‹ Œuvres complètes de J. RacineChapitre 73 sur 328 · TRAGÉDIE · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE

D n'y a rien Ûe plus cëlébre dans les poètes que le samBee d'Iphigénie; mais ils ne s'accordent pas tous ensemble sur les plus importantes particularités de ce sacrifice. Les uns, comme Eschyle dans Agamem non y Sophocle dans Electre, et, après eux , Lucrèce , Horace, et beaucoup d'autres, veulent qu'on ait en effet répandu le sang dlphigénie, fille d'Agamemtton, et qu'elle soit morte en Aulide. Il ne faut que lire Lucrèce, au commencement de son premier livra:

«• Aiilide qno pacte Triviaî vif^nis aram

• Iphiaoassai tarpanint sangoine fœdè

• Ductores Danaûm, «te. > »

Et Qytemnestre dit, dans Eschyle, qu'Agamemnon, son mari, qui vient d'expirer, rencontrera dans les enfers Iphîgénie , sa fille , qu'il a autrefois immolée.

D'autres ont feint que Diane, ayant eu pitié de cette jeune princesse, l'avoit enlevée et portée dans la Tauride , au moment qu'on l'allôit sacrifier, et que la déesse avoit Sut trouver en sa place ou une biche, ou une autre victime de cette nature. Euripide a

' «Gomment les chefs des Grecs, rassembles dans TÂnlide, sotifllèreiit honteusement Faatel de Diane da sang d'Iphîgénie. » (G.)

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suivi cette fable , et Ovide Ta mise au nombre des

métamorphoses.

Il y a une troisième opinion , qui n^est pas moins 'ancienne que les deux autres, sur Iphigénie. Plusieurs auteurs , et entre autres Stésichorus , Tun des plus fameux et des plus anciens poètes lyriques, ont écrit qu'il étoit bien vrai qu'une princesse de ce nom avoit été sacrifiée, mais que cette Iphigénie étoit une fille qu'Hélène avoit eue de Thésée. Hélène , disent ces auteurs, ne Ta voit osé avouer pour sa fille, pai^ cequ'elle n'osoit déclarer à Ménélas qu^elle eût été mariée en secret avec Thésée. Pausanias ( Corinth, ^ p. 125') rapporte et le témoignage et les noms des poètes qui ont été de ce sentiment ; et il ajoute que c'étoit la créance commune de tout le pays d'Argos.

Hdmère enfin, le père des poètes, a si peu prétendu qu'Iphigénie , fille d'Agamemnon, eût été. ou sacrifiée en Aulide , ou transportée dans la Scythie , que , dans le neuvième livre de FUiade , c'est-à-dire près de dix ans depuis l'arrivée des Grecs devant Troie , Agaroemnoi^ fait offrir en miu:*iage à Achille sa fille Iphigénie , qu'il a , dit-il , laissée à Mycène 9 dans sa maison.

J'ai rapporté tous ces avis si différents ', et sur-tout

' Les préfaces de Racine attestent son exactitude , sa sagesse , Tattention avec laquelle il médiioit ses sujets , et son respect pour les autorités de l'histoire et de la mythologie* II. ne prenoit point son imagination pour guide ; il ne sacrifioit point à des situations, à des coups de théâtre , les traditions connues , et les témoignages des auteurs : il cberchoit au contraire à s*y conformer, et

PRÉFACE. i3i

le passage de Pausanias, parceque c*est à cet auteur que je dois Fheureux personnage d'Ériphile, sans lequel je naurois jamais osé entreprendre cette tragë- . die. Quelle apparence que j^eusse souille la scène par le meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable qu'il falloit représenter Iphigénie ? Et quelle apparence encore de dénouer ma tragédie par' le secours d'une déesse et d'une machine, et par une métamorphose , qui pou voit bien trouver quelque créance du temps d'Euripide, mais qui seroittrop absurde et trop incroyable parmi nous?

Je puis dire donc que j'ai été très heureux (|e trouver dans les anciens cette autre Iphigénie que j^ai pu représenter telle qu'il m'a plu, et qui, tombant dans le malheur où cette amante jalouse vouloit précipiter sa rivale y mérite en quelque façon d'être punie, sans être pourtant tout-à-fait indigne de compassion. Ainsi lé dénouement de la pièce est tiré du fond même de la pièce; et il ne feut que l'avoir vu représenter pour comprendre quel plaisir j'ai fait au spectateur, et eu sauvant à la fin une princesse vertueuse pour qui il 8^est si fort intéressé dans le cours de la tragédie , et. en la sauvant par une autre voie que par un miracle

ne marchoit jamais qu'appuyé sur des monuments historiques . CTest ainsi que dans Iphigénie même, Racine s'est fait un scrupule de. méier ses propres inventions ; et son épisode d'Ériphile, qui a ^ Tair romanesque , est fondé sur une tradition rapportée par un écrivain très grave, dans un ouvrage estimé des savants. On ne se douterait pas qu une fiction qui semble n'être qu'un jeu de l'imal^ation de Racine, est le résultat de profondes recherches et d'une grande érudition. (6.)

i32 PRÉFACE.

