‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 298 sur 328 · ACTE If, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE If, SCÈNE II

vices de Thumanité; ce n'est pas l'esprit, c'est le cœur qui se corrompt. Nous voyons le bien, et nous faisons le mal; nous connolssons la vertu, et nous nous livrons au vice : les uns par indolence, les autres, parcequ'ils préfèrent quelque autre Volupté au plaisir pur de la vertu. La vie est semée de divers écueils vers lesquels un dangereux penchant nous entraine, les longues et frivoles conversations, l'oisiveté, la mauvaise honte, bien différente de la pudeur: la pudeur est une vertu, la mauvaise honte est le fléau des familles > . En faisant ces réflexions , je me croyois à Fabri de tout égarement ; aucun poison ne me sexobloit capable de troubler mes esprits. C'est ici que je vaL% vous dévoiler les plus secrètes pensées de mon ame. Quand l'amour, d'un trait imprévu, est venu percer mon cœur, j'ai cherché les moyens de supporter ou d'adoucir ma blessure ; et d'abord je me suis imposé le plus profond silence ; j'ai voulu cacher soigneusement ma plaie : la langue infidèle sait répandre les secrets d'autrui, et se fait à elle-même les plus grands maux. J'ai ensuite essayé de vaincre cette folie h force de sagesse. Enfin, ne pouvant en venir à bout, j'ai pris le parti de mourir : c'étoit ma seule ressource. Puissent mes vertus éclater au grand jour! mais qu'une sombre nuit ensevelisse mes foiblesses ! Je connoissois la honte de mes désirs, l'opprobre de ma maladie; je n'ignorois pas que mon sexe rendoit encore ma passion plus odieuse. Périsse misérablement celle qui , la première, osa souiller le lit conjugal! Cette infamie, après avoir souillé les plus illustres familles, s'est étendue jusque sur les maisons du peuple : car lorsque les grrands, faits pour servir de modèle, oublien^les senti-

' AtJheç , pudenr, mauiraisc ou bonne ; ToiUk pourquoi le texte ajoute littéralement : « Si la pudeur étoit toujours pbcce à propos , on n'en dis- • tingueroit pat deux espèces, puisque les deux portent le même nom. « (G.)

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ments de Honneur, les petits ne sont pas trop portés ^ suivre leur exemple. Je hais encore plus ces femmes vertueuses dans leurs discours , criminelles dans leurs actions. O puissante reine de Chypre ! comment osent-elles leyer les yeux sur leurs époux] Gomment ne craignentelles pas que les ténèbres même leurs complices , que les murs qui recèlent leur honte ne prennent la parole pour les accuser ! Voilà , 6 mes amies ! voilà ce qui prononce l'arrêt de ma mort. Que ma vie s'éteigne , avant qoe je déshonore et mon époux et les enfants sortis de mon sein ' ! Qu'ils lèvent librement la tête, qu'ils habitent avec honneur l'illustre ville d'Athènes ! ma mort assurera leur gloire et la mienne. Le cœur le plus noble et le phis ferme est abattu par l'infamie d'un père ou d'une mère coupable. Une conscience pure, le sentiment de l'honneur et de la vertu', sont des biens plus précieux que la vie. Le méchant ne peut toujours se dérober à la connoissance des hommes : un jour vient où le masque tombe , le temps ^ présente un miroir où leurs crimes se réfléchis" sent. O dieux ! épargnez-moi cet affront !

' LE CHOEUR

Quels sont dans tous les coeurs les droits de la vertu ! Quelle gloire s'attache par-tout aux mortels vertueux !

LA NOURRICE

Reine, votre malheur m'a d'abord jetée dans la plus profonde consternation ; je reconnois maintenant mon erreur. De nouvelles réflexions dissipent mes premières alarmes. Ce qui vous arrive n'a rien de si étrange , de si extraordinaire. Vous éprouvez la colère de Vénus, vous aimez : qu'y a-t-il d'étonnant? Combien d'autres ont aimé! Et, pour vous punir de cet amour, vous voulez perdre

' Voyet Racine, act. III, se. ni.

' Le texte ajoute : comme unejeunefiUe. (G.)

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