‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 235 sur 328 · ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V

ŒNONE

Souvenez-vous d'un fils qui n espère quen vous.

PHÈDRE

On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous, Seigneur. A vos douleurs je viens joindre mes larmes ; Je vous viens pour un fils expliquer mes alarmes. Mon fils n a plus de père ; et le jour n est pas loin Qui de ma mort encor doit le rendre témoin. Déjà mille ennemis attaquent son enfance : Vous seul^ouvez contre eux embrasser sa défense. Mais un secret remords agite mes esprits : * 'Je crains d'avoir fermé votre oreille à ses cris. Je tremble que sur lui votre juste colère Ne poursuive bientôt une odieuse mère.

HIPPOLYTE

Madame, je n ai point des sentiments si bas.

Quand vous me haïriez, je ne m'en plaindrois pas i, Seigneur : vous m'avez vue attachée à vous nuire; • Dans le fond de mon cœur vous ne pouviez pas lire. A votre inimitié j'ai pris soin de m'offrir : Aux bords que j'habitois je n'ai pu vous souffrir; En public, en secret, contre vous déclarée, J'ai voulu par des mers en être sépai^ée; J'ai même défendu, par une expresse loi. Qu'on osât prononcer votre nom devant moi.

Vers heureux et naturel : la douceur, la soumission de Phèdre , sont parfaitement dans le ton de la passion. Tout ce commencement de scène, dont le dialogue est si vrai , si juste, et si touchant, appartient à Racine. (6.)

386 PHÈDRE

Si pourtant à laffense on mesure la peine. Si la haine peut seule attirer votre haine, Jamais femme ne fut plus digne de pitié, Et moins digne, seigneur, de votre inimitié.

HIPPOLYTE

Des droits de ses enfants une mère jalouse Pardonne rarement au fils d'une autre épouse; Madame, je le sais : les soupçons importuns Sont d'un second hymen les fruits les plus communs. Tout autre auroit pour moi pris les méme^ ombrages S Et j'en aurois peut-être essuyé plus d'outrages.

PHÈDRE

Ah, seigneur ! que le ciel, j'ose ici l'attester, De cette loi commune a voulu m'excepter ! Qu'un soin bien différent me trouble et me dévore*.

Madame, il n'est pas temps de vous troubler encore: Peut-être votre époux voit encore le jour*; Le ciel peut à nos pleurs accorder son retour. Neptune le protège, et ce dieu tutélaire.

■ Var. Toute antre auroit pour moi pris les mêmes ombrages.»

Le mot ombrage, dans le sens figure, ne s'emploie guère quaa singulier. Quant à la préposition pour, il paroit que , du temps de Racine, on disoit également prendre ombrage pour quelqu'un, ou prendre ombrage de quelqu'un. Cette dernière locution est la seule en usage aujourd'hui.

* Si Hippolyte a lieu de croire que son père vit encore, pourquoi se hÂte-t-il d'en hériter ? Pourquoi fait-il le partage de ses états? Pourquoi dispose-t-il du royaume d'Athènes en fevcurde ceue Aricie si odieuse à son père ?(G.) La répétition du mot encore est une légère négligence.

Page 1