. <ju^il n'auroit pu souffrir, parcequ'il ne le sauroit ja« mais croire.

Le voyage d'Achille à Lesbos , dont ce héros .se rend maître, et d'où il enlève Ériphile avant que de venir en Aulide , n'est pas non plus sans fondement. Euphorion de Chalcide, poëte très connu parmi les anciens, et dont Virgile (Eglog. x) et Quintilien (In.stit., lib. x) font une mention honorable, parloit de ^ ce voyage de Lesbos. Il disoit dans un de ses poë-

' mes, au rapport de Parthénius, qu'Achille avoit fait la conquête de cette île avant que de joindre Tarmée des Grecs, et qu'il y avoit même trouve une princesse qui s'éfoit éprise d amour pour lui ■.

Voilà les principales choses en quoi je me suis un peu éloigné de Féconoipie et de la fable d'Euripide.

s Euphprioa de Chalcide n a pas bcao/coup d'autorité daaa \m mythologie, puisi{u*il vivoit plus de deux siècles après Euripidiç. Virgile a parlé de ce poëte uniquement parceque son ami OalIiK TaToit pris pour modèle. La mention qu'il en fait dans sa dixième ëglogue ne dit rien, ni pour ni contre fiaphorion. Pour ce qui re> garde Parthénius, c'est, «relativement à Eupborion, on moderne qui yivoit du temps d'Auguste , et qui a recueilli un assez grand nombre d'anecdotes , d'histdriettes , et d'aventures, qui roulent sur les malheurs de Famour. (G.) Dans la suite de sa note , Geoffroy met en doute la conquête de Lesbos par Achille, qui, dit-il, ne pouvoit avoir alors que seize à dix-sept ans. Non seulement la jeunesse d'un héros tel qu'AcIiille ne peut être regardée comme un obstacle à cette conquête, mais encore il faut bien se rendre au témoignage d'Homère, qui dit eipressément, livre IX de Y Iliade : « Agamemaon te donnera sept filles de Lesbos , aux doigts industrieux; il les choisit quand' tu subjuguas ceUe île fortunée*, qîi les femmes excellent en beauté, a

PRÉFACE. i33

Poar ce qai regarde les passions, je me suis attaché à le suivre plus exactement. J'avoue que je lui dois un bon nombre des endroits qui ont été le plus approuvés dans ma tragédie* ; et jeFavoue d*autant plus volontiers, qtke ces approbations m^ont confirmé dans Testime et dans la vénération que j'ai toujours eues pour les ouvrages qui nous restent de Vantiquité. J'ai reconnu avec plaisir, par l'effet qu'a produit sur notre tbéâtre tout ce que j'ai imité ou d'Homère ou d'Euripide, que le bon sens et la raison étoient les mêmes dans tous les siècles. Le goût* de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes ; nies spectateurs ont été émus des mêmes choses qui ont mis autrefois en larmes le plus savant peuple de la Grèce, et qui ont &it dire qu^entre les poètes, Euripide étoit extrême-* ment tragique, rp«><ix«r<(r«f, c'est-à-dire qu'il savoit merveilleusement exciter Ja compassion et la terreur, qui sont les véritables effets de la tragédie.

Je m'étonne y après cela, que des modernes aient témoigné depuis peu tant de dégoût pour ce grand poëte, dans le jugement qu'ils ont feit de son Àlcesie. H ne s'agit point ici de YAlcèsle; mais en vérité j'ai trop d'obligation à Euripide pour ne pas prendre

' RenJoDft hommage à la nohie recohnoissance , à la toaehante simplicité de Racine ^ qui , dç}a fort de plusieurs chefs- ^Toenvre, et partageant avec Corneille l'empiré du théâtre, regarde eoibme ttn dfervoir et se fait honneur d'avouer qu'il doit à Euripide les plus grandes beautés de san Iphigénie. Il n*est paft inutile d*observer dans les auteurs ces traits de caractère : les mœurs d'an homme influent plus qu'on ne pense sur son esprit et sur son talent. (6.)

i34 PRÉFACE,

quelque soin de sa mémoire , et pour laisser échapper Foccasion de le réconcilier avec ces messieurs : je m*assure qu il n'est si mal dans leur esprit que parcequ'ils n ont pas bien lu Touvrage sur lequel ils Tout condamné. J ai choisi la plus importante de leurs objections, pour leur montrer que j'ai raison de parler ainsi. Je dis la plus importante de leurs objections^ car ils la répètent à chaque page, et ils ne soupçonnent pas seulement que Ton puisse répliquer*.

