PARTIE I, LETTRE V
quand aux maux qui m'accablent on aura pris soin d'ajouter les rigueurs de la prison! Quoi donc! pour être juste, doit-on confondre dans la même classe et dans le même traitement toutes les fautes et tous les hommes? Pour un acte de franchise , appelé maladresse, faut-il débuter par traîner un citoyen sans reproche dans les prisons comme un scélérat? Et quel avantage aura donc devant les juges l'estime publique et l'intégrité de la vie entière, si cinquante ans d'honneur vis-à-vis du moindre indice " ne sauvent un homme d'aucun affront.
« La comparaison ô^ Emile et du Contrat social « avec d'auti'es ouvrages qui ont été tolérés, et la c< partialité qu'on en prend occasion de reprocher « au Conseil , ne me semblent pas fondées. Ce ne « serait pas bien raisonner que de prétendre qu'un « gouvernement, parce qu'il aurait une fois dissi- « mule , serait obligé de dissimuler toujours : si « c'est une négligence, on peut la redresser ; si c'est « un silence forcé par les circonstances ou par la « politique, il y aurait peu de justice à en faire la « matière d'un reproche. Je ne prétends point jusrt tifier les ouvrages désignés dans les représenta-
"^ Il y aurait à l'examen beaucoup à rabattre des présomptions que l'auteur des Lettres affecte d'accumuler contre moi. Il dit , par exemple , que les livres déférés paraissaient sous le même format que mes autres ouvrages. Il est vrai qu'ils étaient in - 1 2 et in - 8° : sous quel format sont donc ceux des autres auteurs ? Il ajoute qu'ils étaient imprimés par le même libraire ; voilà ce qui n'est pas. 1^ Emile fut imprimé par des libraires différents du mien, et avec des caractères qui n'avaient servi à nul autre ae mes écrits. Ainsi l'indice qui résultait de cette confrontation n'était point contre moi il était à ma décharge.
« tionsj mais, en conscience, y a-t-il parité entre « des livres où l'on trouve des traits épars et indis- « crets contre la religion , et des livres où, sans dé- « tour, sans ménagement, on l'attaque dans ses « dogmes , dans sa morale , dans son influence sur « la société civile? Faisons impartialement Ia.com- « paraison de ces ouvrages, jugeons-en par l'im- « pression qu'ils ont faite dans le monde : les uns « s'impriment et se débitent partout; on sait com- « ment y ont été reçus les autres, (pages ^3 et 24.)»
J'ai cru devoir transcrire d'abord ce paragraphe en entier; je le reprendrai maintenant par fragments : il mérite un peu d'analyse.
Que n'imprime-t-on pas à Genève? que n'y tolère-t-on pas? Des ouvrages qu'on a peine à lire sans indignation s'y débitent publiquement; tout le monde les lit, tout le monde les aime : les magistrats se taisent, les ministres sourient; l'air austère n'est plus du bon air. Moi seul et mes livres avons mérité l'animadversion du Conseil ; et quelle animadversion ! l'on ne peut même l'imaginer plus violente ni plus terrible. Mon dieu! je n'aurais jamais cru d'être un si grand scélérat.
« La comparaison d'Emile et du Contrat social « avec d'autres ouvrages tolérés ne me semble pais « fondée. » Ah ! je l'espère.
ce Ce ne serait pas bien raisonner de prétendre « qu'un gouvernement , parce qu'il aurait une fois « dissimulé, serait obligé de dissimuler toujours. » Soit: mais voyez les temps , les lieux, les personnes; voyez les écrits sur lesquels on dissimule , et ceux