‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteur (volume 2)Chapitre 27 sur 33 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Cette strophe , malgré sa tournure agréable , nVst qu^unc faible consoimaace de la précé- ' dente. Thyrsis n'y exprime que les rapports d'a- " K^cment de quelques arbres avec leurs sites ^ et ensuite avec son ami; mais Corydon, dans la : sienne Y est parti d'abord des harmonies de quelques arbres avec des héros « des déesses et des dieux , pour en faire hommage à un simple arr brisscau aimé de sa maîti^esse :

Populos Alcidse gratissiraa , vltis laccbo ^ Formosse mgrrtns- Yemri , sua laurea Pbœbo:

PhjUis amat corylos ; illas dum Pbjllis amabit, Nec myrlns Tincct corylos, nec Uarea PkœbL

« Le peuplier est très>flfrêable k Hercvle : la rigne, à Bacciras; le myrte, • à la belle Vénus ; le laurier , à Apollon. Pbyllis aime les coudriers; tant to que Pbyllis les aimera , le coudrier remportera sur les myrtes de Vému « ci sur les lauriers d'Apollon.»

ThyrsLs n^emploie que des couleurs dures dans ses paysages, et Corydon de simples reflets.

D'ailleurs Thyrsis ne fait qu'imiter les couplets de Corydon. Corydon loue dans les siens Codrus, son ami; Thyrsis lui adresse des injures. Corydon peint les premiers jours du printemps, et l'aulonine avec ses fruits; Thyrsis, au contraire, peint i. i8

rëté brûlant et Thivcr glacé. Aussi Mélibée ne ban lance pas à donner le prix à Gorydon :

Hsec meminiy et Tictum frustra contendere Thyrsim. £x illo Gorydon , Gorydon est tempbre nobû.

Mais c^est sur-tout dans la dixième et dernière églogue, intitulée GaJhis, que Virgile a réuni toutes les beautés champêtres aux plus tendrtt affections de Famour; c^est un poëme achevé. 1 montre, dans ses perspectives, la fontaine d'Arcthuse, la mer de Sicile , les forêts avec leurs échos, les solitudes du mont Maenale, les rochers do froid Lycée, les plaines brûlantes de FÉthiopie, etc. Il y introduit des troupeaux, des bétei féroces, des bergers , des naïades, Apollon, Sylvain ; Pan , le dieu de TArcadie , etc. , et il en fait le fond du tableau, où il décrit Tamour malheureux de son ami Gallus. Gythéride , fameuse comédienne, Pavait abandonné pour suivre Antoine à la guerre de la Germanie : Gallus lui adresse les regrets les plus douloureux , sous le nom de Lycoris. Il Fin vite à revenir auprès de lui :

Hic gelidi fontes, hic mollit pnta , Lycori : Hic nemus ; hic ipso tecum consumerer «to.

« Ici , sont de limpides fontaines; ici, sont de molles prairies , o nu » chère Lycoris! ici, une majestueuse forêt; c*est ici qu'arec toi je von* » drais être consumé par le temps. »

Il se la représente suivant son rival au milieu

DE LA NATURE. âyS

des armées cft des hivers , et il oppose au doux site qu il vient de lui tracer, ceux de la rude Germanie :

Tu procnl à patrià (nec sit mikl credere tantùm)» Alpinas, ah dura! nÎTes, et frigora Rkeni Me sine sola yidej. Ah ! te ne frigora laedant ! Ali ! tibi ne teneras glacies secet aspera plantas !

« Pour toi , loin de ta patrie ( que ne pois-Je en douter encore ! ) , » seule , sans moi, cruelle , tu braves les neiges des Alpes et les frimas du » Rhin. Puisses-tu ne pas ressentir la rigueur des frimas! puissent leurs » âpres glaçons ne pas blesser tes pieds délicats ! »

Virgile, après avoir réuni dans son.poëme les plus touchantes images, les couvre du voile de la nuit:

Surgamus : solet esse gravis cantantibus umbra, Juniperi gravis umbra ; nocent et frugibus umbrse. Ite domum saturse, venit Hesperns, ite, capellse.

« Levons-nous : l'ombre , et susrtout Tombre des genévriers , a cou- » tume d*ètre dangereuse à ceu^ qui chantent. Les ombres sont encore » nuisibles aux fruits. Allez, mes chèvres, allea-vous-en rassasiées à la V maison : Té toile du soir parait. »

Virgile, pour ajouter à la mélancolie de son site , se suppose occupé à tisser une corbeille de branches de houx, assis au pied (Tim genévrier, arbrisseau non. moins hérissé que le houx. 11 y répète trois fois le mot d^ ombre, comme pour rembrunir son paysage.

