‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 72 sur 328 · SALUT · texte numérisé non relu

SALUT

I. Les souverains dont les états sont florissants, et qu'on veut engager dans une guerre,. doivent examiner avant tout s'ils sont libres de rester en paix : ils considéreront ensuite si cette alliance est d'accord avec la justice et avec leur sûreté, et s'ils doivent en attendre de la gloire ou de la honte. S'il vous étoit permis, Arsace, d'espérer une paix durable , si les ennemis les plus perfides n'étoient à vos portes, si la ruine des Romains ne vous pVomettoit une gloire immortelle, je n'oserois point

* REX HITHRIDATES REGI ARSACI SALtTTEM.

* I. Omnes qui, secundis rehas suis, ad belli societatem orantur, considerare debent liceatne tum pacem agere;^ein quod quxritur, satigne pinm, tutum, gloriosum, an indecoram sit. Tibi si perpétua pace frui liceret; nisi hostes opportuni et scelestissumi ; nisi egregia fama, si Romanos oppresseris, futura est : neqne

réclamer votre alliance , j'espèrerois en vain d^assûcier mes malheurs à vos prospérités.

n. Le ressentiment que la dernière guerre vous a laissé contre Tigrane , la triste situation de mes affaires , sembleroient devoir vous arrêter ; mais ces motifs , si voug savez les apprécier, ne serviront qu'à nous unir. Tig^rane, pressé par le dang;er, acceptera toutes les conditions que vous lui imposerez. Quant à moi, je dois à ma mauvaise fortune Fexpérience qui donne de sages conseils; et l'exemple de mon malheur est la leçon la plus utile que je puisse vous .offrir dans votre prospérité.

III. Sachez que les Romains n'ont jamais eu qu'un seul motif de faire la guerre à tant de peuples et à tant de rois, Tinsatiable passion des richesses et du pouvoir ; c'est ce qui d'abord les arma contre Philippe, roi de Macédoine : maiS; se voyant pressés par les Carthaginois, ils feignirent d'être les amis d'Antiochus * , qui marchoit au se-

■ Il but •ouft-entendre cum AnthchOf et noa cum Philippo ; car les Ronudm ne pouvoicDC feindre d'être les amis de Philippe, à qui ils avoient déjà déclaré ta guerre. La phrase suivante jnstifie cette interprétation.

petere andeam societatem , et frustra mala mea ctim tais bonis misceri sperem.

II. Atqni ea qua te morari posse yidentor, ira in Tigranem recentis belli et meae res panim prospère, si vero œstnmare voles, maxumè bortabantur. Ille eoim obnoxius , qdalem tu voles societatem accipiet : mihi fortnna, multis rébus ereptis, usum dédit bene suadendi; et, quod florentibus optabile est, ego non validissamus praebeo exemplum quo rectios tua componas.

ni. Namque Romanis , cum nationibus, populis, regibus cunctis, una et ea vêtus causa bellandi est, cupido profunda imperii et divitiarum : quà primum.cum rege Macedonum Philippo bellum aumsére. Dùm à Cartbaginiensibus premebantur, amicitiam simu-

cours de Philippe ; et , par une politique insidieuse , ils l'èloignèrent , en lui cédant FAsie. Philippe une fois défait, Antiochus fut contraint de leur payer dix mille talents ; puis ils le dépouillèrent de toute TAste en-deçà du mont Taurus. Enfin , après plusieurs combats dont les succès furent divers, Persée, fils de Philippe, se confia à leur foi , en présence des dieux de Samothrace. Le traité lui donnoit la vie; mais ces hommes, féconds en ruses perfides, imaginèrent, pour éluder leurs serments, de le faire périr, en le privant du sommeil.

IV. Maintenant ils se glorifient de Tamitié d'Eumène, lui qu'autrefois ils ont livré à Antiochus pour en obtenir la paix. Us réduisirent Attale, qu'ils avoient accablé d'outrages , et dont ils épuisèrent les trésors , à n'être plus que le gardien de son royaume asservi ; et de roi qu'il étoit, ils en firent le plus misérable des esclaves. Enfin^ après avoir supposé un testament impie, ils dépouillèrent son fils Aristonicus , qui réclamoit l'héritage paternel, et l'enchaînèrent à leur char de triomphe comme un ennemi vaincu. L'Asie devint leur proie; et à la mort de Nicoméde, ils ravagèrent la Bithynie, quoique ce

lantes, ei subTenientem Antiochum conccssione Asiae per dolam avertére ; ac mox à Philippe , ÂnCtochus omni cis Taoram agro et decem millibus talentonim spoliatus est. Persen deinde , Philippi filium, post multa et varia certaraina , apud Samothracas deos acceptum îo fidem, callidi et repertores perfidi», quia pacto yitaiD dederant, insomuiis occidérQ.

rV. Eamenom, cujus amiciciam gloriosè ostentant, initio prodidére Antiocho pacis mercedem. Post, Attalum, castodem agri captivi, sumtibas et contumeliis ex rege miserrimum servorum effecére; simtilatoqae impio testamento, filium ejus Arisionicum , quia patrium regunni petiverat, hoslinm more per triumphnra duxére. Asia ab ipsis obsessa est. Postremo totam Bitbyniam, Ni-

IMITATIONS. • lai

prâce eût un fils de Nusa, qa'îk avoient eux-mêmes recounue reine.

