‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 220 sur 328 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

Je péris la dernière et la plus misérable >.

OENONE

Aime2&-vous?

PHÈDRE

De Tamour j'ai toutes les fureurs.

OENONE

Pour qui?

Tu vas ouïr le comble des horreurs.

J'aime... A ce nom fatal, je tremble Je frissonne. J'aime...

ŒNONE

Qtii? •

PHÈDRE

Tu connois ce fils de F Amazone, Ce prince si long-temps par moi-même opprimé?

OENONE

Hippolyte? Gtands dieux !

PHÈDRE

C'est toi qui Tas nommé ^ !

' CTest une traduction liitcralc d'un vers de Sophocle dans là tragédie d'Antigone. Cette fille d^Œdipe, sur le point d*élre ensevelie vivante dans une grotte profonde , sVcrie : « O tombeau , 6 « chambre nuptiale, 6 souterrain ma demeure éternelle, tu vas me « rejoindre à mes parents, qui sont descendus en foule dans Tem- ■ pire de Proserpine! Hélas J encore à lajieufde f fige y j'y descends « la dernière et la plus misérable. » ( Act. IV, se. ii. ) (G.)

* Quel dialogue ! les commentateurs y indiquent plusieurs imitations d*£aripide ; mais, nous le répétons , imiter ainsi , c'est créer. On pourra s*en convaincre h la lecture de la pièce {p-ecque, traduite par Geoffroy, et que nous plaçons à la si|ite de celle-ci. On doit remarquer avec quel sentiment de terreur Phèdre rappelle le

364 PHÈDRE

OENONE

Juste ciel! tout mon sang dans mes veines se glaoe! O désespoir ! ô crime ! ô déplorable race ! Voyage infortuné ! Rivage malheureux, Falloit-il approcher de tes bords dangereux!

PHÈDRE

Mon mal vient de plus loin. A peine au fils d'Egée Sous les lois de Fhymen je m'étois engagée. Mon repos , mon bonheur sembloit être afïermi; Athènes me montra mon superbe ennemi ' :

sort de sa famille ; et cependant chaque crime qu'elle rappelle diminue rhorreur du sien. Ce n'est point un artifice de Phèdre, mais c'en est un du poète, qui avoit besoin de préparer le public à un aveu interdit par les lois de la dëcence. Et la difficulté est si bien vaincue, qu'il n'y a qu'un lecteur très attentif qui s'aperçoive de Fart profond de cette scène.

' Le plus beau rôle qu'on ait jamais mis sur le théâtre dans aucune langue est celui ^e Phèdre. Presque tout Cf qu'elle dit seroit une amplification fatigante, si c'étoit une autre qui parlât de la passion de Phèdre. U est bien clair que , puisque Athènes lui montra son superbe ennemi Hippolyte , elle vit Hippolyte. Si elle rougit et pâlit à sa vue, elle fut sans doute troublée. Ce seroit un pléonasme, une redondance oiseuse dans une étrangère qui raconteroit les amours de Phèdre ; mais c'est Phèdre amoureuse et honteuse de sa passion ; son cœur est plein , tout lui échappe.

• Ut vidi, ut perii, at me malus abstotit erroc! • Je le vis , je rougis , je pâlis k sa vue.

Pent-OD mieux imiter Virgile?

Je sentis tout mon corps et transir et brûler. Mes yeux ne voyoient plus , je ne ponvois parler.

Peut-on mieux in^ter Sapho ? Ces vers , quoique imités , coulent de source; chaque mot trouble les âmes sensibles, et les pénètre. Ce

ACTE Je le vis, je rougis, j^ Un trouble s'éleva dh Mes yeux ne voyoiei] Je sentis tout mon ce Je reconnus Vénus e D'un sang qu'elle poi

n'est point une amplificati de Fart. (Volt.)

' Dans tout ce morcéa* ces mots, mon mal vient d*£uripide; mais le poëte.

a fonda dans ce conplet q que lantiquitë nous ait la

«TJtyidi,Qtperij Jele vit, je rougi

Celui d'Horace :

« In me te Cest Vénas tout >

Et trois Tcrs de la famea ( Traité du Sublime, chap de noblesse et d*ëlé£[ance

Un trouble s'élei Mes yeux ne voy< Je sentit Cout mo

Et, dans tous ces endroits originaux ; et quels origin.

au-dessous. On convient , modèle étonnant de toute leur perfection : intérêt , c point. (L.) Racine avoit i de Théocritc. Il la ciioit â de Famour; et c'est dans c traits admirables de ce m

366 PHÈDRE

Par des vœux assidus je crus les détourner : Je lui bâtis un temple^ et pris soio de Tomer ■ ; De victimes moi-même à toute heure entourée, Je cherchois dans leurs flancs ma raison égarée : D un incurable amour remèdes impuissants ^ ! En vain sur les autels ma main brûlo^t lencens : Quand ma bouche implorait le nom de la déesse, J'adorois Hippolyte; et, le voyant sans cesse, Même au pied des autels que je fisûsois fiimer, J'offrois tout à ce dieu que je nosois nommer. Je Tévitois par-tout. O comble de misère! Mes yeux le retrouvoient dans les traits de son père. Contre moi-même enfin j'osai me révolter: J'excitai mon courage à le persécuter.

Pour bannir l'ennemi dont j'étois idolâtre,

' Il est parle de ce temple dans Euripide , daos le scoUaste d'Homère, dans Diodore de Sicile, et dans Paosaoias : elle le fit nommer Hippolytion ; et il fut dans la suite nommé le temple de fënus la spéculatrice j parceque Phèdre l'avoit fait élever sur un endroit fort haut, d'où elle pouvoii voir Trëzène, où demeuroit Hippolyte. (L. R.)

* Ces deux mots, incurables et remèdes ^ qui ne sont pas toujours très nobles dans notre langue , sont ici très éXéçants et très po^ tiques. (G.) Racine imite ici ces beaux vers de Virgile :

« Insiaurat^c diem donis , pecadaroquc redosis ■ Pectoribus iahians , spiramia coosolit exta. « Heu vatuiu ignam meotes ! Quid vota fareotem , « Quid délabra jnvant? i>

« Ses offrandes précèdent le jour qu'elle appelle; et, l'oeil 6xé sur les flancs ouverts des victimes, elle interroge leurs entrailles palpitantes. O vanité d'une science mensongère ! Que peuvent les voeux , que peuvent les sacrifices pour calmer les fureurs d'une amante?» {j^neid., lib. IV, v. 68.)

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