Nous remarquerons qu'il répand toujours les derniers rayons, ou plutôt les dernières ombres

^'jS HARMOHIES

du soleil coiichant suit ses paysages, lorsqu'il j introduit un sujet mêlé de tristesse. Telle est la fin de Tëglogue où il a peint les malheurs de Hélibée :

£t jam summa (irocul villaram culmina fumant ^ Majoresque cadunt altis de montibus umbrœ.

XeUe ç$^t WÇQT^: «U^ de ^ 4e«xi^e églogue, où Gorydon se plaint de Findiffërence de son cher Alexis:

^pice : aratra ju^o refervnt siu^ensa jo^enci^ ' £t sol creseentes decedens duplicat umbras ; Me tamen vnt amor : quia enim modnaadaifc aaioai?

« Voyez ces bœufs qui ramènent leur cbarrue suspendue au Joag* » Dëjà le soleil , à la fin de sa course , a doublé les ombres qui se pro- > longent dans les vallons; cependant Tan^our me brûle de tons ses feu. » L*amour ne connatt-il donc i^oÎQt de repos? »

Il représente, dans, ses dernières et sombres demi-teintes, sa vigne, surchargée de feuUles, restée à demi taillée sur i*o];Qi|e4m :

Seofi-j^utat^ tlbi frondosà vitis in ulmo est

Virgile colore de la même manière la fin de sa sixième églogue, intitulée SUène , où ce demidieu finit ses chants par les aventures de ScjUa» des Syrènes , de Thérée :

lUe canit : pulsae referuot ad side.ca valles* Cogère doner oves stabulis, numerunique referre JMSsit I et invito processit resper 01 jmpo.

DE LA NATUHE. Â77

^V é Ainii clunti Silène : les e'ckos des vâlUes portèrent tes accenU ]«•• *, » qu'aux aitrej. Cependant IVtoile du soir s'élevant dans les deux , obli- » gea lés bergers ne rassembler leurs troupeaux 9 t\ de les ramener àiiz n 9 bergeries.»

Mais lorsque le sujet de Teglogue comporte uû . dénouement heureux , comme dans la huilièihe ,

où une amante ramené baphnis par ses enchan- ' tementSy le poëte en éclaire le commencement

par Taube matinale :

Frigida fis ttelo ntfctis deees^erat uinbfit , Gùm ros m tenerâ pecori gratissimus herbà est, Incumbens tereti Damon sic cœpit olivae :

Nascère , prifeqaè diem tenîehs Age ; Locitèr, ^liiloià.

« L*ombre froide de la nuit avait à peine de'voilé les cieux, estait « rhenre où la rosëe rend Therbe tendre si agréable aux troupeaux » » lorsque T>àmon, appuyé lu^ sa houlette d* olivier, fit entendre ces » mots: Hâte-toi de briller ^ étoile du tnatin. Lucifer, toi qui andoûcea » le jour, rends-le favorable à nos vœux. »

Nous obserreroas ici que Damon, qui conçoit d^ abord des espérances, s'appuie srar uite houlette d'olivier. Il n^y a plus, cotome dans la di]^i6mé églogue^ de houx et de genévHer sur i'avantscène. Nous remarquerons encoi'e que Yirgde, qui connaHsi bien Feffet des singuliers harmoniéé avec les phirieb, n'emploie dans ces quatre vers ^e des singuliers, parce qu'il a employé beaucoup de pluriels de suite dans lès Vers ^i les précèdent^ et dans ceux qui les suivent. Pour nous, nous le^ avons entremêlés datis là traduction de ces verâ isolés, pour lui donùer plus d'harmoine, parce

que nous ne rapportons pas avec elle celle dei autres vers. Aucun n^a mieux exprimé tous la genres de convenances et de contrastes que Virgile ; il en résulte des charmes innombrables dans sa poésie. Nous les saisissons à mesure qu'ils se inontrent, comme des preuves incontestables de nos lois harmoniques.

Virgile, non content d'éclairer ses paysages les plus intéressants de la lumière du soleil, y joint souvent celle de la divinité, qu'il invoque au commencement de ses ouvrages. Il a senti que si le soleil était en quelque sorte le dieu de la nature physique, Dieu était le soleil de la nature intelligente. En effet, si la lumière du soleil se subdivise en gerbes de rayons, et se décompose en mille et mille couleurs qui réjouissent les yeux de notre corps, la Divinité, quoique invisible en ellemême, se manifeste à nous par ses diverses puissances , et se décompose en harmonies innombrables, qui ravissent notre intelligence, la vue de notre ame. Ces puissances , telles que celles du soleil, de Tair, de Teau, de la terre et leurs harmonies, ont été adorées par tous les peuples, sous les noms de différentes divinités, qui, suivant Orphée , le plus ancien des poètes , n'étaient que des attributs et des émanations de l'Être tout-puissant et bon qui avait ordonné l'univers. C'est dans cette idée naturelle à tous les hommes, que Virgile associe souvent aux divinités subal-

BK LA NATVRK; 979

ternes et bicnraiâuiiles, dos hommes recommundables par leur pouvoir et leui*s bienfaiU, lois que ses prolecleui^ mchnes.

