ARICIE, ISMÈNE
ARICIE'
Hippolyte demande à me voir en ce lieu? Hippolyte me cherche, et veut me dire adieu? Ismène, dis-tu vrai? N es-tu point abusée?
ISMÉNE.
C'est le premier efFet de la mort de Thésée.
' On ne peut nier que cette scène et la suivante ^ qnoiqne sou* tenues, autant quil est possible, par le mérite du style, ne soient nécessairement froides après la scène de Phèdre : la disproportion est sensible. Elles sont de plus étrangères au sujet établi jusqu'ici : c*est là Finconvénient réel de cet épisode, et c*est pour cela qu^il n'est pas irrépréhensible comme celui d'Ériphile. Dans la suite de la pièce, ce défaut me paroit non seulement efïac^, mais bien pleinement racheté par les beautés qu'il produit. Ainsi, dans le quatrième acte, cet amour influe puissamment et sur l'action et sur Vm^ térét : c'est cet amour débouvert pour la première fois à l^èdre qui fait rentrer dans son cœur la vérité prête à en sortir, la frappe d*nne douleur non encore éprouvée, et la livre au dernier désespoir; et de là une de« situations les plus violentes et une des plus éloquentes scènes qui aient signalé le génie tragique. ^L.)Lope de Véga^ poète espagnol da seizième siècle, est auteur d'une pièce intitulée el Per» seguido, qui a plus d*un rapport avec Phèdre. H est probable que Racine la connoissoit, puisqu'il avoit, ainsi que Corneille, cultiva la littérature castillane. Cette pièce a pu lui fournir l'idée du rèl* d'Aricie, que les anciens n'avoieot pas indiqué.
PHÈDRE. 373
Préparez-vous, madame, à voir de tous côtés Voler vers vous les cœurs par Thésée écartés. Aricie, à la fin, de son sort est maîtresse, Et bientôt à ses pieds verra toute la Grèce.
AAIGIE.
Ce n'est donc point, Isméne , un bruit mal affermi ' ? Je cesse d'être esclave, et n'ai plus d'ennemi?
ISMÉNE.
Non, madame, les dieux ne vous sont plus contraires; Et Thésée a rejoint les mânes de vos frères.
ARIGIE.
Dit-on quelle aventure a terminé ses jours?
ISMÉNE.
On sème de sa mort d'incroyables discours. On dit que, ravisseur (Tune amante nouvelle. Les flots ont englouti cet époux infidèle. On dit même, et ce bruit est par- tout répandu, Qu'avec Pirithoiis aux enfers descendu ,
' Le mot bruit y pris dans, le sens de Racine, a quelque chose de plus vague que nouvelle; et, comme on dit une nouvelle mal fondée, on peut dire par analogie un bruit mal fondé ^ c'e8t-à-<Iire un bruit dénué de fondement, dénué de Traisemhlance ; mais le mot fondé a ici une signification qu'on ne pefat donner au mot affermi; car, en supposant qu'il pût se joindre au mot bruit, il ne pourroit exprimer la consistance de la nouvelle dans les esprits. Ainsi, un bruit mal affermi pourroit être t»iè$ bien fondé, comme un bruit mal fondé pourroit être fort bien affermi. On peut donc dire que le bruit de la mort de Thésée n*étoit pas ma/ affermi, puisque touc le monde croyoit à cette mort; mais il étoit mal fondé, puisque Thésée tivoit encore. Les commentateurs n'ont donné aucune raison contre l'emploi de cette expression ; mais tous se sont accor^ dés à la blâmer.
374 PHÈDRE
Il a vu le Cocyte et les rivages sombres,
Et s'est montré vivant aux infernales ombres;
Mais qu'il n'a pu sortir de ce triste séjour,
Et repasser les bords qn'orï passe sans retour ■ .
ÀBICIE.
Croirai-je qu'un mortel, avant sa dernière heure, Peut pénétrer des morts k profonde demeure? Quel charme l'attiroit sur ces bords redoutés?
ISMÉNE.
Thésée est mort, madame, et vous seule en doutez : Athènes en gémit; Trézéne en est instruite. Et déjà pour son roi reconnott Hippolyte; Phèdre, dans ce palais, tremblante pour son fils. De ses amis troublés demande les avis.
ARICIE
Et tu crois que, pour moi plus humain que son père, Hippolyte rendra ma chaîne plus légère; Qu'il plaindra mes malheurs?
ISMÉNE.
Madame, je le croi.
ÀRICIE.
L'insensible Hippolyte est-il connu de toi?
Sur quel frivole espoir penses-tu qu'il me plaigne,
Et respecte en moi seule un sexe qu'il dédaigne?
Tu vois depuis quel temps il évite nos pas,
Et cherche tous les lieux où nous ne sommes pas.
FSMÉNE.
Je sais de ses froideurs tout ce que l'on récite;
' Il ëtoit impossible de mieux rendre Vonde irrepassable de Virgile : ripam irremeabilis undœ.