ACTE II, SCÈNE V
Tu me haïssois plus, je ne t'aimois pas moins; Tes malheurs te prétoient encor de nouveaux charmes. J'ai langui, j'ai séché dans les feusb, dans les larmes : II suffit de tes yeux pour t'en persuader, Si tes yeux un moment pou voient me regarder '. Que dis-je? Cet aveu que je te viens de faire, Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ^? Tremblante pour un fils que je n'osois trahir, Je te venois prier de né le point haïr : Foibles projets d'un cœur trop plein de ce qu il aime! Hélas ! je ne t'ai pu parler que de toi-même! Venge-toi, punis-moi d'un odieux amour : Digne fils du héros qui t'a donné le jour, Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite. La f euve de Thésée ose aimer Hippolyte! Crois-moi, ce monstre afïreux ne doit point t'échapper; Voilà mon cœur : c'est là que ta main doit frapper. Impatient déjà d'expier son offense, Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance.
' Quelle amertume d'idce et d'expression dans ce vers ! La passion a-t-elle quelque chose de plus douloureux? Et tout ce couplet si admirable appartient au poète françois. Il semble que quand Racine marche ^out seul, il na d'abord suivi des modèles que pour faire voir combien il savoit les devancer. (L.)
* Voilà peut-^tre re qu'il y a de plus profond et de plus beau dans tout ce morceau. Il dtott impossible de mieux peindre l'irrésistible ascendant de la passion qui maîtrise Phèdre, et, par cons<$quent,de la rendre plus excusable; et, comme on nepouvoit la rendre intéressante qu'autant qu'elle seroit à excuser et à plain* dre, l'auteur a saisi le point capital. Cétoit là l'effort et le triomphe de son art; mais il dëpeadoit d'une force de conception et de style interdite à la mëdiocritë. (L.)
392 PHÈDRE
Frappe : ou si tu le crois indigne de tes coups; Si ta haine m'envie un supplice si doux. Ou si d'un sang trop vil ta main seroit trempée ', Au défaut de ton bras préte-moi ton épée; Donne \ •
' D'Olivet trouve an barbarisme de phrase dans l'emploi da conditiooDel présent : si ta main semit trempée. Desfontaines essai« longuement de justifier Racine par des rèçleit de logique, qui ne décident pas la question. Il nous semble que, pour la décider^ il suffit d'exprimer en prose l'idée de Racine, en rappelant l'indicatif des deux vers précédents. La phrase de Racine peut se construire ainsi: Si tu ot>ts mon cœur indigne de tes coups, ou si tu crois que etun sang trop ûil ta main seroit trempée. Racine a sous-entenda le verbe croire dans le second membre de la phrase , et il suffit de le rétablir pour montrer la ju5tesse de son expression. C'est une ellipse qui seule pouvoit rendre son idée, car la phrase ne pr6»enteroit plus le même sens si l'on substituoit, comme le veut l'abbé d'Olivet, le mot étoit au mot seroit. Si tu crois que d'un sang trop vii ta main seroit trempée, ou si tu crois que d'un sang trop vil ta main étoit trempée, ont deux significations différentes. En admettant cette ellipse , la phrase est correcte.
' L'épce d'Htppolyte demeurée entre les mains de Phèdre est une très ingénieuse invention de Sénèque, que Racine n'a pas manqae' de s'approprier. Mais ce qu'il emprunte devient toujours meillear entre ses mains. Dans Sénèque, c'est Hippolyte qui tire son épée pour tuer Phèdre prosternée à ses genoux : l'abjection de l'ime et la brutalité de l'autre sont également rcpréhensibles. On voit combien Racine s'y est mieux pris; mais, pour en venir jusqu'à troabler et effrayer Hippolyte au point de laisser, avec quelque vrai* semblance, son épée dans les mains de Phèdre, il fallott pousser le délire et les emportements de celle-ci jusqu'à pouvoir s'emparer de cette épée et l'emporter^ tandis qu'Hippolyte reste confondu et comme hors de lui. Si tout n'étoit pas passionné jusqu'au sublime, tout seroit froid jusqu'au ridicule. Ce sujet, comme celai d'Jthttlie, dépendoit particulièrement de l'exécntion. (L.)