Ainsi, ilaii sa première é{;lo(^ue, son pèi^e, sous le nom do Tityre, répond an Lrislo Méliboei qui admii\^ son bonliour au milieu des troubles qui ulYligenl leur patrie commune :

O Mrlikwf ! 1>f ua nobia hmc olU ffrit ; Mamqu» •rit i\U mikî arinprr U«ua

M O M^Ukfv ! cW à un flîf u t]u» ji> «uU reilfvabl» cl» cfi doux luUîra ; » car il WTà iuujuura pour mui un tli«u. ••••»•

Ce dieu est Auguste qui lui avait Tait rendre son domaine.

Dans la seconde (^glogue^ Corydon «imouiTux n^appellc à son secours <pie des nymphes et des naïades : tels bergoi^s, tels dieux. Il dit ^ Alexis :

Hue «de* , o foruiua» puer ; tibî lilia pirnia Errr frruul nyniphit riUlhîa : tibi raotlida naVa Pallfnlfaviolaa »l aumina papivrra rarprna, Narriaaum vk Aor«iu jungil kr ii« olf nlîa «nf ihi : Tuitt raaîi «Iqui» alîîa uilrxrua auavibua brrbîa, MoUU lulvolà piunU varvinla rahbà.

« Vienaà nioî,i'bannaut mUnii voià Ira nynipbra qui l*apponeHr » ilea lia à p)f inr • rorbrîUra. Vtw blaorbr oaYatlc Ir toiiipoar un bou- » qufl Uf pAlra vîoirilfa ft de l^lfa ilrpaTOla; t\\t y joiot \t iiarriaar rk » U Star de Taurlb parfumé ; t\\t marie aua raiuraua aouplra du Tac« » cial U roulrur jaune du »uu(i|le rou»arin, ri d*aulrf« plaiUrade Pudeur » U plua auavr. »

Corydon, dans son délire amoureux « ne pro« met point tle pi^ésents aux nymplie» pour les

28o HARMONIES

rendre favorables à ses amours ; ce sont les nymphes, au contraire, qu^ii appelle pour faire da présenls à Alexis. Au reste, leurs fleurs sont mélancoliques comme lui : elles seules forment une élëgie. Ce sont de pâles violettes, des pavots funèbres ; le narcisse , dans lequel fut change Narcisse, amant de lui-même ; de Taneth, espèce de fenouil dont les fleurs sont jaunes; le vacciet, dont les grains sont noirs ; enfin des soucis. Toutes CCS fleurs ont des analogies avec ses amours et ses chagrins. Mais personne ne compose mieux un I)ouquet que \irgile, par des consoniianres et des contrastes. On ixîtrouvera les mêmes harmonies dans les fruits que C]orydon promet a Alexis. Ces beautés sont si communes dans Virgile , qu'il me suflit de les indiquer une fois pour toutes. Elles font le plus grand charme de ses vers. 11 y fait contraster non-seulement les mots, mais les choses, et il les lie par les plus aimables consonnances : Junclurd poUeL

Dans sa troisième églogue , Damdtas invoque Jui)iler, et Ménalcjuc Apollon. Uun et l'autre s'accordent à se mcltn; sous la protection de Polliou» le protecteur de \irgile.

Le poëte, dans la quatrième églogue, invoque lui-même les Muses de Sicile, qui avaient ins- ])iré Tlu'ocrile, son modèle : il fait descendre des cicux |)lusicurs divhiités pour favoriser la naissauce de Drusus; Astrc'c, la chaste Lucine,A{H>lloa^

DE L\ N\TrBi;. a8i

enfin, il lonracljoiiU m quelque vsoric aon bicnfai-* *teur^le consul Poliion.Danshi cinquu^nie,ilfiu\l>orgcr»% MojkMisct M^nalquc, ctflMnviit Tapotlu^osc de Daplnm, qu'on croit avoir t^UWm coIMut pointe bucolique» MopAus introduit craboixl les nymphes qui le pleuiYnl» et Palt\s avec Apollon qui ivgrottent sa perte. Méualque^ pour consoler sou ami, n'ii^site p«Ts ;\ mettre Uaphnis au ran^;; «les dieux. Il (fh^ve tpiatre autels, dont deuv pour Daphuis^ et deux pour Apollon:

Kn qiuluor arA»;

ïxx't (tuâ« l\\\\ , l>A(>luù , iluoquc aturÎA iMiallo.

