‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteur (volume 2)Chapitre 18 sur 33 · HARMONIES VEGETALES DE L'AIR · texte numérisé non relu

HARMONIES VEGETALES DE L'AIR

Si la puissance végétale augmente la chaleur du soleil en la réverbérant, comme on n^en peut douter, elle doit étendre aussi son influence sur les couleurs de Tatmosphère , en y réfléchissant sa verdure. Je suis porté à attribuer à la couleiur ▼erte des végétaux qui couvrent, en été, une grande partie de notre hémisphère, cette belle teinte d*émeraude que Ton aperçoit quelquefois^ dans cette saison, au firmament, vers le coucher da 3oleil. Elle est rare dans nos climats ; mais elle est fréquente entre les tropiques, où Tété dure toute Tannée. Je sais bien qu'on peut rendre raison de ce phénomène par la simple réfraction des rayons du soleil dans Tatmosphère, ce prisme sphérique de notre globe. Mais, outre qu^on peut objecter que la couleur verte ne se voit point en hiver dans notre ciel , c'est que je peux apporter à Fappui de mon opinion, d'autres faits qui semblent prouver que la couleur même azurée de l'atmosphère n'est qu'une réflexion de celle de l'Océan. En effet, les glaces flottantes qui

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descendent tous les ans du pôle nord , s^annoncent, avant de paraître sur Thorizon, par nne lueur blanche qui éclaire le ciel jour et nuit , et qui n'est quW reflet des neiges cristallisées qui les composent. Cette lueur paraît semblable à celle de Taurore boréale, dontle foyer est au milieu des glaces mêmes de notre pôle, mais dont la couleur blanche est mélangée de jaune, de rouge et de yert, parce qu'elle participe des couleurs du sol ferrugineux et de la verdure des forêts de sapins qui couvrent notre zone glaciale. La cause de cette variation de couleurs dans notre aurore boréale est d'autant plus vraisemblable , que Taurore australe, comme Fa observé le capitaine Cook, en diffère en ce que sa couleur blanche n^est jamais mélangée que de teintes bleues, qui n'ont lieu, selon moi, que parce que les glaces du pôle .austral, sans continent et sans végétaux, sont entourées de toutes parts de l'Océan , qui est bleu. Ne voyons-nous pas que la lune, que nous supposons couverte en grande partie de glacien très-élevés, nous renvoie, en lumière d'un blanc bleuâtre, les rayons du soleil , qui sont dorés dans notre atmosphère ferrugineuse ? N'est-ce pas par la réverbération d'un sol composé de fpr, que la planète de Mars nous réfléchit en tout temps une lumière rouge ? N'est-il pas plus naturel d'attribut ces couleurs constantes aux réverbérations du sol, des mers, et des végétaux de ces

^planètes, plutôt qu'aux réfractions Tariables des rayons du soleil dans leurs atmosphères, dont les couleurs devraient changer à toute heure, suivant leurs différents aspects avec cet astre ? Comme Mars apparaît constamment rouge à la terre , il est possible que la terre apparaisse à Mars comme une pierre brillante des couleurs de repaie au pôle nord, de celles de Taigue-marine au pôle sud, et tour-à-tour de celles du saphir et de rémeraude dans le reste de sa circonférence. Mais, sans sortir de notre atmosphère , je crois que la terre y renvoie la couleur bleue de son océan avec des reflets de la couleur verte de ses végétaux, en tout temps dans la zone toriide , et en été seulement dans nos climats , par la même raison que ses deux pôles y réfléchissent des aurores boréales différentes , qui participent des couleurs de la terre ou des mers qui les avoisinent.