V. Qu'est-il besoin de parler de moi? de moi, que tant de provinces et de royaumes séparoient des Romains. Mais iJs convoîtoient mes richesses, ils s'irritoient de ma haine pour la servitude, et ils me ^rent attaquer par P^icoméde. Connoissant tonte leiir perfidie, je prévis ce qui devoit arriver, et j'en pris à témoin le i:oi Ptolémée et les Cretois, seules puissances restées libres sur la terre : puis , ven^^eant met injures , je chassai Nicoméde de la Bitfaynie ; je repris cette Asie , dépouille d'Antiochus, et j'aflPrancliis la Grèce d'un cruel esclavage. La trahison d'un Archêlaiis, le plus vil des esclaves ^ vint arrêter mes entreprises. Ceox qui, par lâcheté ou par one politique honteuse, ne prirent point les arm.es, comme si moi seul j'eusse dû la défendre, expient cruellement leur faute. Ce n'est qu'à prix d'argent que Ptolémée retarde sa perte; et la g;uerre, déjà une fois portée chez les Cretois , ne sera terminée que par leur ruine.

comede mortuo, diripuére; quum filius Nusae, quam re|;inain appellaverant, genitus hand dubiè esset.

y. Nam quid ego me appellem? quem disjunctum undiqne regois et tetrarchiis ab imperio eorum, quia fama erat divitem neque serviturum esse, per Nicomedem bello lacessivenint; sceleris eorum haud ignanim , et ea quœ accidére testatom antea , Cretenses solos omnium liber os eâ tempestate , et regem Ptolemaeam. Atque e{][o, nltas injurias, Nicomedem Bithyniâ expuli, Asiamqnc spoUum régis Antiochi recepi , et Graîciœ demsi grave servitinm. Incœpta roea po.stremus servorum Archelatis, ezercitu prodîto, impedivit; ilUque quos ignavia aat prava caiUditas, nti mei» laboribus tuti essent, armis abstinuit, acerlûssumas pœnas ftolvost. Ptolemasus preiio diem belli prolatat : Cretenses impugnati semel jam, neqae finem nist exscidio linbituri.

ïM • IMITATIONS.

VI. Persuadé que les Romains , arrêtés par leurs dis* cordes civiles, différoient la guerre plutôt qu'ils ne m'aecordoient la paix, j'ai repris les armes malgré Tîgrane, qui reconnut trop tard la sagesse de mes conseils, maigre votre éloignement et la servilité de tous les autres peuples. Sur terre , j'ai battu , auprès de Ghalcédoine , leur général Marcus Gotta ; et la mer m'a vu détruire leur flotte la plus magnifique. «Tétois sous les murs de Gyzique avec une armée nombreuse : mais le siège trainoit en longueur ; les vivres manquoient , je ne voyois arriver aucun secours , et la saison ne permettoit ]^lus de tenir la mer. Déterminé par c^s conjonctures, mais non forcé par l'ennemi, je retoumois dans mon royaume, lorsque, sur les côtes de Para et d'Héraclée, la tempête ayant dispersé ma flotte, je perdis l'élite de mes soldats.

VII. Retranché derrière Cabire, je ne tardai point à rétablir mon armée; ensuite, après quelques alternatives de bons et de mauvais succès, la disette vint nous assaillir de nouveau, Lucullus et moi : mais le voisinage du royaume d'Âriobarzane, que la guerre avoit épargné, lui offrit des

VI. Equidem qnum mihi, ob ipsorum interaa mala, dilata prielia magis quam pacem datam intelligerem ; abnnente Tigrane, qai mea dicta sero probat, te remoto procnl, omnibu8 aliia obnoiiis , rursus tamen bellum cœpi ; Marcamque Gottara , Romanuia ducem, apud Ckalcedona terra fiidi, mari exsni classe pulebermmâ. Apud Cyzicum , magno cum exercitu, in obsidiobe morautî frumentum defuit, nullo circum adnitente; simul hyems mari prohibebat: ita, sine vi hostium, regredi coactus in patrium regnum , naufragiis , apud Param et Heracleam , militum optumos cum classibns amisi.

Vn. Restituto deinde apud Cabira exercitu , et yariis inter me atque LucuUum prxliis, inopia rursus ambos incessit : illi suberar regnum Ariobarxanis, bello intactum: ego , vastatis circum omni-

ressources; et moi, je fus obligé de regagner FArménie à travers un pays totalement dévasté. Les Romains m'y suivirent, on plutôt ils furent fidèles à leur projet de renverser tous les trônes ; et parcequ'ils éloignèrent du combat une grande partie de l'armée de Tigrane, en la resserrant dans des lieux difficiles , ils exaltent comme une victoire cette imprudence de leur ennemi.

