‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 126 sur 328 · ACTE IV, SCÈNE IV. ai · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE IV. ai

Vos ordres sans détour pouvoient se faire entendre. D'un oeil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptois 1 époux que vous m'aviez promis, ^ Je saurai, s'il le faut, victime obéissante. Tendre au fer de Galchas une tête innocente; Et, respectant le coup par vous-même ordonné <, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné. Si pourtant ce respect , si cette obéissance Paroit digne à vos yeux d'une autre récompense; Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis, J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis Peut-être assez d'honneurs environnoient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fut ravie, Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin. Si près de ma naissance, en eût marqué la fin. Fille d'Agamemhon, c'est moi qui, la première,

' Cette admirable résignation étoit inconnue des temps qa*on nomme héroïques. Llphigénie d*Euripide parle d'une manière bien différente; elle s'écrie: « Ah! ne m'arrachez pas la vie que je corn- ■ mence à peine à goûter. C'est le premier des biens... La mort la «plus glorieuse ne vaut pas la vie la plus méprisable. «Telle est notre délicatesse que Vlphigénie de Racine , en expriman| de pareils sentiments, eût détruit l'intérêt qu'inspire sa situation. Obligé de se conformer à nos mœurs pour être entendu patiemment, le poète a su embellir la victime d'une résignation vraiment religieuse , qui semble n'être que la soumission aine volontés d'un père;: ainsi, pounne pas blesser les mœurs antiques , il est rentré dans la peinture des sentiments les plus sublime!^ de la piété filiale. Ce nouveau genre de beautés est dû évidemment à l'influence de notre morale religieuse. On en retrouve l'empreinte dans tous les ouvrages de Racine ; mais cette scène est un des exemples les plus dignes d'être remarqués.

2i6 IPHIGÉNIE.

Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père ■ ; G est moi qui, si long-temps le plaisir de vos yeux. Vous ai fait de ce nom remercier les dieux, « . Et pour qui , tant de fois prodiguant vos caresses , Vous n'avez point du sang dédaigné les fbiblesses. Hélas ! avec plaisir je me feisois conter Tous les noms des pays que vous allez dompter ; Et déjà , dllion présageant la conquête , D un triomphe si beau je préparois la féte. Je ne m'attendois pas que, pour le commencer, Mon sang fût le premier que vous dussiez verser. Non que la peur du coup dont je suis menacée

' n y a dans cette scène plnsienn imitations d'Euripide. Mais Racine conserve à Iphigénie Tespêce de naïveté^^qui sied à une jeune fille, en y joignant toujours la dignité d'une4>nnce8se, et tout le sërieux inséparable d*une grande douleur. La naïveté quil loi donne d'après Euripide n'est donc pas ceUe d'Euripide. Il ne lui fait pas redire les propos de son enfance, mais il la fait parler selon son âge dans des vers tels que ceux-ci :

Hélas ! avec plaisir je me (aisois conter

fous les noms des pays que vous allés dompter.

Voilà le naïf. Il ajoute tout de suite :

Et déjà dllion présageant la conquête.

D'an triomphe si beau je préparob la fête.

Voilà le noble ; et tout de suite après il rentre dans la situation :

• Je ne m'attendois pas que , pour le commencer. Mon sang fût le premier qae vous dussiez verser.

Voilà le pathétique ; et c'est de toutes ces nuances que se composent la vérité de la nature et la convenance de l'art. Cette réunion qui, dans l'ancienne tragédie, n'a été bien connue que de Sophocle, n'a été perfectionnée que dans la nôtre, et ce^art va sans doute beaucoup plus loin que celui d'Euripide. (L.)

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