PARTIE I, LETTRE V
forme judiciaire qu'on suit clans les plus grands crimes , dans les plus avérés , dans les mieux prouvés. Car, quand toute la ville aurait vu un homme en assassiner un autre, encore ne jugerait-on point l'assassin sans l'entendre , ou sans l'avoir mis à portée d'être entendu.
Et pourquoi cette franchise d'un auteur qui se nomme tournerait-elle ainsi contre lui? Ne doit-elle pas, au contraire, lui mériter des égards? ne doitelle pas imposer aux juges plus de circonspection que s'il ne se fût pas nommé ? Pourquoi , quand il traite des questions hardies, s'exposerait -il ainsi, s'il ne se sentait rassuré contre les dangers par des raisons qu'il peut alléguer en sa faveur , et qu'on peut présumer , sur sa conduite même , valoir la peine d'être entendues? L'auteur des Lettres aura beau qualifier cette conduite d'imprudence et de maladresse , elle n'en est pas moins celle d'un homme d'honneur , qui voit son devoir où d'autres voient cette imprudence , qui sent n'avoir rien à craindre de quiconque voudra procéder avec lui justement, et qui regarde comme une lâcheté punissable de publier des choses qu'on ne veut pas avouer.
S'il n'est question que de la réputation d'auteur, a-t-on besoin de mettre son nom à son livre? Qui ne sait comment on s'y prend pour en avoir tout l'honneur sans rien risquer , pour s'en glorifier sans en répondre , pour prendre un air humble à force de vanité? De quels auteurs d'une certaine volée ce petit tour d'adresse est -il ignoré? qui, d'entre
3qio lettres écrites de la montagne, eux ne sait qu'il est même au-dessous de la dignité de se nommer , comme si chacun ne devait pas, en lisant l'ouvrage , deviner le grand homme qui l'a composé.
Mais ces messieurs n'ont vu que l'usage ordinaire ; et, loin de voir l'exception qui faisait en ma faveur, ils l'ont fait servir contre moi. Ils devaient brûler l€ livre sans faire mention de l'auteur , ou , s'ils en voulaient à l'auteur, attendre qu'il fût présent ou contumace pour brûler le livre. Mais point; ils brûlent le livre comme si l'auteur n'était pas connu , et décrètent l'auteur comme si le livre n'était pas brûlé. Me décréter après m'avoir diffamé ! Que me voulaient-ils donc encore? que me réservaient-ils de pis dans la suite? Ignoraient-ils que l'honneur d'un honnête homme lui est plus cher que la vie? Quel mal reste-t-il à lui faire quand on a commencé par le flétrir? Que me sert de me présenter innocent devant les juges, quand le traitement qu'ils me font avant de m'entendre est la plus cruelle peine qu'ils pourraient m'imposer si j'étais jugé criminel.
On commence par me traiter à tous égards comme un malfaiteur qui n'a plus d'honneur à perdre, et qu'on ne peut punir désormais que dans son corps ; et puis on dit tranquillement que je reste dans toutes mes exceptions et défenses! Mais comment ces exceptions et défenses effaceront - elles l'ignominie et le mal qu'on m'aura fait souffrir d'avance et dans mon livre et dans ma personne , quand j'aurai été promené dans les rues par des archers;