Maintenant, je vous le demande, pensez- vous qu'après ma défaite il vous soit plus facile de résister, ou que les Romains mettent un terme à la guerre? Je sais que vous avez de grandes ressources en soldats , en armes , en richesses; et cela même qui me fait rechercher votre alliance, vous désigne à leur cupidité.

VIII. Au reste, tandis que j'ai des soldats vieillis dans les batailles, que le royaume de Tigrane n'est point entamé , et que la guerre , encore loin de vos états', peut , sans embarras pour vous, se tern^iner par nos armes, il ne vous est pas permis d'hésiter; car nous ne pouvons ni vaincre ni être vaincus sans que vous soyez en danger.

Ignorez-vous que les Romains ont tourné leurs armes • bas locis , in Armeniam concessi ; secutlque Romani , non me, sed morem saam omnia régna snbTertundi, quia multitudinem artis locis pngnâ prohibaére, impradentiam Tigranis pro yictoriâ ostentant.

Nonc quseso considéra, nobis oppressis, utrum firmiorem te ad resistendnm , an finem belli futurum putes ? Scio equidem tibi magnas opes Tirorum, armorum, et auri esse; et eà re à nobis ad aocietatem, ab iUis ad praedam peteris.

Vlll. Ceternm consilium est, Tigranis regno integro, meis militibns belli prndenlibus, procul ab domo, parvo labore, per nostra corpora bellum conficere; quando neque vincere neque TÎnci sine tao periculo possumns.

An ignoras Romanos, postquam ad occidentem pergentibus

oontre nous parceque. FOccideot De leur offroit plus que de vastes mers? Depuis leur origine^ ils doivent tout à la violence^ leur ville, leurs femmes, leur territoire, leur empire : misérables aventuriers , jadis sans patrie , sans famille, nés pour le malheur du monde, ils bravent les lois divines et humaines, leurs alliés, leurs amis, les peu» pies voisins ou étrangers; les riches comme les pauvres, ils subjuguent, ils exterminent tout, regardant comme ennemi quiconque n^est pas leur esclave, et sur-tout haïssant les rois. Cependant la liberté convient à peu. de nattions ; la plupart ne demandent que des maîtres justes. Maintenant nous sommes odieux aux Romains, nous leur disputons l'empire; mais un jour nous pourrons être les vengeurs du monde.

IX. Pour vous, maître de Séleucie, la plus grande des villes ; maître de la Perse , le plus riche des royaumes , qu'attendez-vous des Romains? Des ruses pour le prë^ sent, la guerre pour l'avenir. Armés contre tous, ils sont sur-tout à craindre pour ceux dont la défaite leiir promet de plus riches dépouilles. Cest par l'audace, c'est par la

finem Oceanus fecit, arma hue conTertisse? neque quicqaam à principio ni<i raptum habuére, domum, conjages, agros , împenuro? Gonvenas, olim sine patriâ, sine parentibus, peste conditos «rbis terrarum ! quibus pon hamaoa uJla neque divina obstant , quin socios, amicos, procul juxtaque sitos, inopes, potentisque, trahant excidantque; omniaque non serTa , et maxume régna, hostilia ducant? namque pauci iibertatem, pars magna justos dominos Tolnnt. Nos suspecti sumus, smuli, et in temporevindices adfuturi.

IX. Tu vcro, cui Seleucia, maxuma urbium, regnumque Persidis inclatis divitiis est, quid ab illis, nisi dolum in pMcsens et postea bellam exspectas? Romani in omnis arma habent, acerrama in eos quibus victis spolia maxuma sunt : audeado et fallendo.

trahison^ c'est en éternisant la guerre, qu'ils ont créé leur puissance. Ainsi ils extermineront tout , si on ne les extermine eux-mêmes. Mais leur perte sera facile , si nous enveloppons leur armée dépourvue de vivres et de secours , vous du côté de la Mésopotamie, nous du côté de l'Arménie. Jusqu'ici nos fautes ont fait tous leurs succès. Quelle gloire pour vous de secourir deux grands rois, et d'accabler ces brigands ; ennemis des nations ! Je vous invite, je vous exhorte à suivre mes conseils : ne souffrez pas qu^un seul empire envahisse tous les autres , et ne consentez point k notre ruine , lorsque notre alliance peut vous assurer la victoire.

et bella ex bellis serendo, magni facti. Per hune rnorem eitin- 0uent omnia aat occident; qnod difficile non est, si tn Mésopotamie, nos Armeniâ circnmgredimur exercitam sine firumento, aine aaxiiiis: fortnna autem nostris vitiis adhuc incolumis. Teqae ilJa fama seqoetor, anxilio profectnm magnis regibus , latrones gentinm oppressisse. Quod ad facias moneo hortorque , neu malis pemicie nostrâ unum imperiuro proJatare, qnàm societate yictor fieri.

* Sallust. , Fragm. , lib. IV.

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