Virgile , dans vsa sixii^nie é{»logue , introduit Apollon, i|ui lui donne pour conseil de ne pas quitter le chalumeau champt^tiv pour la tnnn* pette. Il en tait ses excuses ^ \anis, son protecteur, dont il voulait chanter les exploits, et il inx^oque les Muses « qui lui inspirent des chants sublimes sur Torl^ine des cht>ses. On voit tpie son génie conunence à prendre un {;rand vol. Sous le nom de Silène, il tente, pour ainsi dire, des chants tte tlliiorents tons, dont il n'annonce tpie les sujets, mais dont il forme de vawstes perspectives dans sou paysaj;e. Au reste, toujours iulMe à la iXMM>nnaissance « il divinise («allus, un autre de sesamis,en rintnuluisant sur le Parnasse, dans les clururs dWpollon et îles Muses.

Dons la septième, où deux bergers dWiTadie

disputent du chant, chacun d^eux fait son invoc^ tien, suivant son caractère particulier. Le ^modeste Corydon, d'un goût poli et délicat, comme nous Tavons déjà remarqué, invoque d^abordki nymphes de la fontaine Libéthride en Béotie.

Nymphe , noster amor , LibetLrides , aut mihî carmea , Quale meo Godro , roncedite (proxima Phœbt Versibus ille facit) ; aut, si non possamui omnes , Hîc arguta sacra pendebit fistula pinu.

« Nymphes de Bëotie, mes amours, inspirec-moi des chants telsfw » ceux de mon ami Godrus, semblables à ceux d* Apollon ; ou , si toai » ensemble nous ne pouvons Tëgaler , je suspendrai ici ma flûte rebelle >» à ce pin sacré.»

IJ est bon d'obser>'^er ici, en passant, qu'il y a quelque analogie du son aigu d'une flûte au bruissement des pins agités par le vent.

L'orgueilleux Thyrsis, d'un caractère rude et grossier, et sans imagination, imite la strophe de son rival en sens contraire. Celui-ci a fait un compliment à Codrus , Thyrsis lui adresse des injures :

Pastores , hederâ crescentem ornate poe'tam , Arcades , invidià rumpantur ul ilia Godro.

Aut, si ultra ptacitum laudârit , baccare frontem Gingite, ne vati noceat mala lingua futnro.

« Bergers d*Arcadie, couronnez-moi de lierre, moi qui suis voln >* poëte naissant , et que Godrus en cr^ve de dépit. Ou , si mes beaui vcn > lui arrachent des éloges malgré lui , entoures mon front de bacar » pour mettre votre puc'te futur à Tabri de sa mauvaise langue. »

Corydon prie ensuite Diane d'être favorable à

DE LA HATURE. 283

ircon. J^ajouterai encore ici cette strophe en-

itière , parce que je ne crois pas qu'aucun traduc-

.:teur en ait jamais rendu le sens, faute d'avoir

awnti le caractère généreux de Corydon, tout-à-

estait oppose à celui de Thy rsis , qui ne songe qu'a

ses intérêts:

Setosi caput hoc apri tibt , Délia , pairos Et ramo» Mycon vlvacis comna cerri.

Si proprium hoc foerit , levi de manuore tota Puniceo stabis suras evincta colhuroo.

« Déesse des forêts , le pauvre Mycon toos a offert la tète velac d'un » «aiiglter , et le bois rameuz d'un vieux cerf ; si vous le prenez sous votre * protection , je vous élèverai une statue d'un marbre poli , avec des co- . » thumes de pourpre. »

Voici ce que le lourd Thyrsis oppose à cette strophe sentimentale : « Priape , dit-il , bois ce ' » vase de lait; il te suffit d'en attendre autant » tous les ans. Tu es le gardien de mon pauvre 3» jardin; je t'ai érigé une statue de marbre, sui* » vant mes moyens ; mais , si mon troupeau se j» multiplie , je t'en ferai une d'or. »

Virgile dédie sa huitième églogue à PoUion.

Damon, un des interlocuteurs , invoque Tétoile du matin et les dieux en général. 11 leur adresse des plaintes amères sur l'infidélité de sa chère Nisa, qui va épouser Mopsus. Alphesibée prie les Muses de l'inspirer. 11 oppose aux chants de Damon ceux d'une femme qui ramène enfin heureusement à elle , par des invocations magiques ,

Daphnis son époux. Le poëte emploie par-toili des contrastes, dans les sujets comme dansb|i mots, les images et les caractères. U introduites corc deux bergers dans sa nouvelle églogue; mais, comme il n'y est question, comme dans II première , que des maux de la fortune , il B'f apparaît d'autres dieux que ceux qui les font la terre , et quelquefois les réparent : tels soéI \arus, et Fastre de Cësar qui brille au haut des cieux. Cet astre était une comète qui apparat quelque temps après la mort de Ccsar, et quek peuple prit pour son ame. U est remarquable qne c'est le malheureux Mœris qui est disposé à les invoquer ; le tranquille Lycidas ne s'adresse qu'au Muses.

