SCENE L
ÉRIPHILE, DORIS
DORIS
Ah! que me dites-vous? Quelle étrange manie Vous peut faire envier le sort d'iphigénie ? Dans une heure elle expire. Et jamais, dites-vous, Vos yeux de son bonheur ne furent plus jaloux. Qui le croira, madame? Et quel cœur si farouche...
ÉRIPHILE
Jamais rien de plus vrai n est sorti de ma bouche;
Jamais de tant de soins mon esprit agité
Ne porta plus d'envie à sa félicité.
Favorables périls ! Espérance inutile !
N'as-tu pas vu sa gloire, et le trouble d'Achille?
J'en ai vu , j'en ai fui les signes trop certains.
Ce héros, si terrible au reste des humains,*
Qui ne connoit de pleurs ()ue ceux qu'il fait répandre,
Qui s'endurcit contre eux dès l'âge le plus tendre ',
Et qui 9 si l'on nous fait un fidèle discours ,
' Le pronom eux, qui se rapporte à pleurs, ne produit pas ici «Q bon effet. On lit dans le yers suivant, /ai'rv un discours, pour .faire un récit, un rapport: il faut laisser cette liberté aux poètes. (G.)
ao8 IPHI6ÉNIE.
Suça même le sang des lions et des ours %
Pour elle de la crainte a fait l'apprentissage :
Elle Ta vu pleurer, et changer de visage.
Et tu la plains, Doris! Par combien de malheurs
Ne lui voudrois-je point disputer de tels pleurs!
Quand je devrois comme elle expirer dans une heure...
Mais que dis-je expirer! ne crois pas qu elle meure.
Dans un lâche sommeil crois-tu qu^enseveli
Achille aura pour elle impunément pâli >?
Achille à son malheur saura bien mettre obstacle.
Tu verras que les dieux, n ont dicté cet oracle
Que poitr croître à^a-fois sa gloire et mon tourment ^
' Le poète, selon la remarque de Louis Racine, à su ennoblir
des détails qu'il a empruntés à Stace :
« Non uUas ex more dapet'habaiue , nec uUis « Uberibus «atiaue famem , sed scitaa leonom ■ Viscera, 8emi*animes«|ne libens U'axisse medoflas. ■
AcHiL. , lib. n.
« On le TÎt dédaigner les aliments ordinaires, ot les mamelles d*une nourrice n'allaitèrent point son enfance; mais il dévoroitles entrailles déchirées des lions, et leur moelle encore toute fumante. »
* Impunément pâli! Quelle énergie et quelle originalité d'expression! Et tout ce rôle d'Ëripbile est éprit avec la même force, et rempli de #aits semblables. Racine n*a rien écrit de plus parfait dans l'expression des sentiments amers et TÎolents. (L.)
' Nous avons déjà vu, dans Bajazet,\e mot crottre employé ac> tivement :
Je ne prends point pUtir à creftre ma misère.
Nous en trouverons un autre exemple dans Esther :
Que ce nouvel honneur va crottre son audace !
Voltaire, dans ses remarques sur Corneille, s'exprime ainsi: « Croître y aujourd'hui, n'est plus actif: on dit accroître; mais il me