PARTIE I, LETTRE V
laiits: ils ont raison. Ce|3endant les ridicules outrageants, les impiétés grossières, les blasphèmes contre la religion , sont punissables, jamais les raisonnements. Pourquoi cela ? parce que , dans ce premier cas, on n'attaque pas seulement la religion, mais ceux qui la professent; on les insulta, on les outrage dans leur culte, on marque un mépris révoltant pour ce qu'ils respectent, et par conséquent pour eux. De tels outrages doivent être punis par les lois , parce qu'ils retombent sur les hommes et que les hommes ont droit de s'en ressentir. Mais où est le mortel sur la terre qu'un raisonnement doive offenser? Où est celui qui peut se fâcher de ce qu'on le traite en homme , et qu'on le suppose raisonnable ? Si le raisonneur se trompe ou nous trompe, et que vous vous intéressiez à lui ou à nous, montrez-lui son tort, désabusez-nous, battez-le de ses propres armes. Si vous n'en voulez pas prendre la peine, ne dites rien, ne l'écoutez pas , laissez-le raisonner ou dérai-sonner, et tout est fini sans bruit, sans querelle , sans insulte quelconque pour qui que ce soit. Mais sur quoi peut-on fonder la maxime contraire de tolérer la raillerie, le mépris, l'outrage, et de punir la raison? la mienne s'y perd.
Ces messieurs voient si souvent M. de Voltaire, comment ne leur a-t-il point inspiré cet esprit de tolérance qu'il prêche sans cesse , et dont il a quelquefois besoin? S'ils l'eussent un peu consulté dans cette affaire , il me paraît qu'il eût pu leur parler à peu près ainsi :
SaS LETTRES ECRITES DE LA MONTAGNE.
«Messieurs, ce ne sont point les raisonneurs « qui font du mal, ce sont les cafards. La philoce Sophie peut aller son train sans risque; le peuple « ne l'entend pas ou la laisse dire, et lui rend tout « le dédain quelle a pour lui. Raisonner, est de «|outes les folies des hommes celle qui nuit le i' moins au genre humain ; et l'on voit même des « gens sages entichés parfois de cette folie-là. Je ne «raisonne pas, moi, cela est vrai; mais d'autres «raisonnent : quel mal en arrive-t-il? Voyez tel, « tel, et tel ouvrage : n'y a-t-il que des plaisantece ries dans ces livres-là? Moi-même enfin, §i je ne c raisonne pas, je fais mieux, je fliis raisonner mes ^ lecteurs. Voyez mon chapitre des Juifs; voyez « le même chapitre plus développé dans le Ser- « mon des Cinquante ; il y a là du raisonnement , « ou l'équivalent, je pense. Vous conviendrez aussi ce qu'il y a peu de détour, et quelque chose de plus u que des traits épars et indiscrets.
« Nous avons arrangé que mon grand crédit à « la cour et ma toute-puissance prétendue vous « serviraient de prétexte pour laisser courir en « paix les jeux badins de mes vieux ans : cela est « bon ; mais ne brûlez pas pour cela des écrits plus « graves, car alors cela serait trop choquant.
« J'ai tant prêché la tolérance ! Il ne faut pas tou- « jours l'exiger des autres, et n'en jamais user avec « eux. Ce pauvre homme croit en Dieu , passonscc lui cela , il ne fera pas secte : il est ennuyeux ; « tous les raisonneurs le sont : nous ne mettrons « pas celui-ci de nos soupers; du reste, que nous