Virgile a distribué une ou deux divinités dani chacune de ses églogues , comme dans aot»it de temples; mais dans l'invocation de ses Géor* giques, on peut dire qu'il en a rassemblé un panthéon. U s'adresse d'abord à Mécène ; ensuite il invoque le soleil et la lune , brillants flambeaux du monde ; le gai Bacchus et la bonne Céres, les vieux faunes et les jeunes dryades, Neptune, le dieu des mers ; et Aristée , dieu de Cée , ami des forêts; Pan, et la sage Minerve ;Triptolèmc, qui enseigna l'usage de la charrue ; et Sylvain , arec son rameau de cyprès. Enfin, après les avoir mis» pour ainsi dire, en contraste deux à deux, il invoque César, au choix duquel il laibse les do?

L DK LA KATURK. a8:»

Mainca dcA autres dioiix, teU que los saisons, li>s «lomon»^ les vei^gcra; TOcéniu comme cendre ilc Tbëtia; ou une coiiâleilalion thms les rieux, entra le AÎgne de la \ ierge et le Sct»rpion , ciui s'em* presse do lui faira place.

Knim \ir(:;ilc, daits rKnéide, divinise toutes les puisAanci>s de la nature, ;\ IVxemple d'Ilo* mère. Le soleil, c'est A|>ûUaii: Fair, Junon ; IVau, Neptune ; la terre , Cybèle ; le feu lenY^slre , Vulcain; les eaux fluviatiles, telles que les n- TÎèrea et les fontaines, sont des nymphes et des na&iades; les ai4>re8 des foi*ëts, des sylvains, des dryades, des ainadryados, des oréades». La puis- Muce animale est sous Tenqiire de Pan ; mais celle des houunes est, elle seule « sous celui de ^usicurs diviiiiiés. Les enfantements de leurs migres appai^iennent à Lucine ; leurs amours à Wnus; Leur colère, à Mars; leur sagesse, à Minerve; leurs vendanges, s\ Bacchus; leurs moiseoiMi, J^ Ct^rès; leurs chasses, à Diane; leur mort, aax Parques et t\ Plut on. La plupart de ces dieux se mêlent des querelles des hi^ms de rKnéitle , i TeiurepLion de Jupiter, ou plutAt du UesLin , qui a ordonné de toutes choses.

Je serais bien fàcbé qu\)n lugeAt dtM nmreeaux de Virgile que i^ii rites, )»ar ma faihle tratluction. La poésie a des harmonies qui lui sont propres, et qu'on ne {M^ut rendre en prosi\ Pour a en convaincre, on i\'a qu^i mettre en prose les

286 HARMOKI£S

plus beaux vers de Racine ou de La Fa leur plus grand charme s^ëvanouit. Cest < pire lorsqu'on veut traduire des vers latins âfl cis, en prose française si diffuse. A la iréiji'"! notre prose a aussi ses harmonies, dont i cipcs sont les mêmes que ceux de notre ] mais dont l'application est fort différente. 1 reprendrons cet intéressant sujet aux morales. Je n'ai voulu indiquer ici que ïz Virgile a employé pour produire des nies physiques : d'ailleurs, je n'offre ces : essais que comme des études encore bien i faites.

Ce que j'ai dit de Virgile peut s'appli à tous les autres poètes de l'antiquité , et f0\ tout à Théocrite, son modèle dans réglogae.ll| y trouvera les mêmes contrastes dans les ^\ taux, les oiseaux et les personnages, opposés kl caractères deux à deux. Les sujets de Théocikl ont même quelque chose de plus neuf et depb' varié , parce que ce poëte , étant né dans file k , Sicile, a peint la terre avec la mer, des coqiï lages mêlés aux fleurs, et des pécheurs aux bffgers. Les marines, comme nous l'avons obsené, ajoutent aux charmes des paysages, qui ne sort jamais plus intéressants que quand les eanx y abondent. On peut encore dire que Théocrite doit son originalité à la nature, qui, seule , lui a servi de modèle; tandis que Virgile a souvent

DE LK MATUHfi. 287

^imitd le pol!tc de la Sicile. Mais %\ IVgloguc doit aon invention au poète grec ^ elle est redevable de sa perfection au poëte latin. Le pinceau de Virgile est plus suave , et ses sujets sont mieux dessinas. Sesperspeciives, plus variées ^ ont aussi plus d^dtcndue, et inspiit^nt, par la magie de Jeurs couleurs , une mdlancolie douce , qui vous plonge dans des méditations ravissantes. Je ne suis point surpris que les Romains demandassent , le soir, après leurs grands spectacles tragiques » U lecture d'une (^gloguc'dé Virgile : estait un oreiller d^ëdredon , sur lequel ils voulaient reposer leur tête avant de s'endormir. Opendant, comme je fais le plus grand cas du m^frite de rinvention, j'aurais compare ici quelques passages des deux poiHes, pour faire connaître la différence de leurs manières ; mais, par malheur, je ne sais pas le grec : or, ne citer qu'une traduction d'un bon pointe , c'est ne montrer cfue Tenvers d'une belle ëtoffe.