Il y a, dans ÏJlceste d'Euripide, une scène merveilleuse , oix Alcest», qui se meurt et qui ne peut plus se soutenir, dit à son mari les derniers adieux. Adméte , tout en larmes , la prie de reprendre ses forces, et de ne se point abandonner elle-même. Alceste, qui a Fimage de la mort devant les yeux, loi parle ainsi :

Je vois dëja la rame et la barque fatale ;

rentands le vieux nocher sur la rive infernale.

Impatient, il crie : « On t*attend ici-bai;

« Tont est prêt, descends, viens, ne me retarde pas. •

J'aurois souhaité de pouvoir exprimer dans ces vers les grâces qu'ils ont dans l'original; mais au moins en voilà le sens. Voici comme ces messieurs les ont entendus : il leur est tombé entre les mains une malheiureuse édition d'Euripide, où l'imprimeur a oublié de mettre dans ^e latin à côté de ces vers un ^/., qui signifie que c'est Alceste qui parle ; et à côté des vers suivants un jid. , qui signifie que c'est Adméte qui

' Tonte la suite de la préface est consabrëe à relever une mé* prise de Perrault sur un passage d'Euripide.

j . PRÉFACE. i35

id. Là-dessus, il leur est venu dans Fesprit la

iScrange pensée du monde: ils ont mis dans la

M d'Adméte les paroles qu'Âlceste dit à Ad-

I et celles qu'elle se fait dire par Caron. Ainsi

roosent qu'Adméte, quoiqu'il soit en parfaite

l/ien^e voir déjà Caron qui le vient prendre; et ai

■e, dans ce passage d'£uripide, Caron, impa

presse Alceste de le venir trouver, selon ces

lors , c'est Admète effrayé qui est l'impatient ,

presse Alceste d'expirer, de peur que Caron

t>renne. // (exhorte y cet sont leurs termes, h

WTogCy à ne pas' faire une lâcheté y et à mourir

|e grâce; il interrompt les adieux d Alceste pour

de.se dépécher de mourir. Peu s'en faut, à les

)e, qu'il ne la fasse mourir lui-même. Ce sen-

eur a paru ybrf vilain, et ils ont raison : il n'y

me qui n'en fût très scandalisé. Mais comment

«pu attribuer à Euripide? En vérité, quand

M autres éditions où cet M. n'a point été ou-

, taonneroient] pas un démenti au malheureux

f àur qui les a trompés, la suite de ces quatre

\'^ 1 tous les discours qu'Adméte tient dans la

, kène , étoient plus que suffisants pour les em-

> de tomber dans une erreur si déraisonnable :

iéte , bien éloigné de presser Alceste de mou-

rie : « Que toutes les morts ^ensemble lui se-

KDoins cruelles que de la voir dans l'état oik i\

, U la conjure de l'entratner avec elle; il ne

us vivre si elle meurt; il vit en elle, il ne res-

le pour elle. »

^lue

i36 PRÉFACE.

Ils ne sont pas plus heureux dans les autres objections. Us disent , par exemple , qu^Euripide a fiiit deox époux surannés d'Adméte et d'Alceste ; que l'un est un vieux mçri^ et Tautre une princesse dé/a sur tâge. Eu* ripide a pris soin de leur répondre en un seul rers» où il fait dire par le chœur qu'Alceste, toute jeune , et dans la première fleur de son âge, expire pour son jeune époux.

Ils reprochent encore à Alceste qu'elle a deux grands enfants à marier. Comment n ont-ils point la le contraire en cent endroits , et sur-tout dans ce beau récit où Ton dépeint Alceste mourante au milieu de ses deux petits enfants , qui la tirent, en pleurant, par la robe , et qu'elle prend sur ses bras Tun après 4 autre pour les baiser?

Tout le reste de leurs critiques est à-peu-près de la force de celles-ci. Mais je crois qu'en voilà asses pour la défense de mon auteur. Je conseille à ces messieurs de ne plus décider si légèrement sur les ouvrages des anciens. Un homme tel qu'Euripide méritoit au moins qu'ils l'examinassent , puisqu'ils avoient envie de le condamner; ils dévoient se souvenir de ces ^ges paroles de Quintilien : « H faut être tt extrêmement circonspect et très retenu à pronon- «cer sur les ouvrages de ces grands hommes, de u peur qu'il ne nous arrive , comme à plusieurs , de a condamner ce que nous n'entendons pas ; et s'il faut « tomber dans quelque excès, encore vaut-il mieux « pécher en admirant tout dans leurs écrits, qu'en y «c blâmant beaucoup de choses. » — - « Modeste tamen

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