‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 165 sur 328 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

• AGAMEMNON, MÉNÉLAS, le chœuiu '

AGAMEMNON

Hëlas! qui dois-je plaindre? par qui commencer? Malheureux, c'est par toi-même! Je suis tombé dans les filets de la nécessité : un dieu , plus fort et plus habile que moi , a déconcerté tous mes projets. Le dernier des hommes est plus heureux que moi : il.peut répandre des larmes, s'abandonner librement à sa douleur. Les grands n'ont pas cet avantage: le peuple est notre maître; nous sommes esclaves de tout ce qui nous environne ^. Tu rougis de pleurer, malheureux; rougis encore plus de ne pas pleurer dans un si gtand malheur! Eh bien, que vais-je dire à Clytemnestre? comment faut-il la recevoir? de quel œil pourrai -je la regarder? sa présence ici met le comble à mes maux. Elle arrive sans être mandée. Mais ne devoit-elle pas naturellement accompagner sa fille , pour la remettre à son époux, pour remplir auprès d'elle l'office d'une tendre mère? Hélas! elle vient pour être témoin de ma perfidie! Et ma fille, ma malheureuse fille, c'est donc au dieu des enfers que je vais la donner pour épouse! Que je la plains! je crois entendre ses reproches : a Ah! père barbare, la mort est donc l'hymen que vous a me destinez! Puissîez-vous en célébrer un pareil, vous u et vos amis! » Mon fils au berceau va déchirer mon ame par ses cris. Je verrai cet enfant pleurer un malheur qu'il ne peut ni connoitre ni sentir encore. Maudit soit Paris; maudit soit ce fils de Priam, ce ravisseur d'Hélène, auteur de tous mes maux!

* Voyet Racine, act. I, $c. iv. — * Ibid., te. v.

^7» IPHIGÉNIE

LE GHOBUn.

Et moi , je m^intéresse à votre sort, comme une fetoselt étrangère doit s^intëresser an sort des rois '.

MÉlffELAS.

Mon frère, d6nne-«ioi )a main. •

AGAMEMNON

La voilà. Tu triomphes, et je snis dans le deuil.

MÉNÉLÀS.

j'en atteste ici le grand Pëlops nofre aïenl , j'en atteste Atrée notre père : je vais l'ouvrir tnop coeur, et, bannis^ sant tout artifice, te dévoiler mes vrais sentitfic?nts. Je n'ai pu voir couler tes larmes sans m'attendrir et sans pleurer moi-même. Je suis "redevenu ton frère : •tfies'pen^ sées, mon langage, tout est changé'; je me mets à ta place , je m'oppose à ce que tu sacrifies ta fille k mon intérêt particulier. 11 n'est pas juste que tu gémisses tandis que je serai dans la joie; et que tès*enfants périssent, tandis que les miens verront le jour. Queiiie friut-il donc? Une épouse illustre? n'en trouverai-je pas dans la Oï^ une autre qu'Hélène, si fhymen setil peut me rendre heureux? Quoi ! je me prîveroîs d'un fi*ère que je dois chérir, pour recouvrer une femme infidèle îîî^eseroH-^ pas remplacer im bien par un mal? insensé que j*étofs'! En y réfléchissant davantage, j'ai senti ce que c'e^ que d'immoler ses propres enfants. La pitié m'a parlé en faveur de la jeune victime; la voix du sang s'ert faifCtotendre. Quoi ! je laisserois égorger ma nièce pour ravoir ma femme! Qu'a de commun Hélène avec votre fille? Hh plutôt, que l'armée se sépare et abandonne l'AulîdeîEt vous, mon frère, séchez ces larmes qui baignent tos yeux, et qui font couler les tiennes. Si quelques orades regardent votre fille, ils me sont désormais tSti^angers.

' C'est la iraduction Kttérale : le sent n'est pt bien clair. (G.)

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