Je pourrais trouver encore quelques bons tableaux de paysage dans de grands po'dtes latins , tels que Lucrèce , Ovide , Horace , Catulle , Properce, TibuUe, Lucain, Juvënal; mais aucun d*eux n'i^gâle Virgile dans ce genre. Lucrèce a bien autant de talent pour le moins, mais il n^avait ëtudié la nature que dans le système d'Épicure. On ne voit dans ses vers aucun de ces contrastes de végétaux, qui produisent de si

agréables harmonies, ni de ces reflets de la IK- i] vinité , qui vous élèvent de la terre vers les cieia. ^ U faut en excepter sa sublime et voluptueuse invocation à Vénus. Mais si , contre ses principes, il en a fait une divinité, c'est qu'il en avait trouvé le sentiment dans son propre cœur. Aa reste , il ne voit que des atomes tombant dam Tunivers ; et son génie aveuglé n'a peint, dau la nuit où il se précipite avec eux , que la sombre physique de l'athéisme. L'ingénieux Ovide, aa contraire , a mis des diviniti^s pajr-tout dans so Métamorphoses ; les dieux y sont pelc-méle avec les animaux. Ses métamorphoses sont des métempsycoses : le corps d'une pie renferme l'ame d'une princesse. Au reste , ses sites sont charmants ; mais il les peint souvent à la manière de Quinault, avec un peu trop d'enluminure. Horace a plus de précision dans ses dessins, et de vigueur dans sa touche ; habitant de la cour , il décrit, avec wsa musc plutôt qu'avec son arae, une campagne où il n'aiiuait pas à vivre. Il prend ses sujets champélres dans les environs de Kome , et non dans les profondes forêts , ou dans les hautes montagnes, qu'il montre cependant à l'horizon. Tibulle, Properce, Catulle, se resâ^ntènt de la mollesse de la fm du siècle d'Auguste , où iU vivaient. Leurs peintures ont beaucoup de grâces et même de vérité ; mais elles sont souvent efféminées. Sous le règne cruel de I^éron , les muses

champêtres gardèrent le silence. Comment auraient-elles osé ëlever leur voix sous un prince qui, ayant perdu tout sentiment naturel, méprisait Virgile , et disait qu'il n'avait pas d'esprit ? Xucain cependant osa se montrer. On admire encore sa description de la foret de Marseille ; mais ses sujets sont rembrunis cotnme le temps îuffreux où il vivait , et où il ne tarda pas à être la victime du tyran. La muse de Juvénal parut aussi à la fin de ce siècle malheureux , terminé ^ar Tibère ; elle y contracta une grande âprèté. Aucun poëte n'excella comme lui à peindre les crimes de Rome. Au milieu de tant d'infamies, comment aurait-il pu peindre des paysages?

Si je désire qu'on commence par les po'étes, pour apprendre à décrire la nature,- c'iest que la poésie a été le premier langage des hommes, comme nous le verrons ailleurs. Toutes les nations ont eu de grands portes, avant d'avoir de grands écrivains en prose. Homère, Hésiode , Sophocle , Euripide , ont existé diez les Grecs avant Platon, Xénophon, Démostliène , Thucydide , Plutarque. Ënnius , Lucrèce , Térence , parurent chez les Romains avant Cicéron ; et si ce prince des orateurs a excellé en éloquence, c'est qu'il s'était nourri des poètes grecs, comme on le voit par ses ouvrages : mais Virgile , Horace , Ovide , ont précédé Tacite , les deux Pline , etc. Qioz nous , P.. Corneille, et Ra- I. 19

cine , Quinault et La Fontaine , ont paru ayant nos bons orateurs et nos grands ëcrivains, a nombre desquels je mets principalemeut Boisuet, Fénëlon, Voltaire /Buffon et Jean-Jacques. Malheureusement , nous n'arons point eu de poëtes épiques ni bucoliques; car j ^entends par poêles épiques ceux qui peignent tonte la n^ ture , tels qu^Homère et Virgile. Voltaure , dans sa Henriade , n'a décrit que des combats et des caractères politiques. Nos coutumes barbares ayant, pour ainsi dire , divisé toute la nation en noblei guerriers, et en serfs cultivateurs, elle n^a point eu d'homme Hbre pour étudier la nature ^ et en faire de grands tableaux. Notre religion, aussi, n'a pu en diviniser les puissances, comme chex les Grecs et les Romains. Cette grande pensée d'un Dieu créateur , maître de l'univers ^ est plus favorable à la morale qu'à la poésie. Notre poésie n'a pu s'enrichir que des dépouilles de celles de l'antiquité , dont les plus précieuses ne sont plus à notre usage. Nos grands écrivains n'ont donc po puiser des images chez nos poëtes; ils n'y ont étudié que les grâces et les harmonies du style : et voilà pourquoi ils sont , à mon avis , inférieurs à ceux de l'antiquité , qui avaient de plus grands modèles. Â la vérité , la philosophie nous a ramenés , dans ces derniers siècles , à la nature; mais c'est bien plus pour en faire l'anatomie que pour en composer des tableaux. De-

