‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 236 sur 328 · ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V

Ne sera pas 'en vain imploré par mon père '.

PHÈDRE

On ne voit point deux fois le rivag(è des morts ^, Seigneur: puisque Thésée a vu les sombres bords. En vain vous espères qu un dieu vous le renvoie ; Et Favare Âchéron ne lâche point sa proie ^. Que dis-je? Il n'est point mort, puisqu'il respire en vous. Toujours devant mes yeux je crois voir mon époux : Je le vois, je lui parle; et mon cœur... je m'égare, Seigneur; ma folle ardeur malgré moi se déclare.

HIPPOLYTE

Je vois de votre amour Teffet prodigieux :

' Ces vers préparent le dénoûment. Hippolyte prédie son propre malheur. Gest une grande adresM du poète, et Tune de ces délicatesses dont Racine seul semble avoir connu le secret. (G.)

' ■ Non anquam amplias

a Convexa tetigit supera , qui mersos «emel ,« Adîit iileiitem nocte perpetaâ domum, etc. »

■ n ne revoit jamais la lumière du jour, celui qui est une fois descendu dansja nuit éternelle , demeure silencieuse des morts. » (SéHBQOK, Hippolytus, act. I, se. ii.)

' On croit que Racine a voulu exprimer, par ce mot avare, l'épitkéte de tenacis qui est dans Sénèqne ; mais pourquoi ce grand poëte auroit-il cherché à traduire Sénèque, quand il avoit sous les yeux A^rgile, qui dit heaucoup mieux que Sénéque, au second livre des Géorgiques , v. 49^ :

m Strepitomque Achcrontis avari ? •»

L'épithète d*avari, en latin, est bien plus riche et plus poétique que celle de tenacis. Ce n*est donc point à Sénèquc que Racine doit Yavare Achéron : c'est h Virgile, bien plus digne d'avoir un tel imitateur. (G.)

368 PHÈDRE

Tout mort qu'il est, Thésée est présent à vos yeux S

Toujours de son amour votre ame est embrasée.

PHÈDRE

Oui , prince, je languis , je brûle pour Thésée * : Je Taime, non point tel que Font vu les enfers, Volage adorateur de mille objets divers, Qui va du dieu des morts déshonorer la couche; Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche. Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi^ Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi. Il a voit votre port, vos yeux, votre langage; Cette noble pudeur coloroit son visage Lorsque de notre Crète il traversa les flots. Digne sujet des vœux des filles de Minos. Que faisiez-vous alors? Pourquoi, sans Hippolyte, Des héros de la Grèce assembla-t-il Félite? Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes- vous alors Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords? Par vous auroit pérï le monstre de la Crète, Malgré tous les détours de sa vaste retraite : Pour en développer Fembarras incertain , Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.

' Tout mort quil est y expression un peu trop familière, qui esi releyée par rhémistiche suivant, mais qui, placée à la fin du vers, ne seroit pas supportable. Nul poète n'offre un plus grand nombre de ces locutions familières , qui empruntent toute leur noblesse de la place qu elles occupent.

* Cette scène est en ' grande partie imitée de Sénèque. Vo jei les notes à la fin de la pièce. •

^ Jprès soi: la grammaire voudroil après lui. Voyez, sur l'emploi des pronoms lui et soi, tome I, page 373, note 3.

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