‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteur (volume 2)Chapitre 24 sur 33 · HARMONIES VEGETALES DE L'HOMME · texte numérisé non relu

HARMONIES VEGETALES DE L'HOMME

Nous avons montre, dans le premier aperçu de la puissance végétale, que les genres dc« végétaux avaient été ordonnés aux quatre tempéraments de rhomme, et à ses principaux besoins dans les différentes latitudes de la terre, en raison inverse des influences du soleil. Nous allons développer ici, dans un plus grand détail, les harmonies végétales de Thomme, auxquelles nous joindrons les harmonies humaines des végétaux, afin de les réunir toutes ^ns le même tablean. Nous les présenterons 'stMRsivement aux puissances élémentaires et organisées, suivant notre ordre harmonique ; et nous verrons se développer les rapports actifs et passifs des végétaux avec tous les sens de Thomme, et sur-tout avec la nutrition , qui leur est particulièrement ordonnée. Nous les verrons en proportion avec sa taiUe, son marcher, son repos, son berceau et son tombeau. Il nous suffira, aux harmonies humaines proprement dites, de récapituler ses rapports généraux avec les puissances de la nature, pour

nous donner la plus juste idée de son ensemble , -dont ces paragraphes ne sont que des études particulières.

Qui n^est pas ému des harmonies que les végétaux forment avec les éléments par rapport à nous? En commençant par celles de la lumière, quels charmants effets Faurore ne produit-elle pas sur les fleurs des prairies et dans les feuillages des forêts! Elles ressemblent alors à d'immenses voûtes de verdure, supportées par des colonnes de bronze antique. Lorsque le soleil, an milieu de sa carrière , embrase les campagnes de ses feux verticaux, les arbres nous offrent de magnifiques parasols. Il est très-remarquable que, de toutes les couleurs , la verte est la plus amie de la vue. Cestune couleur harmonique, formée de la|. couleur jaune de la terre et de la bleue du ciel: aussi la nature en a couvert les plaines, les vallons, les montagnes et les végétaux , qui prêtent leurs ombrages au repos de Thomme. La nuit, malgré son obscurité, nous présente, avec eux, de nouveaux acccMrds. Le. lune éclaire les forêts de sa lumière tremblante, qui guide encore les pas du voyageur; les étoiles, à Torient, se montrent tour-àtour à Fextrémité de leurs rameaux , et viennent couronner leurs cimes : on dirait que les arbres portent des constellations. Ces bienfaits de la lumière sont communs aux animaux comme aux hommes. Le lever du soleil est le réveil de toute la

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nature, et celui d'une étoile est celui d^un oiseau de |l nuit ou d'un iu&ecte nocturne, aussi bien que celui d'un chef d'escadre , ou d'un général d^armëe. Mais voici le bienfait qui est particulier à rhomuie dans le partage de la lumière : c'est pour lui seul que Tarbre renferme dans son bois Télément d» feu. Lorsque la nuit a couvert rhorûftoa de ses voiles, le pécheur allume sa toirche, et Fouvrier sa lampe ; les divers étages des maisons^ sont éclairés; une ville paraît, de loin, constellée coimie une portion des deux. Cependant rhonune, à cet égard, n'a aucuu avantage sur quelques insectes: des mouches et des vers répandent, au sein des buissons, une lumière qui leur est propre. Mm le feu seul a doimé l'empire de la terre à l'honiine^ C'est pour rentretenir au sein des plus rudes hir vers, que la Providence a couvert les confaréet septentrionales d'arbres résineux, tels que les pins et les sapins; elle les a destinés aux besoins de l'homme , et non à ceux des animaux. Jamais l'oucs blanc si vigoureux, ni le renard si subtil, n^en ont éclaté les troncs ou rompu desbranches, pour en faire des torches flamboyantes et en réchauffer leurs tanières. La vue seule du feu épouvante ces. enfants de la nuit au milieu de leurs glaces, tandis qu'elle y réjouit le Lapon et le Samoïcde. La nâe ture, en confiant à Thomme cet élément cclesit émané du soleil, u'a remis qu'entre ses mains le sceptre de l'univers.

I)K LA NATllEK. lG|)

Les végétaux renouvellent ratmosphèie, eu liangeant Tair méphitique des marais en air >ur, comme Tout dt^iiiontré lv% cxporiences du locteur Ingenhouas, et après lui, celles de plukkurs natui*alistes. (les avantages sont communs k Thomme et aux animaux; mais lo premier PD tire de particuliers, qui lui sont de la plus grande utilité. Les art>n*s lui donnent à-la-foia Les moyens de se préserver du calme siiFfocant de Tair et de ses tempdtes. Us lui fournissent, dans le» pays chauds, des éventails, tels que les feuillus du palmier, qui en porte le nom. On en peut voir la forme suv les papiei*s peints des Chinois» qui en font un fréquent usage.

Kon-seulemenl les rameaux des arbres lui donnent des parasols et des ventilateurs, mais ils lui offrent, par leurs grands hosipiets, des remparis qui abritent ses cultures de la fureur des oural^ns. Au moyen diiibu^ il en détache des perches, des palissades, d'énormes poutres, et il en fabrique le toit où il se met i\ couvert avec sa famille* Uslicrlies et les plantes, telles que le cotonnier, lelio, le chanvre, lui fournissent des toiles propres, par leur légèreté et leur souplesse, «V mettre soacorpsà Tabri do toutes les injuit<iH de Tair. A«i> moyen des voiles qu*il en fabrique, il se sert du veni, comme d*un esclave, pour ftiire tourner SQO moulin, ou pour fain) voguer son bateau; 9tielquefois il se Tiuisocie comme un ami » et , au

I^O H\nMONlES

moyen des cannes et des roseaux , il le fait sou* pircr ses amours dans les chalumeaux des flûtei et des hautbois.

