PARTIE I, LETTRE V
fussent pas plus implacables! Chacun sait aujourtriiui (Voù sont partis les coups qu'on m'a portés, et qui m'ont été les plus sensibles. Vos gens me reprochent mes malheurs comme s'ils n'étaient pas leiu' ouvrage. Quelle noirceur plus cruelle que cle me faire un crime à Genève des persécutions qu'on me suscitait dans la -Suisse , et de m'accuser de n'être admis nulle part , en me faisant chasser de partout? Faut-il que je reproche à l'amitié qui m'appela dans ces contrées le voisinage de mon pays? J'ose en attester tous les peuples de l'Europe; y en a-t-il un seul, excepté la Suisse, où je n'eusse pas été reçu, même avec honneur? Toutefois dois-je me plaindre du choix de ma retraite? Non, malgré tant d'acharnement et d'outrages, j'ai plus gagné que perdu ; j'ai trouvé un homme! \me noble et grande ; ô George Keitli ! mon protecteur , mon ami , mon père ! où que vous soyez, où que j'achève mes tristes jours , et dussé-je ne vous revoir de ma vie , non , je ne reprocherai point au ciel mes misères; je leur dois votre amitié.
« En conscience , y a-t-il parité entre des livres « où l'on trouve quelques traits épars et indiscrets « contre la religion , et des livres où, sans détour, « sans ménagement, on l'attaque dans ses dogmes, «dans sa morale, dans son influence sur la so- « ciété? »
En conscience!... Il ne siérait pas à un impie tel que moi d'oser parler de conscience... surtout visà-vis de ces bons chrétiens ainsi je me tais
C'est pourtant une singulière conscience que celle
qui fait dire à des magistrats , Nous souffrons volontiers qu'on blasphème , mais nous ne souffrons pas qu'on raisonne ! Otons , monsieur , la disparité des sujets; c'est avec ces mêmes façons de penser que les Athéniens applaudissaient aux impiétés d'Aristophane , et firent mourir Socrate.
Une des choses qui me donnent le plus de confiance dans mes principes, est de trouver leur application toujours juste dans les cas que j'avais le moins prévus ; tel est celui qui se présente ici. Une des maximes qui découlent de l'analyse que j'ai faite de la religion et de ce qui lui est essentiel , est que les hommes ne doivent se mêler de celle d'autrui qu'eu ce qui les intéresse; d'où il suit qu'ils ne doivent jamais punir des offenses'^ faites uniquement à Dieu , qui saura bien les punir lui-même. « Il faut honorer la Divinité , et ne la venger ja- « mais, » disent, après Montesquieu, les représen-
"^ Notez que je me sers de ce mot offenser Dieu , selon l'usage , quoique je sois très-éloigné de l'admettre dans son sens propre , et que je le trouve très - mal appliqué ; comme si quelque être que ce soit , un homme , un ange , le diable même, pouvait jamais offenser Dieu ! Le mot que nous rendons par offenses est traduit , comme presque tout le reste , du texte sacré ; c'est tout dire. Des hommes enfarinés de leur théologie ont rendu et défiguré ce livre admirable selon leurs petites idées ; et voilà de quoi l'on entretient la folie et le fanatisme du peuple. Je trouve très - sage la circonspection de l'Église romaine sur les traductions de l'Ecriture en langue vulgaire; et comme il n'est pas nécessaire de proposer toujours au peuple les méditations voluptueuses du cantique des cantiques, ni les malédictions continuelles de David contre ses ennemis, ni les subtilités de saint Paul sur la grâce, il est dangereux de lui proposer la sublime morale de l'Evangile dans des termes qui ne rendent pas exactement le sens de l'auteur; car, pour peu qu'on s'en écarte en prenant une autre route , on va très-loin.