‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 120 sur 328 · SCENE L · texte numérisé non relu

SCENE L

ÉRIPHILE, DORIS

DORIS

Ah! que me dites-vous? Quelle étrange manie Vous peut faire envier le sort d'iphigénie ? Dans une heure elle expire. Et jamais, dites-vous, Vos yeux de son bonheur ne furent plus jaloux. Qui le croira, madame? Et quel cœur si farouche...

ÉRIPHILE

Jamais rien de plus vrai n est sorti de ma bouche;

Jamais de tant de soins mon esprit agité

Ne porta plus d'envie à sa félicité.

Favorables périls ! Espérance inutile !

N'as-tu pas vu sa gloire, et le trouble d'Achille?

J'en ai vu , j'en ai fui les signes trop certains.

Ce héros, si terrible au reste des humains,*

Qui ne connoit de pleurs ()ue ceux qu'il fait répandre,

Qui s'endurcit contre eux dès l'âge le plus tendre ',

Et qui 9 si l'on nous fait un fidèle discours ,

' Le pronom eux, qui se rapporte à pleurs, ne produit pas ici «Q bon effet. On lit dans le yers suivant, /ai'rv un discours, pour .faire un récit, un rapport: il faut laisser cette liberté aux poètes. (G.)

ao8 IPHI6ÉNIE.

Suça même le sang des lions et des ours %

Pour elle de la crainte a fait l'apprentissage :

Elle Ta vu pleurer, et changer de visage.

Et tu la plains, Doris! Par combien de malheurs

Ne lui voudrois-je point disputer de tels pleurs!

Quand je devrois comme elle expirer dans une heure...

Mais que dis-je expirer! ne crois pas qu elle meure.

Dans un lâche sommeil crois-tu qu^enseveli

Achille aura pour elle impunément pâli >?

Achille à son malheur saura bien mettre obstacle.

Tu verras que les dieux, n ont dicté cet oracle

Que poitr croître à^a-fois sa gloire et mon tourment ^

' Le poète, selon la remarque de Louis Racine, à su ennoblir

des détails qu'il a empruntés à Stace :

« Non uUas ex more dapet'habaiue , nec uUis « Uberibus «atiaue famem , sed scitaa leonom ■ Viscera, 8emi*animes«|ne libens U'axisse medoflas. ■

AcHiL. , lib. n.

« On le TÎt dédaigner les aliments ordinaires, ot les mamelles d*une nourrice n'allaitèrent point son enfance; mais il dévoroitles entrailles déchirées des lions, et leur moelle encore toute fumante. »

* Impunément pâli! Quelle énergie et quelle originalité d'expression! Et tout ce rôle d'Ëripbile est éprit avec la même force, et rempli de #aits semblables. Racine n*a rien écrit de plus parfait dans l'expression des sentiments amers et TÎolents. (L.)

' Nous avons déjà vu, dans Bajazet,\e mot crottre employé ac> tivement :

Je ne prends point pUtir à creftre ma misère.

Nous en trouverons un autre exemple dans Esther :

Que ce nouvel honneur va crottre son audace !

Voltaire, dans ses remarques sur Corneille, s'exprime ainsi: « Croître y aujourd'hui, n'est plus actif: on dit accroître; mais il me

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