ACTE IV, SCÈNE V. 5ai
THÉSÉE
Hélas ! pourquoi le ciel nVt-il pas donné aux hommes des signes certains pour distinguer les amis vertuetfic et iîdéles d'avec les hypocrites et les fourhes ! L'homme devrait avoir deux langages : l'un pour la justice et la vérité, l'autre pour les circonstances, aBn que si son ame tramoit quelque perfidie, il fût malgré lui trahi et dénoncé par la voix de la vérité et de la justice.
HIPPOLTTE.
Afauroit-on calomnié près de vous? Vous me traitée en criminel, cependant ma conscience ne me reproche rien. Si je reste interdit et trouhlé, c'est que les paroles échappées au transport de votre colère portent l'épouvante dans mon ame.
THÉSÉE
De quoi n'est pas capable la perversité des hommes ! L'audace et la témérité n'auront-elles donc jamais de frein ni de bornes ! S'il faut que la vie humaine ne soit qu'un progrès continuel de vices, et que les enfants soient toujours pires que leurs pères , ô dieux ! créez donc un autre univers pour recevoir les méchants et les scélérats. Voyez ce jeune homme qui, né de mon sang, n'en a pas moins souillé mon lit; et que mon épouse, du sein de la mort même, a convaincu du plus grand des crimes! Traître, après avoir commis le plus| noir des attentats , ose présenter 'ici à ton père un visage odieux; vante les vertus qui t'élévent au-dessus de l'humanité; nonfhie les dieux avec qui tu entretiens commerce ; exalte ta pudeur sauvage, ta'chasteté incorruptible; fais parade de ta fru* galité; affecte de ne point toucher à la chair des animaux, pour éblouir le vulgaire par une fausse austérité ; célèbre les mystères de ton maître Orphée; repais-toi de la fumée d'un vain savoir. Non, ces discours trompeurs et frivoles, qui semblent accuser les dieux d'imprudence
52a HIPPOLYTE.
et d^erreur, ne peuvent plus m'abuser : te voUà convaincu d'uA crime infâme. Hommes honnêtes, fuy«c ces hypocritts de veitu et de sagesse! Us ne cherchent <fa*k surprendre Tadmiration publique par de ^ands mots^ tandis qu'en secret ils se souillent des plus honteux forfaits. Tu croyois q[ue Phèdre emporteroit dans la nuit du tombeau rhorf«ur de tes attentats! Monstre, tu t'es trompé! La voilà qui t'accuse. Quels. discours, quels serments peux-tu opposer à cette lettre dont le témoignage t'accable? Diras-tu que Phèdre te haïssoit, comme le fruit d'un hymen clandestin, toujours odieux aux femmes guidées par le sentiment de l'honneur et de la vertu? Elle ne connoissoit donc guère le prix de la vie, si, pour satisfaire sa haine contre toi, elle a consenti à la perdre. Tu me diras que la folie est naturelle aux femmes; mais je connois des hommes capables de faire de plus grandes folies qu'une femme, quand Vénus égare leurs sens > : trop heureux de trouver une excuse dans la liberté de leur sexe ! Mais c'est en vain que je conteste ici avec toi. Regarde ce cadavre : ta victime elle-même dépose contre toi. Ote-toi de ma présence! Fuis loin de ces lieux, et prends garde de mettre un pied téméraire, soit dans les murs de la superbe Athènes , soit dans aucun des états soumis à ma puissance! Si j'y soufFrois un brigand tel que toi, Sinis auroit droit de me reprocher sa mort, et il me délendroit de m'en glorifier ;. les rochers qui virent tomber Scyron dans 1^ mer ne pourroient plus attester que mon bras est terrible aux méchants.
LE CHOEUR
Est-il sur la terre un seul homme qu'on puisse dire heureux, quand on voit une famille naguère si florissante se renverser et se détruire?
' Le texte dit : Tu me diras tfue la folie est étrangère aux hommes , et qiCelU est innée chez les femmes. (G.)