Les forêts attirent les vapeurs de ratmosphère K au sommet dos montagnes , et en entretiennent tr les sources qui en découlent : ce sont les châteaux d^eau des fleuves. 11 y a aussi plusieurs vëgétam qui semblent destines à être les réservoirs des eaux de la pluie qui doit rafraîchir les lieux les plus arides. Dans nos climats, les aisselles des feuilles du chardon de bonnetier en contiennent un petit verre ; la feuille contournée en burette d'une espèce de balisier d'Amérique en renferme un grand gobelet ; une plante parasite , en fome de pomme d'artichaut, qui croit sur les pins de la baie saumâtre de Campéche, en tient une bonne pinte; la liane h eau de roche des Antilles, étant coupée, coule comme une fontaine; le baobad des sables marins de l'Afrique en conserve plusieurs tonneaux dans son tronc caverneux : c'est une citerne végétale. Mais toutes ces prévoyances de la nature semblent s'étendre aux animaux aussi bien qu'à l'homme. 11 n'en est pas de même de la flottaison des arbres, qui ne parait utile qu'à celui-ci. Quoique leurs bois soient plus solides que la pierre, et quelquefois durs comme le fer, ils sont plus légers que l'eau : s'ils étaient pesants comme les minéraux, ils couleraient à fond. De ce seul inconvénient, il s'ensuivrait que l'Océan

M pourrait Mrc navigm^ et que aoa tlcii aeraictil Mil» habilanU. 11 osl ro.nian|uahlc qito Ira vi^gëlAux Icn pliKH l(^{{oi\s« ci par ron8t^(|uciit les plusi propres h voguori croissent 8ur Ioa hortiA dcA lleuvcji: aux ludcji, Ion banihoun; dann iukh cHvnati, IcA aaulo.H et Ioh poupliorîi; au Nonl, Ioa lx>ulfaux. (^uoitpio IcurH tigOH Aoiont toiulroa comme cellen doa hoU blancs, cituacs comme celles cleA bambous, cl (prils poricnt des cimes fort i^temhies, elles ri^sislent, par leur t^asticiti^, aux venis, qui rompraient «les colonnes de granit du mdme diam^tre et de la nu^nu' bauteur. Mais, au moyen du feu, Tbomme exca\e et façonne les trcmcs les plus durs; il en fait des vases, des tonneaux, des canots. (IVst avec des pirogues quMI ad*abord fait le tour du monde, et peupl(^ leatleMt les ccmtinents quVntoure le vaste Oct^an. La puissance vi^gt^ale couvre la terre d'arbres, d^hcrbes et de mousses, (pii servent de toits et de lili^re aux animaux connue ;\ Hunume. KUe tapisse m^me les flancs perpendiculaires des rorhcs^ de lianes, de lierres, de vignes vierges, de buissons, qu'elle prifsenle, comme des écbelles et des degn^s , i\ plusieurs quadrup(\les ainsi i\\\'ii Thomme. Mais Plumune est le seul qui varie i\ ton grt^ les paysages «le son bori/.on , au moyen du feu et de son intelligence, d'est un spectacle digne de Pattention d'un philost)pbe, de voir les défrichés d'une colonie naissante « au sein d'une

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île noiiyellement découverte. Ccftt là que le» eut turcs <le rhomme contrastent de la manière It plus frappante avec celles de la nature. Tai joui freipieminent de ces oppositions, dans un voyagl que je fis à pied, en 1770, autour de Tlle-de- France. TanlAt, en côtoyant les bords de la mer, sur une pelouse parsemée de latameni,je traversais de sombres forêts de benjoins , de boii d'olive, d^ébéniers, de tatamaques; tantôt jW trais dans des défrichés ou les troncs monstrueux de ces arbres, renversés par la hache et quelquefois par la poudre à canon, gisaient sur la terre^ où lie feu les consumait, et exhalaient dans les airs d^épnis tourbillons de fumée. Leurs cendres concrètes conservaient quelquefois une partie de leurs formes et de leurs masses; mais par -tout elles rouvraient le sol a phis iViin demi -pied d'épaisseur, et lui préparaicrnt , par des sels nou« veaux , une lon^^ur. et abondante fertilité. Sur les lorrains précédeiiimeut <léfrichés du voisinage, on voyait toutes les cultures d'une habitalioa briller d^iiie verdure naissante. Une montagne, rievani dans ralmospberc ses baut<\s et murmurantes forels, où se rass< tnblairnt les nuagen, semblait dire : Je suis Touvragc; iW. la nature; et j'ai été ensemcnrée pour tous les animaux de roMe lie par la puiss^nce vé^étab^. La mont<igne voisine, sa sdMjr, moins élevée en apparence par la <;biil<î de ses arbres anliques, mais revelue de

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lAmps nouveaux de maniocs, de patates, de ca- Ms, de cannes à sucre, divisés çà et là par des laes de roses et d^anànas, semblait dire : Je suis pmrrage d'une Providence, amie particulière de Ipft les hommes blancs ou noirs, et j'ai été plan* ^ par la puissance humaine.

. Les arbres , par leurs harmonies propres, don- ^t les moyens de les escalader. S'ils croissaient pr les simples effets de l'attraction , ou de la Sdonne d'air verticale, comme le prétendent l^nsieurs botanistes , ils ne produiraient que des i^es perpendiculaires et nues , telles que celle» \jp^ blés; mais la plupart, au contraire, se gar- Ittsent, depuis la racine jusqu'au sommet, de uranches étagées et divergentes, afm de donner à liomme particulièrement les moyens d'y moner. Les quadrupèdes frugivores grimpants, tels |ae les rats, les écureuils, les singes, n'ont beoin que de leurs ongles durs et crochus, qu'ils ^foncent dans l'écorce des arbres , pour en atèindreles sommets. Les palmiers, dont les cimes Kmt très-élevées, ont des troncs couverts de hoches, formées par la chute successive de leurs palmes, et l'homme s'en sert, comme nous l'avons dit, pour aller cueillir leurs fruits. C'est sans doute par cette raison de convenance avec lui, que les lianes sont si commmies dans les pays torridiens, et Qu'elles tournent en spirale autour des troncs des arbres , dépourvus , pour la plupart, de bran-

ches à une grande élévation. J'ai remarqua dans ces climats que la plupart des végéta produisent des fruits mous et d'un Tolum sidérable, les portent appuyés sur leurti à la hauteur de Thomme : tels sont les bam les papayers, les jacquiers, et même les a siers. Les arbres fruitiers de nos vergers les fruits tendres peuvent se briser en ton sont environnés d'une verte pelouse , et s'^ à une hauteur médiocre : tels sont les pom les poiriers » les pêchers, les abricotiers, h niers , les figuiers. Ils présentent à-la-fois 1 et réchelle pour le cueillir. Mais Thomn moyen du feu, varie à son gré les harmon végétaux. Il brûle tous ceux qui lui sont in et qui, sans lui, resteraient long -temps terre. Avec le feu, il abat les plus grands 2 et en tire des perches pour supporter des ] rampantes, et des cerceaux pour en fai tonnelles. Par le feu , il convertit à ses bes à ses plaisirs un grand nombre de prodi végétales âpres ou insipides dans leur orig café , par la torréfaction ; le thé , par Tébul le tabac, par la fumigation; les légumes, cuisson; le blé, par la panification. Enfin, YY est le seul des animaux qui exerce Tagricul les arts innombrables qui en dérivent ; et c* le feu qu'il donne aux végétaux les harmon térieures qui lui conviennent, et qu'il en

