‹ uvres complètes de J. J.RousseauChapitre 81 sur 150 · PARTIE I, LETTRE V. ' 3li · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE V. ' 3li

qu'on choisit pour ne plus dissimuler ; voyez les auteurs qu'on fête à Genève , et voyez ceux qu'on y proursuit.

« Si c'est une négligence , on peut la redresser. » On le pouvait, on l'aurait dû; l'a-t-on fait? Mes écrits et leur auteur ont été flétris sans avoir mérité de l'être , et ceux qui l'ont mérité ne sont pas moins tolérés qu'auparavant. L'exception n'est que pour moi seul.

« Si c'est un silence forcé par les circonstances « et par la politique, il y aurait peu de justice à en « faire la matière d'un reproche. » Si l'on vous force à tolérer des écrits punissables , tolérez donc aussi ceux qui ne le sont pas. La décence au moins exige qu'on cache au peuple ces choquantes acceptions de personnes, qui punissent le faible innocent des fautes du puissant coupable. Quoi ! ces distinctions scandaleuses sont -elles donc des raisons, et feront-elles toujours des dupes? Ne dirait -on pas que le sort de quelques satires obscènes intéresse beaucoup les potentats , et que votre ville va être écrasée si l'on n'y tolère, si l'on n'y imprime , si l'on n'y vend publiquement ces mêmes ouvrages qu'on proscrit dans le pays des auteurs? Peuples! combien on voias en fait accroire , en faisant si souvent intervenir les puissances pour autoriser le mal qu'elles ignorent et qu'on veut faire en leur nom !

Lorsque j'arrivai dans ce pays , on eût dit que tout le royaume de France était à mes trousses : on brûle mes livres à Genève; c'est pour complaire à la France : on m'y décrète ; la France le veut

ainsi : l'on me fait chasser du canton de Berne; c'est la France qui l'a demandé : l'on me poursuit jusque dans ces montagnes; si l'on m'en eut pu chasser , c'eût encore été la France. Forcé par mille outrages, j'écris une lettre apologétique*; pour le coup tout était perdu : j'étais entouré., surveillé ; la France envoyait des espions pour me guetter, des soldats pour m'enleyer, des brigands pour m'assassiner ; il était même imprudent de sortir de ma maison : tous les dangers me venaient toujours de la France, du parlement, du clergé, de la cour même ; on ne vit de la vie un pauvre barbouilleur de papier devenir, pour son malheur, un homme aussi important. Ennuyé de tant de bêtises , je vais en France ; je connaissais les Français , et j'étais malheureux! On m'accueille, on me caresse, je reçois mille honnêtetés, et il ne tient qu'à moi d'en recevoir davantage. Je retourne tranquillement chez moi. L'on tombe des nues; on n'en revient pas; on blâme fortement mon étourderie, mais on cesse de me menacer de la France. On a raison : si jamais des assassins daignent ternainer mes souffrances, ce n'est sûrement pas de ce payslà qu'ils viendront.

Je ne confonds point les diverses causes de mes disgrâces; je sais bien discerner celles qui sont l'effet des circonstances , l'ouvrage de la triste nécessité, de celles qui me viennent uniquement de la haine de mes ennemis. Eh ! plût à Dieu que je n'en eusse pas plus à Genève qu'en France, et qu'ils n'y

Lettre à M. de Beaumont.

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