Peut-être même, notre atmosphère réfléchit-elle quelquefois les formes des paysages, qui annoncent les îles auxnavigateursbien long-temps avantqu'ils puissent y aborder. Il est remarquable qu'elles ne se montrent , comme les reflets de verdure , qu'à l'horizon et du côté du soleil couchant. Je citerai, à ce sujet, un homme dp l'Ile-de-France qui apercevait dans le ciel les images des vaisseaux qui étaient en pleine mer; le célèbre Yemet, qui m'a attesté avoir vu une fois dans les nuages les

tours et les remparts d'une ville situëe ai sepjt ^ lieues de lui ; et le phënomène du détroit de Sicile, connu sous le nom de Fëe-Morgane. Les nuages et les vapeurs de Tatmosphère peuTWt i^rt bien réflëchir les formes et les couleurs des objets terrestres, puisqu'ils réfléchissent dans les parélies Firnage du soleil, au point de la rendre ardente comme le soleil lui-même. Enfin les eaux de la terre répètent les couleurs et les formes des nuages de Tatmosphère : pourquoi les vapeurs de l'atmosphère , à leur tour, M pourraient-elles pas réfléchir le bleu de la mer, la verdure el le jaune de la terre, ainsi que les cooleurs chatoyantes des glaces polaires?

Au reste, je ne donne mon opinion que comme mon opinion. L'histoire de la nature est un édifice à peine commencé ; ne craignons pas d'y poser quelques pierres d'attente : nos neveux s'en serviront pour l'agrandir, ou les supprimeront comme superflues. Si mon autorité est nulle dans l'avenir , peu importera que je me sois trompé sur ce point : mon ouvrage rentrera dans l'obscurité d'où il était sorti. Mais s'il est un jour (le quelque considération, mon erreur en physique sera plus utile h. la morale , qu^une vérité d'ailleurs indifférente au bonheur de» hommes. On eii conclura avec raison quMl faut être en garde contre les écrivains même accr<?dités.

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■^1 Si les couleurs atmosphériques reçoivent des riÉodifications de la puissance v^gc^lale, la nature ilbéme de Tatmosphère n*cn éprouve pas de rlBoms sensibles. Les foi*éts servent d'aboi'd de riremparts contre les vents « dont elles détournent I Quelquefois le cours. Des bois plantas ou abattus ! peuvent changer la température d'une grande I contre; mais lorsqu'au printemps tons les végé- ' taux se couvrent de feniltes, que les herbes des ' prairies et les blés des guérets imitent les flots de la mer par leui'S ondulations ; lorsqu'un océan ^e verdure, si je puis dire, se répand sur une grande partie de notre hémisphère, et que les Tents chargés de ses émanations les portent jus- ^*aa sein de Tocéan aquatique , alors les qualités de Tatmosphère même se revc^tent de nouveaux caractères. L'air méphitique des marais se trouve converti en air pur, comme Tout prouvé des expériences utiles et curieuses. L'air pur se remplit de qualités balsamiques , qui produisent d*lieureuses révolutions dans tous les êtres sen- •ibles qui le respirent. C'est alors que Pair seul des campagnes, et sur-tout celui des montagnes, guérit les maladies chroniques, et fortifie tous les convalescents; c'est alors que tous les animaux a*enflamment des feux de l'amour. J'attribue les ardeurs de cette passion, qui les embrase la plupart au printemps , bien plus aux influences végétales dont l'air est pénétré, qu'à l'action même

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du soleil. L^augmentatioii de la simple chalew ne suirit pas pour les faire naître. Les oiseaux^ naturellcmenl amoureux, tels que les serins et les lourtcrclics , passent Thiver dans des poéki très-chauds sans s'accouplca* et sans faire leiin nids. Mais quand le soleil a rallumé les feux de la vcgélalionf que les fleurs et les feuillages odo- ' i rants exhalent de toutes parts leurs parfums: c'est alors que les premières étincelles de la vie sont disséminées dans les airs, que tous les étrei les respirent avec volupté , et qu'elles allument les feux de Tamour dans tous les cœurs. Ceat aussi à répoque où la plupart des plantes aban* donnent aux vents les dépouilles de leurs tiges, que la plupart des animaux périssent, ou vont chercher ] un air végétal et de nouvelles amours dans Tautre hémisphère, où le soleil rallume les feux de la végétation. Ils naissent, aiment et meurent avec les plantes auxquelles ils sont ordonnés. Les cami* vores seuls font exception à cette loi, car ils s'accouplent en hiver dans la saison où périssent tant de frugivores , comme si la décomposition de ceux-ci produisait dans leur sang des émanations appropriées a Icuir nature. C'est peut-être par cette raison que Thomme, qui vit de vég^ taux comme les uns, et de chair comme les autres, est seul soumis, dans tout le cours de Tannée, i Fempire de Tamour et à celui de la mort.