:«U^« quo U nalun' y avaiI iTiiiVrinco!! pour {«o.h

L^hutiuiio louruo riicoiv à 5on av;int;igr lo5 Mmionii^ vi'gt^laloji iU\H anituttiu. («Vx'd par It's [Uanh^ qui leur pUÎM'ul i\\i\\ on a xMiUiu^uô plu* iieur»« \\or les tix^llc^. los ^raïuinoon* Ion \rscos, iM or)io«. il a attin' ri altacho i^ son.douurilr la :ll^^rv« U \aciu\ )\W. Ir chr^aK ot juMprà Ur^ MSMiu» trU qur la poulo rt Ir pi^^rou» qui. avant le» ailo:i^« .«omUlaionI iU\stinôjt i^ unr lilnMir prrpiftuoUr. S*il a alliiv ol li\ô dan.s x^on haUiiation k» animauv iirrlu^oivs par^k» lirrluvs liirntai^ Miitr«» tl ôloi)tno irrilo U\s Mnniauv rarna^siors p»r Ic:!^ vô^rtauv rpinrux Uoni il IVnvinunuv II |r A pUi5» il leur lait unr }(urriv axanla^^ru.sr a\rr ile<( ;intir» qur lui iournil la pui.sjianrr vr^rtalo. au inovrn \\\\ tru. Jauiai.'t on n\\ \u Ir Hinj^r. habitaiit ilc« foixUs. ji^arnirr pour conibattiv sr^^ rn* tttini;!^; niai^ riiomnir • a\rc Ir iru rt >ou intrlliti(ncr« coupr rt la^ounr rn ma»»ur la rarino ttouru$o irun arlux' ; il ru rourbr la Urciurbr rn «rc.rt Trcoivr rn canpu>is; il rn taillr Uv^^ jrunrH pUttte rn lUVIu\H.rt U\h grands rn lanrrs. A\rr tMannr» \r)irtaU\H. il trn\tvtr Ir lion rt Ir ti^rr, Hcuivux $i. rn ruq>lo)ant Trlrnimt du M>lril ri unr raÙHUi ili\inr pour 1rs iahriqurr» il nr ,H*rn tk iaiiMij^ 5r r\ i «\ la tlrstniction «Ir m\h sru)blahlr> 1

Lf^ liannonirxs \ r);r tairs innnnliatrs i\t riionnuo Mithirn plu$ rtrmluos^ qur loutrs 1rs pivrtHlrntrs.

\^G llAliMONIRft

Si la nature a mis à sa disposition les noorritmi v(^{;rtales des animaux domcstiquesi elle Ta m lui-même en rapport direct avec une multitude de plantes alimentaires. Elle Ta placé d'abord n centre du système végi'-tal, par son attitude et par sa taille. Ce n'est point pour voir le cid, comme Toyt dit les portes, qu'elle Ta mis/seol des animaux, debout et en équilibre sur dem pieds. Les oies, les canards, et sur-tout les pin- 1 goins, jouissent du même avantage. Dans cette] attitude , ses yeux ne sont dirigés que vers Thorizon ; et sa hauteu^^uii est entre cinq du six pieds, ne rélève guère a^essus de la terre. Mais il eut très- remarquable que cette grandeur le met ai centre de la puissance végétale ; de manière qu'il a autant de' végétaux au-dessus de lui dans let arbres, qu'il en a au - <iessons dans les herbes; ainsi, il en aperçoit toutes les productions, au moyen de son attitude perpendiculaire et de la position horizontale de sa t^te. Les oiseaux qui vivent dans les arhres, renversent aisément leun tâtes en arrière pour voir leur nourriture qai c»t au -dessus d'eux; mais les <piadrupèdes portent les leurs inclinées vers la terre, où ils trouvent leurs aliments. L'homme , dont la tête horizontale se meut en haut et en bas, à droite et i gauche, aperçoit à-la-fois Therbe qu'il foule aux pieds, et les scmimets des plus grands arbres. Mais c'est sur-tout avec les arbres fruitier»

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|a*il est dans un rapport parfait. Par tous pays , a -plupart des fruits destines à la nourriture de Tliomme, flattent sa vue et son odorat. Ils sont , le plus, tailles pour sa bouche, proportionnés b M main et suspendus h sa portée.

Dans une fable charmante de La Fontaine , le rUlageois Garo trouve mauvais que la citrouille ne soit pas portée par le chêne.

CcAt été JQitemeiit TafTaire :

Tel fruit p tel arbre , pour bien faire.

Le raisonneur Garo s'endort au pied du chêne ; on gland tombe sur son nez. Il s'éveille en sur-

laat:

Ob, ok! dit-il I je saigne; et que serait-ce donc S'il fût tombé de Tarbre une masse plus lourde , £t qae ce gland eût été gourde ?

II en conclut que tout est à sa place .; et il s'en ta en louant la Providence d'avoir suspendu un petit fruit au haut d'un grand arbre.

Cette fable , dont la morale est si vraie , induit en erreur en histoire naturelle. L'enfant à qui on la fait apprendre par cœur, croit que les grands arbres ne portent point de fruits lourds ; et quand Bif vient ensuite à savoir qu'il y a aux ludcs des palmiers de plus de soixante pieds de hauteur , dont le sommet se couronne de cocos qui pèsent jusqu'à trente livres, comme ceux des îles Se- I. 12

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chclles y il cAt tente de croire qu^il n'y a plus de Proyidcnce entre les tropiques.

Nous formons notre logique , et souvent notre morale, des premières notions que nous donne h nature. (]e sont elles, et non les raisonnements de lamdtaphysique, qui dc^veloppent Tenlendement humain. 11 est donc essentiel de ne pas prëseuteri un enrant une erreur sur la nature , sur^tout Ionqu'elle esl accrddilc^e par Taulorild d'un de ses plus aimables peintres. L'erreur de La Fontaine consiste en ce qu'elle suppose à la Providence une fausse intention. Tout arbre n'est pas destiné à donner de Fombre aux dormeurs ; mais il l'est à porter des fruits , qui d'abord doivent le reproduire , et ensuite nourrir des animaux. De plus, dans chaque genre de vc^gdtal il y a des espèces rdservdes pour Thomme , qui sont les prototypes ou patrons de leur genre môme , ainsi que nous l'avons remarqué précédemment. Nous avons observe aussi que quand leurs fruits sont tendres , ils sont d'un petit volume et peu élevés, afm de ne pas se briser dans leur chute. Ceux qui sont tendres et d'une grosseur considérable , comme les jacqs et les durions des Indes , croissent à la hauteur de l'homme, immédiatement sur le tronc de l'ariire qui les appuie. Les gourdes pesantes du calebassier sont suspendues à quatre ou cinq pieds de terre, ie long de ses branches grosses cl longues , qui s'abaissent à mesure que

DK LA NATURE. lyQ

leur fruit deviont plus lourd. Notro citrouille peut crottrc h la mémo hauteur, et en tombe sana •e briser. Elle est faite pour mArir en Taîr ; car elle est le fruit d'une plante grimpante , (pii a' des vrilles pour s'attacher aux urhres. J'en ai vu plus d^une fois , d'une grosseur considérable , suspendues I comme des cloches , à des perches transversales.