DK LA NATUBE. 2gi

puis la botanique jusqu^i Fastronomie , toutes nos sciences ne nous présentent que de tristes analyses. La physique a fini par nous rendre métaphysiciens. Cependant, ceux de nos écriyains qui ont ëtudië la nature dans la nature même , et telle qu^elle se montre à nous avec toutes ses harmonies , vont de pair avec les plus célèbres de Tantiquité. Leur style est rempli d'images, de mouvement et de vie : teb sont, entre autres, Fénélon, Buffon et Jean-Jacques.

Pour apprendre^ donc à nos enfants à rendre leurs idées avec précision et avec grâce, je kur montrerais quelques bons modèles de style dans les meilleurs poètes et écrivains de notre langue; f y joindrais aussi la traduction de quelques morceaux de Tantiquité les plus intéressants pour eux. Je m^en tiendrais d'abord k la peinture de quelques harmonies végétales, et je passerais de là à la description de quelque paysage ; )e n'y admettrais pas le moindre habitant , pas même un insecte. Dès qu'un animal paraît au sein de la puissance végétale , il attire à lui toute notre attention, parce qu'il a plus de rapports avec nous. Je ne les occuperais pas, comme dans nos anciens collèges , à des traductions étemelles ou à de stériles amplffhrati(3ns ; mais je leur montrerais d'abord l'ordre harmonique et simple suivant lequel ils doivent disposer leur sujet , en y mettant successivement les éléments et les vé-

tl^a, HARMONIES

gétaux ; ensuite , après les avoir familiarises avec un certain nombre d^expressions et de tours agréables, je leur dirais : Vous savez maintenant décrire ce que vous voyez , et votre palette est suffisamment chargée de couleurs : allez donc dessiner et peindre. Si votre ame est sensible, votre pinceau sera imlnortel. Sentez ^t écrivez, vous serez sûrs d'inspirer de l'intérêt. Je choisirais une belle matinée du printemps pour essayer leur goût. Pendant que les jeunes filles , au milieu des fleurs d'une prairie , s'amuseraient à en faire des bouquets , des guirlandes , des chapeaux, leurs jeunes compagnons s'occuperaient à les décrire. Parmi ceux-ci, les plus habiles feraient une description d'une partie du paysage qui les environne. Après l'avoir orienté sur le soleil , et avoir peint le ciel, les eaux, les collines et les arbres, s'ils ne peuvent placer une naïade à la source d'un ruisseau , qu'ils y peignent quelques-uns des rayons de l'intelligence et de la bonté divine. Il n'est pas douteux que le séjour d'une divinité dans les paysages des anciens poètes, n'y versât des influences célestes, qui en faisaient des lieux enchantés. Les prairies paraissaient plus gaies avec les danses des nymphes; et les forêts, peuplées de vieux sylvains, plus majestueuses. Mais si la raison ne nous montre plus de divinités dans chaque ouvrage de la nature, elle nous montre aujourd'hui chaque ouvrage de

DE LA. NATURE. agS

la nature dans la Divinité. Eclairée par le génie des grands philosophes et par Texpérience des siècles , elle nous fait voir qu^un Etre infini en durée, en puissance , en intelligence et en bonté, a mis un enscfïnble dans toutes les parties du monde , et les balance par des contraires. La vérité a maintenant pour nous plus de charmes et de merveilles que la fable. La métamorphose dWe chenille velue en brillant papillon, est au moins aussi surprenante, et sans doute plus agréable que celle de Philomèle en rossignol. Une simple fleur est un témoignage de la Providencedivine. Elle est en harmonie avec tous les éléments, comme un paysage entier; elle Test avec le soleil, par les réverbères de ses pétales; avec Tair, par les paravents de son calice ; avec les pluies , par les aqueducs de ses feuilles ; avec la terre , par les cordages de ses racines. Mais c'est sur-tout en rapportant les végétaux aux besoins des êtres sensibles, que se manifestent leurs plus touchantes harmonies. Le nid d'une fauvette est défendu par un buisson épineux, et celui de la tourterelle par la hauteur de l'arbre au sommet duquel il est posé. Les familles des hommes étant les plus faibles , sont les mieux protégées : une haie hérissée d'églantiers et de ronces entoure leur chaumière ; un chien fidèle , dont la gueule est bordée de dents plus tranchantes que des épines, veille nuit et jour à leur conservation.

a()4 HARMONIES

Cependant des nichées d* enfants se réjouissent en paix au sein des prairies et sous 1* ombre des vergers.

