imiter la méthode de mes persécuteurs.
« Qu'on voie le procès de Nicolas Antoine. L'or- « donnance ecclésiastique existait , et on était assez « près du temps où elle avait été rédigée, pour en « connaître l'esprit: Antoine fut-il cité au consis- « toire? Cependant, parmi tant de voix qui s'éle- « vèrent contre cet arrêt sanguinaire, et au milieu « des efforts que firent pour le sauver les gens hu- « mains et modérés , y eut-il quelqu'un qui réclamât ce contre l'ir/^égularité de la procédure? Morelli fut (c cité au consistoire ; Antoine ne le fut pas : la cita- « tion au consistoire n'est donc pas nécessaire dans « tous les cas (page 17 )• »
Vous croirez là -dessus que le Conseil procéda d'emblée contre Nicolas Antoine , comme il a fait contre moi , et qu'il ne fut pas seulement question du consistoire ni des ministres : vous allez voir.