Quant aux fruits qui viennent aux sommets des grands arbres, ils sont, pour l'ordinaire , roviHus de coques dures et d'enveloppes molles ou (MîwtiqueSi dont l't^paisscur est proportionnc^e à leur volume. Ainsi, la noix est revêtue de ses coquilles et de son brou, la clultaigne et la faine sont recouvertes d'une esp^co de cuir et d'une capsule spongieuse et i^pineuse. Le gland est à demi*en* chftssë dans un chaton , (pii le pn^serve de toute meurtrissure parmi les rameaux d'un arbre qui •Vlève dans la rc^gion des tempêtes. Tous ces firuits tombent sans se briser. Les lourds cocos sont suspendus aux palmiers avec encore plus de précautions. Ils viennent en grappe , atlach(^s à une queue commune , plus forte qu'un cordage de chanvre de la même grosseur. Ils sortent du sommet de leur palmier , et posent sur son tronc » qui les préserve en partie des secousses des vents. Ils ont des coques très-dures , revêtues d'un caire ou enveloppe fdandreuse , à-la-fois compacte et élastique. Us ne se rompent jamais en tombant.

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li y a plus; c'est que je pense que U nature 04 fait les fruits d'un volume considi^rable que pour croître sur le bord des eaux , où ils tombent saw se briser , et où ils flottent dVux-m^mes. La àtrouille grimpante me paraît de ce nombre; elle est plus volumineuse dans les lieux frais et k long des ruisseaux. Le cocotier est éyidemmtnt destin^^ h croître sur les rivages des mers torridicnnes , car il ne prospère point dans rintërieur des terres. On met , aux Indes , du sel marin daw les trous où Ton plante ses fruits , aiin de les Dure germer promptement. Ils se plaisent dafis le sable des bords de la mer , dont ils se font une baie solide au moyen , d*une multitude de longs filaments qui composent leurs racines. Leurs formes cdréu^ea les rendent propres à voguer à de grandes distances du rivage, et jusqu'au sein des mers, où leur grosseur et leur couleur fauve les font aisément distinguer à la surface des flots azurÀ. D'un autre côiéj le noyer, chez nous, aime i croître sur les bords des rivières , et l'humble coudrier sur ceux des ruisseaux. Sa noisette flotte et vogue ainsi que le coco. Tel rivage , tel arbre- Pour juger donc des harmonies d'un fruit , il faut connaître celles qu'il a avec le sol où il croît, le vi^g^'tal qui le porte , les animaux et les honime« qui a^tu nourrissent.

Si les iVuits durs annoncent leur maturité par le bruit de leur chute , ceux qui sont inouï

D£ LA MATURE. l8l

ba manifestent par leurs parfums. Les premiers ik^ont presque point d^ odeur, et les seconds, ^our Vordinaire , en ont beaucoup. La raison de cette difTérence vient , je crois, de ce que les prellSers fruits peuvent rester long-temps sur la terre ians se pourrir ; les seconds avertissent Todorat qu'il faut se hâter de les cueillir. L'odorat est un gdût anticipé ; il juge , par des rapports incomiprëhensibles , si Taliment convient à Testomac : Ask instincts sont plus sûrs que tous les raisonnenoiènts de la médecine. La botanique ne peut donc déterminer, par ses méthodes ordinaires , les qualités essentielles des plantes , c'est - à - dire , les rapports qn^elles ont avec notre vie , puisqu'elle n'appelle ni Todorat ni le goût pour les caractériser.

Les dictionnaires botaniques manquent même de termes propres qui puissent exprimer les odew^ primitives. Elles sont cependant aussi variées que les couleurs , les formes , les mouvements et les sons , dont la nomenclature , d'ailleurs , est très-bornée. On détermine les couleurs primitives par les noms de blanche , de jaune , de Tpnge , de bleue , de noire ; les formes génératrices, par ceux de linéaire, de triangulaire , de ronde , d'elliptique , de parabolique ; les mouvements primordiaux, par ceux de perpendiculaire , d'horizontal , de circulaire , d'elliptique et de parabolique ; les sons, qui ne proviennent que

l8a HARMONIES

du mouvement de Tair agite , par les noms d'aign«|ë de grave, de fermer de circonflexe et de nuidllDi Nous les retrouvons dans les diffëreuts sous k\k Ve^ ou plutôt des cinq voyelles, dont les formcsiltt dans Talphabet romain , à l'exception de TE, sort Ik semblables ik celles des formes génératrices : ma |i les odeurs n'ont point de nom qui leur appa^ tienne en propre ; car les expressions de suan ou de fétide, qui en sont les extrêmes , n*en etractérisent aucune. Pour les désigner, il fautiM rapporter directement aux végétaux qui les produisent. Ainsi, on dit une odeur de lilas, de gh rofléc, de fleur d'orange, de jasmin, de roit Pour l'ordinaire , elles tirent leurs noms des fleini qui les portent ; il en est de même de celles di musc, de la civcUc, qui appartiennent aux animaux dont elles portent les noms. Mous ob8e^ Verons ici que les parfums les plus odorants, ainsi que les couleurs les plus vives dans les végétaux , sont attachés à leurs fleurs, comme au lit nuptial de leur amour. On les retrouve eu partie dans les amours des êtres animés ; car )e musc, la civette , le castoréum , proviennent des partiel sexuelles des animaux du même nom. Uambre, dont on ignore l'origine , parait engendre paru baleine* Knfin, les couleurs des oiseaux sont plui éclatantes dans la saison où ils deviennent amoureux, il y en a même alors un grand nombre qui se ravétent (i.e plumages nouveaux, et qui soot

DE LA NATURE. k83

icaris d'ëpaulettes pourprées, de queues ved*aigrettes brillantes, comme d'habits à leurs noces ; ils brillent sur les arbres \ des fleurs. Mais nous nous occuperons, aux louies conjugales , des charmes dont s^emftelliflseut les puissances de la nature i Fépoque ^e leurs amours : ne sortons point ici de celles dJiMTégëtaux et de Thomme. Quoique les parfums 4ie» fleurs soient d'une variëtc infinie , nous n'a* ^ons pa encore leur donner des noms primitifs. i|i*odeur de rose n'appartient pas seulement à la ^^OÊe , mais à plusieurs sortes de bois , au fruit du jonc rose , au scarabée capricorne , etc. Il y a un grand nombre d'odeurs qu'on ne sait colnmeut désigner. Nos notions a l'égard de l'odorat sont semblables k celles des animaux , qui connaissent les choses sans leur donner de nom : ce n'est pas la pire manière de les étudier. Jean-Jacques me disait un jour qu'on pouvait être un grand botaniste sans savoir le nom d'une seule plante : on peut étendre cette idée bien plus loin. 11 m'est airivé, dans des promenades ou des sociétés nombnenses , de me lier d'amitié particulière avec des gens qui m'intéressaient, sans que j'aie jamais en la curiosité de demander leurs noms : il me suffisait de connaître leur personne et leur visage. Ma réserve sur ce point venait aussi de prur dence ; je ne voulais pas que la calomnie , si commnne parmi nous , vint flétrir dans mon cœur un