Nous avons vu, aux harmonies aérîennes des

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^Pi^étaux , quHls étaient en rapport avec Tair par 4^0» trachées, par la souplesse ou la roideur de ÛtQTS tiges f par des racines, des ailerons, des )i||iiffes, et même par des lianes accessoires qui 'iJks maintenaient contre les tempêtes. Nous avons (•^ iiMervé aussi , dans le développement de la puisi lance végétale, qu^un grand nombre de ses genres i étaient ordonnés particulièrement à Pair par la i l^èreté de leurs semences , ou par les volants ^qoi les accompagnent, afin de les ressemer au I loin. Enfin , nous avons remarqué que non-seu- ' lement les végétaux changeaient Tair méphitique I en air pur, mais qu^ils le transformaient en leur propre substance, comme le démontre leur décomposition par la fermentation ou par le feu. On ne peut donc nier qu'ils ne tirent de Tair leur principale nourriture. Souvent j'ai vu des arbres dont les racines serpentaient dans de stériles rochers, porter jusqu'aux nues leur cime touffue et verdoyante. C'est sans doute pour recueillir ilenrs aliments dans l'atmosphère, que les forêts y élèvent divers étages de feuilles, qui, comme autant de langues et de poumons, y pompent des sucs nourriciers en abondance. Je tirerai de cette observation une conséquence que je crois importante à notre économie rurale, c*est que les arbres tirant de l'air plus de nourriture que de la terre , un arpent de forêt doit rapporter beaucoup plus de bois au bout d'un siècle,

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que ses coupes réglëes n'en produisent tou^ dix ou vingt-cinq ans. Si on peut juger des grai effets par de petites expériences, je rapportenil . ici celle que j'ai faite moi-même à Essonne un vieux peuplier , de Tespèce de ceux que \m paysans appellent peupliers du pays, dont Itt jeunes branches, souples comme Tosier, serveat aux mêmes usages, et rendent, par cela même, cet arbre bien préférable aux fragiles peupUen d'Italie. Cet arbre, planté sur le bord de la rivière, il y a sans doute plus d'un siècle , avait été étété, dès sa jeunesse, comme un saule, et produisait, tous les ans, un moyen £agot de menues branches de six à sept pieds de hauteur. Lorsque je fus devenu son propriétaire, je résolus de lui rendre sa crue naturelle, en sacri* fiant chaque année tous ses rejetons, àl'exceptioa de celui du milieu. En trois ans, ce rejeton oniqiK est devenu une tige de cinq pouces de diamètre par le bas , et de quinze pieds de hauteur, toute garnie de longues branches plus fortes et plus nombreuses, à elles seules, que toutes celles que le tronc aurait fournies dans le même espace de temps. Si sa tige continuait de s'élever avec la même vigueur, et si le peuplier entier croissait dans les mêmes proportions depuis sa plantation, il est hors de doute que non-seulement ses branches produiraient à-la-fois plus de fagots que toutes les petites coupes qu'on a faites annuelle-

lent sur sa tête, mais que le tronc lui-même bnnerait dix fois plus de bois : car cet arbre ient à quatre-vingts et cent pieds de hauteur. Les égétSLUX tirant par leurs feuilles leur principale otirriture de l'air, plus ilssVlèvent, plus ilsprotent. Cest donc une très-mauvaise économie de ôuper les forêts en taillis; un pareil système ous prive des ëtages multiplies de bois que pus donneraient les arbres parvenus à leur haulor naturelle, et les réduit à une simple coupe e buissons. Si on mettait bout à bout celles qui e font tous les dix ans dans nos taillis, pour* aient-elles être comparables à celles des troncs im arbres de haute futaie , au bout d'un siècle ? e ne parle pas des autres avantages des forêts, lea aoua-bois qui croissent sous leurs ombrages, Lea abris qu'elles donnent contre les vents, et de » fraîcheur qu'elles conservent aux terres et aux miaaeaux.

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