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sentiment d'estime et d'amitië : il suffit de mette! en évidence quelque affection secrète * pour et entendre dire du mal. Pour vivre heureux, il fÉl cacher ses jouissances. Je crois connaître ai hien un objet, quand il me donne du plaisir. Tiludic la nature et les hommes à la manière da animaux , avec mon seul instinct. Un chien, qé ignore souvent le nom de son maître « le connA sous plus de rapports que ceux qui savent le mieui sou nom. Il le suit à la piste , à travers les foula les plus épaisses t et il en distingue les ëmanationi particulières d'avec celles des gens qui traversent son chemin. Quelque» philosophes n'ont pas manqué I à*cette occasion « d'exalter le chien aux dépens de l'homme, privé de cet avantage. Certainement un homme ne retrouverait pas son chien au milieu d'une meute par le simple flairer; mais, d'un autre côté, l'odorat si subtil da chien est indifférent à une multitude de parfums auxquels l'homme est très-sensible. Je crois , au reste ^ que chaque espèce d'odeur est en rapport avec l'odorat de quelque espèce d'animal , dont elle réveille l'instinct , mais que l'homme , sans en ressentir l'influence d'aussi loin, est affecté de toutes, sans exception. Quoiqu'elles soient trèflp variées, peut-être pourrait-on les i*éduire à cinq primitives, dont les autres ne seraient que des mélanges et des combinaisons. C'est ainsi que les couleiu*s , les formes , les mouvements et les aoiv,

D£ LA NATURK. |8S

peuvent m rapporter k cinq termes élémentaires ; peut-être auaai loa odcura primitives sont* ellea bien plus nombreuses ; peut-être sont-elles en rapport avec le cerveau , le sang i les nerfs » le suc gastrique et nos Immeurs si variées. D'habilea anatomistea ont analysé les organes tie la vue et de rouYe« et aucun, que je sache « n'a développé le mécanisme de Todorat. ()e qui nous est le plus intime nous est le nu>ins connu.

Ci« que j^ai dit des odeurs doit s^appliquer aux saveurs I aussi peu déterminées dans leur nomenclature. Les expressions de douce, d^Apre» diacide , ne les caractérisent point ; celles de salée, d*ainère, de sucrée, ne dérivent point proprement des saveurs I mais des matit^res qui les produisent, telles que le sel, Teau do mer, le sucre. On est obligé encore de les rapporter aux végétaux, qui les renferment toutes dans leurs fruits, comme ils renferment toutes les couleurs et toutes les odeurs dans leurs fleurs. Ainsi, on dit un goût de vin , de 'poivre , cPamande ; mais on lereit bien embarrassé, s'il fallait donner des noms primitifs k la saveur même tlu vin, du poivre et de Famande , dont les couleurs cependant sont déterminées par les nonui généraux de blanc ou de rouge, de gris ou de noir, de fauve ou de blanc Les saveurs sont aussi nombreuses que les odeure, quoique celles-ci puissent se diviser en deux classes, dont les unes, comme li^ parfuma

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des fleurs, n^ affectent agréablement que le veau, et les autres, qu'on peut appeler e tibles, aiguillonnent le goût. Cependant ilii*( est aucune, même des plus fortes, qui ne se trouve dans les aliments les plus recherchés, durion aphrodisiaque, qui fait, aux Indes, les lices des hommes, etsur^tout des femmes, n odeur d^ognon pourri. Le Groenlandais boit atvK autant de plaisir Thuile infecte de baleine, ^bIi le Chinois des sorbets parfumés. Chez nous , com* biend*hommes, dans un âge avancé, préfèrent k fromage le plus raffiné au laitage frais, qm faisait les délices de leur enfance ! Chaque natîûB, chaque âge , chaque sexe , a ses goûts parti» liers; mais on peut dire que Thonmiie réunit et lui tous ceux des animaux. Il s'approprie leon aliments, et il les combine de toutes les mt nières pour en tirer des jouissances. Nous Favois déjà dit, et nous ne saurions trop le répéter, ki divers genres d'animaux n'ont que des rayoos' des diviers genres de sensations ; l'honmie en a la sphère entière : c'est cette universalité qui k distingue d'eux, même physiquement, en l'harmoniant seul avec toute la nature.

La nature paraît avoir réuni dans l'organe ds goût de l'homme , aussi peu connu que cehii de son odorat , tous les moyens de dégustation et de digestion qu'elle a isolé!» dans les divers genres d'animaux. Il y en a qui ne prennent leur nour-

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riture que par la |ucrion d'une trompe , comme les mouchef) et quelques scarab<^cs , qui se servent de liqueurs di.Hsol vantes; d'autres la rftpent en poudre, comme les caries; ou Tavaleul sans mAcher et la digèrent par des sucs gastriques, comme les reptiles; ou la broient par des triturations , comme les oiseaux avec des gc^sicrs remplie de petits cailloux; ou Tarraclient avec un seul rang de dents et la ruminent ensuite, comme le bœuf herbivore; ou lu hachent avec deux rang» de dents incisives , comme les chevaux ; ou la dëchirent avec des dents canines , comme les chiens et les singes ; ou Técrasent avec une gueule pavée d'os convexes et raboteux, comme certains poissons qui vivent de coquillages.

L^hommo a, à lui seul, des lèvres, une langue, des sucs gastriques, des dents incisives, canines et molaires, un œsophage, un estomac, des intMtins ; et, par 0es divers moyens réunis, il s'ap- ^ proprie et digère tous les aliments.

Nous allons à présent jeter un coup-d'œil

lur les remèdes que la nature nous offre par

^ toute la terre, pour guérir la maladie de la faim

L arec délices; nous parlerons ensuite de ceux

qu^elle nous donne pour guérir agréablement les

maladies par excès.

Nous commencerons par la aonc torride, où le soleil répand toutes ses influences, et d^où Thomme a tiré son origine. 11 est certain que

l88 HARMONIES

c^cst dans cette zone que se trQ|^v6nt les fleurs lal^ plus brillantes, les aromates les plus odorants et I les fruits les plus savoureux. Je ne parlerai pai | de ses mines d'or, d'argent, de rubis, d'ëaw-l raudes , de diamants , auxquelles les autres zones I ne peuvent guère opposer que des mines de 1.

cuivre , de fer, de plomb et de cristal ; maLs noas empruntons des productions torridiennes v^ talcs, les noms des couleurs, des odeurs et des saveurs dont nous voulons caractériser celles de nos climats , qui sont les plus distinguâmes. CeU là qu'on trouve les couleurs primitives dans toute leur naïveté, et c^est des végétaux qui en sont teints que nous tirons leurs noms, tels que le blanc du coton, le jaune du safran, le rouge de la rose , le bleu de Tindigo, le noir de Fébène. Il en est de même des odeurs, qui n'ont pas d'autres noms propres que ceux des végétaux qui les produi.sent, telles que l'odAir de rose doint les Indiens tirent des essences si précieuses, celles des jasmins et de l'encens d'Arabie , des bois d'aloès, de sandal, de benjoin, etc.; c'est li que le soleil rend les parfums savoureux, et les saveurs odorantes dans le poivre, la cannelle, la muscade, le girofle, la vanille, etc.; il les har^ monie en mille façons dans une multitude de fruits comestibles, comme les oranges, les papayes, les ananas, les mangues, les pommesdattes, les litchis, les mangoustans, tous supe-

DE LA NATURK. 189

rieurs à nos confitures et à nos conserves les plus Ëlëlicieuscs. Les saveurs primitives alimentaires , Binai que les odeurs , s'y retrouvent toutes pures , ■fin que Thomme en puisse faire à son gré de mouvelles combinaisons : tels sont Tacide du citron , le suc de la canne à sucre , Tamer du café, ll^onctueux du cacao. Dans leur voisinage croissent une multitude de farineux , les uns sous terre, en racines d'une grosseur prodigieuse, comme les cambas, les ignames, les maniocs, les patates; d'autres plus apparents sur les^ herbes, comme les riz, les miels, les ma'îis, les blés, et les grains Icgumineux de toute espèce ; mais elle a mis en évidence sur des arbres tout ce qui était utile et agréable à la vie humaine, déjà préparé et façonné : le pain dans le fruit à pain , le lait et le beurre dans la noix du cocotier; du sucre, du via et du vinaigre dans la sève de plusieurs palmiers ; du miel plus agréable que celui des abeilles, dans la datte; des toisons plus doticcs que celles des agneaux , dans les gousses du cotonnier; des vases de toute espèce sur le calebassier; enfin des logements inébranlables dans les' arcades du figuier des Banians.

Les zones tempérées n'ont, pour ainsi dire, que la desserte de cette magnifique table. Nous sommes même obligés, en Europe, d'aider la nature par des travaux pénibles et assidus, tandis que les Indiens n'ont besoin que de laisser agir la

igo HARMONIES

terre, Teau et le soleil. Cest même de la i^batij où l'astre du jour exerce tout soti empire , oa ifti moins de son voisinage, et des climats fortonéi de rinde orientale, que sont sortis originairement les végétaux , soutiens de notre vie. Ctâ dans ses hautes montagnes que se trouvent eneM la \igne, le figuier, l'abricotier, le pécher, qa font les délices de Cachemire. Cest de là aussi qie sont sortis nos arts, nos sciences, nos lois, jeux, nos religions. Cest là que P^rthagore, le père de la philosophie, fiit chercher parmi kl sages brachmanes les éléments de la physique cl de la morale. Cest xle là qu'il rapporta en Europe le régime végétal qui porte son nom, et qui fait fleurir la santé, la beauté, la vie^ et, ea calmant les passions , étend la sagacité de YintAligence. Quelques ennemis du genre humain ont prétendu que ce régime affaiblissait la force dn corps et le courage. Ils ne voient plus d'hommefl où ils ne voient pas des boucheil et des soldats. Mais faut-il être camivore ou meurtrier pour braver les dangers et la mort ? Dans les animaux granivores ou herbivores , la caille , k coq, le taureau, le cheval, sont-ils moins forts et moins cburageux que la fouine, le renard, le loup et le tigre , qui ne vivent que de carnage? Ceux-ci , armés de dents tranchantes et de griffes, ne combattent que par ruses et par surprises, dans Tombre des forêts ou les ténèbres de la

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IKaignes de la Sicile, et les pommes de terre de vAmérique septentrionale. Flore et Pomone par- ■bourent dans nos climats le cercle de Tannée , et ^n enchaînent tous les mois autour de notre tanle ^ar des guirlandes de fleurs et de fruits.

Mais quand nous serions relégués jusqu^aux '^trémités du Nord , dans ces contrées où il n'y a ^118 ni printemps ni automne , les dons de Gérés 'et de Pales suffiraient encore pour y rendre jiotre vie commode et innocente. Je me souviens que lorsque je servais -en Russie dans le corps du génie, en faisant la reconnaissance des places de la Finlande russe avec le général Du Bosquet , chef des ingénieurs , nous aperçûmes les ^dëbris d'une cabane et les sillons d'un petit champ au milieu dos rochers et des sapins. C'était à une lieue de Wilmanstrand , petite ville située vers le 6i' degré de latitude nord. Mon général, qui connaissait beaucoup la Finlande , où il s'était marié, me raconta que ce champ avait été cultivé par un officier français au service de Charles XII, et ensuite prisonnier des Russes à la bataille de Pultawa. Cet officier avait fixé son habitation dans ce désert, où la terre, couverte de neige pendant six mois et de roches toute l'année, ne rendait à ses cultures qu'un peu d'orge, des choux et de mauvais tabac. 11 avait une vache , dont il allait vendre le beurre tous les hivers à Pétersbourg. M. de La Chétardie, ambassadeur de i. i3

France, le fit inviter plusieurs fois à le Tenir' voir, en lui promettant de Pemploi dans sa pan trie y et de lui donner les moyens d^y retourner; il se refusa constamment à ses invitations et à ses offres. Il avait oublié entièrement sa langue maternelle, mab il entendait toujours celle de b nature. Il avait épouse la fille d'un paysan finlandais , et il ne manqua à son bonheur que d'en avoir dos enfants. Je savais déjà que beaucoup d'Européens avaient embrassé en Amérique la vie des sauvages , et que jamais aucun sauvage n^avait renoncé à l'Amérique pour adopter les mœurs des Européens. Mais, de tous ces exemples, je n'en ai trouvé aucun d'aussi frappant que celui d'un Français qui préféra la vie laborieuse et obscure d'un paysan de la froide M stérile Finlande, à la vie oisive et brillante d'un officier, sous le doux climat de laFrance. La pauvreté et robscuriié sont donc bonnes à quelque chose, puisqn'en s'entourant d'elles nous pouvons trouver la liberté au sein d^un gouvernement despotique; tandis que la fortune et la célébrité souvent nons couvrent de chaînes au milieu d'une république. Je l'avoue, les ruines de cette petite cabane, entourée de sillons moussus, m'ont laissé des impressions plus profondes et des ressouvenirs plus touchants que le palais impérial de Pétersbourg« avec ses huit cents colonnes et ses vastes jardins; palais rempli, comme tous les palais du monde,

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'de {onissances vaines et de soucis cruels. Je me représente eucore cette petite habitation de la Finlande au milieu des roches , sur la lisière d^nne forêt de sapins, près du lac de Wilmanstrand, n'offrant, dans un été fort court, que quelques gerbes d'orge à la bêche de son cultivateur , mais lui ayant donné en tout temps la liberté, la sécurité, le repos, Finnôcence, iet un asyle assuré à la foi conjugale.

Cependant , quelque stérile que soit une région où la terre laisse entrevoir ses fondements de granit au même niveau que les sommets des Alpes, j'y ai vu des cerisiers et des groseilliers y faire briller leurs rubis ; les lisières même des bois y sont tapissées de fraisiers, de myrtilles, de kloukvas et de champignons comestibles. Combien d'arbres fruitiers de nos climats, et même de pays plus méridionaux, peuvent résister à ses hivers, puisque l'arbre au vernis du Japon, le mûrier à papier de la mer du Sud, et plusieurs autres des pays chauds, plantés dans nos jardins, n'ont pas succombé à des froids de i8 à 20 degrés, ainsi que nous l'avons éprouvé dans les rudes hivers de 1794 et de 1799! Cpmment la nature se refuserait-elle, en Finlande, aux essais des natu« râlistes, puisqu'elle a fait naître sous son ciel Liimaeus, le plus éclairé de tous ? Au reste, que de mets et de boissons se tirent des seules prér parations des blés, dont chaque climat pei4 pro-;

duire au moins une espèce ! L^orge vient en Finlande tout au plus en trois mois , par un été pl« ' chaud que celui de Téquateur. Que de légumei et de grains exotiques pourraient y croître dansk même espace de temps ! ^

Non - seulement la nature nous a donne da végétaux en harmonie avec tous nos besoins phj^ siques, mais elle en a produit en rapport arec nos jouissances morales, et qui en sont devenus les symboles par la durée de leur verdure : tek sont le laurier pour la victoire, Folivier pourb paix, le palmier pour la gloire. Elle en a fait croître dans tous les sites, qui, par leurs attitodcs mélancoliques et religieuses , semblent destinés ï nos funérailles. Je parle , non de ceux qui servaient au bûcher des morts chez les peuples qui les brûlaient, comme les Romains, car tous j sont propres, mais de ceux qui servaient, par leurs parfums, à les aromatiser, ou, par leun formes, à décorer leurs tombeaux.

Dans les premiers, les Egyptiens employaient des sucs et des résines tirés de la myrrhe, du nard , du cinnamome et du baume même : d'où est venue Texpression d^embaumer. Ils sont parvenus, par ces moyens, à préserver de la corruption les corps de leurs aïeux, et à eu faire des momies qui ont la solidité et la durée des rochers. Les Turcs mettent simplement des feuilles d|olii/^er dans les cercueils de leurs morts , et les

peuples du Nord celles du genièvre ; puis ils les laissent consumer à la terre, notre mère commune. Dans mon pays, les gens de campagne se servent, pour les mêmes usages, de la menthe aquatique, et quelquefois ils attachent à la porte des jeunes filles docedées un drap blanc parsemé des feuilles sombres du lierre. Un jour, je trouvai dans un pauvre village de la Basse-Normandie , devant une chaumière , un rond tout noir sur le ga- Bon. Un voisin me dit en pleurant que celui qui rhabitait ëtait mort depuis quelques jours, et que, suivant Tusage du pays , on avait brûlé la paille de son lit devant sa porte. En effet, c'est une image bien naïve de notre vie qu'un peu de paille brûlée. Le gazon en était consumé jusqu'à la racine , et son emplacement tout noir devait contraster long-temps avec celui qui verdoyait autour. C'était, au fond, une véritable épitaphe, empreinte sur la terre par la misère et l'amitié, mais plus expressive que celles qui sont gravées sur le bronze. Dans notre riche et fastueuse capitale, nous n^employons, pour les funérailles, que quatre ais de sapin. On en fait, avec quelques clous, un coffre oblong où Ton renferme le corps de son parent, empaqueté dans un mauvais drap ; on le transporte ensuite, sans convoi, à l'extrémité d'un faubourg, dans un fond de carrière où l'on * a creusé une fosse vaste et profonde. C'est dans ce barathrum qu'on le précipite pour jamais, au

tgS HARMONIES

milieu d'une foule de morts de tout sexe et de tout âge. Souvent, pendant la nuit^ les fossoyeun Tiennent le dépouiller de sa bière et de son suaire; quelquefois ils prennent jusqu'à son corps, etk vendent à des élèves en chirurgie pour le disséquer. £n vain des parents éplorés se consolent de la perte d'une fille chérie par le souvenir de sci vertus virginales ; en vain sa mère infortunée li \ ' redemande à Tabyme qui Ta engloutie : elle eil étendue sur le marbre noir d'un amphithéâlie, exposée s^ns voile aux regards d'une {euneise sans pudeur. A quoi servent à uiie école des leçons anatomiques tant de fois et si vainement répétées», lorsqu'on lui fait perdre le sentiment de la honte ? Qu» peut profiter à une nation civilisée la science la plus sublime, lorsqu'on détruit chcs elle le respect religieux que les peuples les plm bari>ares portent aux mânes de leurs pères?

Mais quand les morts resteraient dans la kmt commune où on les a déposés, la cupidité scole peut en approcher. Une vapeur infecte en sort sajis cesse. Le fils vient y respirer la mort dans le sein de celui qui lui a donné la vie. Gomment pourrait-il même le reconnaître parmi cette fouie de cadavres confondus, recouverts d'un pende terre ? A la vérité, on ne leur donne pas le temps de s'y consumer. Dans cette ville si populeuse, on fouille bientôt les anciennes fosses pour en faire de nouvelles. Les ossements paternels, les crânes

chevelus, les osselets des mains qm ont donné et reçu les ëti^eintes de Famitié , gisent encore tout entiers sur la terre. Un cimetière de la capitale n'est qu'une voirie humaine. Lorsque la pâle clarté de la lune éclaire , dans Tobscurité des nuits ,

* les collines dégradées et couvertes de chardons qui Teavironnent, vous diriez de ces scènes magiques où les poètes feignent des assemblées de sorcières.

Cependant ce globe, qui n'a que trop d'espace pour les hommes vivanU», n'en doit pas manquer pour les morts. La nature a planté dans tous 8eê sites des végétaux propres à changer en parfum le méphitLsme de l'air, et à servir de décoration aux tombeaux, par leurs formes mélancoliques et religieuses* «Parmi les plantes, la mauve rampante avec ses fleurs rayées de pourpre , et l'as-

' jjiodèle avec sa longue tige garnie de belles fleurs blanches ou jaune», se plaisent à croître ourles tertres funèbres. La blanche ne vient guère qat dans les parties méridionales de la France et de l'Europe, où, de tout temps , elle s'harmonie, ainsi que la jaune , avec la mauve. C'est ce que prouve cette inscription gravée sur un tombeau antique. « Au dehors je suis entouré de mauve et V d'asphodèle , et au dedans je ne suis qu^un ca- » davre. » L'asphodèle est du genre des lis , et elle s'élève à deux ou trois pieds de hauteur. Ses belles fleurs, qui méritent d'être cultivées, pro-

duisent des graines dont les anciens croyaient 1 que les morts faisaient leur nourriture , et dont I les vivants tirent quelquefois parti. Suivant Homère, après avoir passé le Styx, les ombres traversaient une longue plaine d'asphodèles. Quant aux arbres funéraires « j'en trouve de deux genres,' | répandus dans les divers climats : tous deux ont des caractères opposés. Ceux du premier laissent pendre jusqu'à terre leurs branches longues et menues, et on les voit flotter au gré des vents. Ces arbres paraissent comme échevelés et déplc^ rant quelque infortune : tel est le casuarina des îles de la mer du Sud , que les naturels ont grand soin de planter auprès des tombeaux de leurs ancêtres. Nous avons chez nous le saule pleorear ou de Babylone : c'était à ses rameaux que les flébreux captifs suspendaient leurs lyres. Notre saule commun, lorsqu'il n'est pas étété, laisse pendre aussi l'extrémité de ses branches , et prend alors un caractère mélancolique. Shakespeare l'a fort bien senti et exprimé dans la Chanson db soMile, qu'il met dans la bouche de Desdemona, prête à terminer ses malheureux jours. II y a aussi, dans plusieurs autres genres d'arbres, des espèces à longues chevelures; j'en ai vu quelquesunes : tels sont certains frênes , un figuier de l'Ilede-France , dont les fruits traînent jusqu'à terre, et les bouleaux du Nord. Le second genre des arbres funèbres renferme ceux qui s'élèvent en

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cheveUia, le» OMelcIa des in.iins qui ont donné et reçu lea étiviiiles de rainiiié, giaent encore tout entiers sur la tert^. Un cimetière de la capitale n'est qu'une voirie Immaine. Loi^aque la pâle clarté de la lune érlaii^« dans Tobscurité des nuits , les collines dégradées et couvertes de chardons qui renvinmnent, vous dirie» de tes scènes ma* giques où les poêles ieignent des assemblées de sorcières.

Cependant ce globe « qui n'a que trop d'espace pour les hommes vivanlN« n'en doit pas manquer pour les morts, l^i uatui^ a plante^ dans tousses sites des végétaux propices ii changer en parfum le mépliitisme de Tair, et îk servir de décoration aux tombeaux « par leurs lonues mélancoliques et religieuses* tl^armi les plantes « la mauve rampante avec $t$ fleurs rayées de pourpre , et Tasphodèle avec sa longue tige garnie de belles fleurs blanches ou jaunes, se plaisent à traître sur les tertres iunèbres. La bUmche ne vient guère i|u« dans les parties méridionales ile la France et de l'Europe, où, de tout temps, elle s'harmonie, ainsi que la jaune , avec la mauve. C'est ce que prouve cette inscription gravée sur un tombeau aHtique. « Au dehors je suis entoui^ de mauve et » d'asphodèle, et au dedans je no suis qu*un ea- » davre. » L'asphodèle est du genre des lis , et elle s'élève à deux ou trois pieds de hauteur. Ses belles fleurs I qui méritent d^étre cultivées, pro»

ture, et un cimelière doit être une ëcole de raie. Cest là qu'à la vue des puissants, des nàil et des mëchants réduits en poudre , disparaiiiol^ toutes les passions humaines, Forgueil, la tjo/i^ dite, Tavarice, Tenrie ; c'est là que se réveillât les sentiments les plus doux de l'huinanité, a souvenir des enfants, des époux, des pères, in amis ; c'est sur leurs tombeaux que les peuples la K plus sauvages viennent apporter des mets, et q« les peuples de TOrient distribuent des vivres an malheureux. Plantons-y au moins des Tégétauxqn nous en conservent la mémoire. Quelquefois nooi élevons des urnes , des statues ; mais le temps détruit bientôt les monuments des arts , tandis qu'il fortifie chaque année ceux de la nature. Les vieil ifs de nos cimetières ont plus Vl'une fois suivéa aux églises qu'ils y ont vu bâtir. Ombrageons ceoi de la patrie des végétaux qui caractérisent les ër verses tribus de citoyens qui y reposent; qo^M voie croître sur les fosses de leurs famUles etïïi qui les ont fait vivre pendant leur vie , Fosier dtf vanniers, le chêne des chai^pentiers, le cep des vignerons; mettons-y sur-tout des végétaux tonjours verts, qui rappellent des vertus immortelles , plus utiles à la patrie que des métiers cl des talents; que les pâles violettes et les doocci primevères fleurissent chaque printemps sor les tertres des enfants qui ont aimé leurs pères; que la pervenche de Jean- Jacques, phis chère

DE »A MATURE. doS

mts qne le myrte amoureux, étale ses fleurs rëes sur le tombeau de la* beauté toujours fii; que le lierre embrasse le cyprès sur celui des ox unis jusqu'à la mort ; que le laurier y caérise les vertus des guerriers; Folivier celles négociateurs; enfin que les pierres gravées scriptioQA à la louange de tous ceux qui ont i mérité des hommes, y soient ombragées de fnes, de thuya, de buis, de genévriers, de buis- ; aidents, de houx aux graines sombres, de rre ^ feuilles odorants , de majestueux sapins. »^-}e me promener un jour dans cet élysée, iré des rayons de Faurore, ou des feux du il couchant, ou des pâles clartés de la lune , et sacré en tout temps par les cendres d'hommes tueux! Puisse*- je moi-même être digne d'y ur ou jour mon tertre, entouré de ceux de mes ints , surmonté d'une tuile couverte de mousse ! il par ces décorations végétales que des nais entières ont rendu les tombeaux de leurs êtres si respectables à leur postérité. Dans ce lin de la mort et de la vie, du temps et de smité, se formeront un jour des philosophes libles et sublimes, des Confucius, des Fénél,des Addissons,des Youngs. Là s'évanouiront vaines illusions du monde , par le spectacle tant d'hommes que la mort a renversés; là rîtront les espérances d'une meilleure vie, le souvenir de leurs vertus.

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