On apprend aux enfants à parler, mais on ne leur apprend point à mettre en ordre leurs idées. Les rudiments et les traités de grammaire et de logique ne leur conviennent point y parce qu^ils ne leur présentent que des idées abstraites. Pour former leur style, il faut leur montrer d^abord des modèles agréables dans de bons écrivains ; on leur en développera ensuite le mécanisme : il sera facile alors de les exercer à rendre d^une manière simple et intéressante ce qu^ils ont vu et pensé. Si le plaisir précède la leçon , il ne tardera pas à la suivre. !1 leur en resterait toujours beaucoup , quand ils ne conserveraient que de Taffection pour les premiers objets de leurs études. Souvent ils ne nous inspirent que de la haine, par les larmes qa*ils nous ont fait verser dans Fenfance ; mais quand nous y avons tarouvé des images riantes du bonheur , ou des consolations, nous j revenons étant hommes.

Plusieurs personnes ont fait les délices de leur vie 4^un Homère, d'un Virgile, d'un Horace, parce que ces poètes avaient fait celles de leur adolescence. Nous aimons à nous accoler à un auteur favori : c'est une colonne qui nous soÀtient contre les tempêtes du monde.

Jean-Jacques portait presque toujours le Tasse

avec lui. Un jour,' après une brouillerie qui m^en. avait ëloigné pendant quelques semaines > nous nous rencontrâmes tête à léte dans nn café des Champs-Elysées. C'était précisément dans nn petit pavillon du jardin de l'ancien hôtel d'Ëlbeuf, qui avait servi autrefois de cabinet dç bains à la marquise de Pompadour; ce que je remarque à cause de Tétrangeté du site. Nous étions seuls. Après nous être salués sans nous rien dire, il entama le premier la conversation. On vante beaucoup aujourd'hui , me dit-il , la perfection de nos arts ; mais voici un petit livre relié , depuis plus de trente ans, en parchemin : il est aussi frais que s'il était neuf. Quel est ce livre? lui dis*je. C'est , me répondit-il, le Tasse, que j'aime beaucoup. Vous le traitez, sans doute, repris -je, comme vos amis , vous n'en faites pas souvent usage ? Il se mit à rire , et me dit : Je le porte très-souvent dans ma poche. Alors il m'en fit l'éloge ; il m'en cita plusieurs strophes , entre autres celle du tableau d'une armée mourante de soif, et quelques-unes de l'épisode touchant d'Oliude et Sophronie. Je lui opposai, de mon côté, Virgile et quelques passages des amours malheureuses de Didon. Il convint de leurs grandes beautés; mais il ajouta qu'il préférait Armide à Didon , parce qu'il trouvait qu'elle était plus femme. Après cette aimable conversation, lions fûmes nous promener ensemble , meilleurs amis qu'aupara-

vant. Cet excellent homme u'avait point de ressentiment ; jamais il ne m'a dit de mal de ses plus grands emiemis : tous ses défauts étaient dans sa tête, souvent troublée* par le ressouvenir de ses malheurs passés, et par la crainte des malheurs à venir. Le Tasse n'était pas le seul livre où il avait cherché des consolations ; il en avait trouvé beaucoup , dès son enfance , dans les Hommes illustres de Plutarque. Ce fut le seul livre de sa biijliothcque qu'il se réserva, quand le besoin le força de la vendre. Sur la fin de ses jours, il s'était fait un petit livre de quelques feuilles de l'Ancien et du Nouveau Testament : c'étaient, entre autres , celles de l'Ecclésiaste et du Sermon sur la montagne. 11 le portait toujours avec lui ; mais il me dit un jour, avec chagrin, qu^on le lui avait volé.

Les âmes aimantes cherchent par-tout un objet aimable qui ne puisse plus changer , elles croient le trouver dans un livre ; mais je pense qu'il vaut mieux pour elles s'attacher à la nature , qui, comme nous, change toujours. Le livre le plus sublime ne nous^ rappelle qu'un auteur mort , et la plus hund>le plante nous parle d'un auteur toujours vivant ; d'ailleurs , le meilleur ouvrage sorti de la main des hommes peut-il égaler jamais celui qui est sorti de la puissance de Dieu ? L'art peut produire des milliers de Théocrites et de Virgiles, mais la nature seule crée

des milliers de paysages nouveaux en Europe , en Afrique, aux Indes, dans les deux mondes. L^art nous ramène en arrière dans un passé qui n'est plus ; la nature marche avqc nous en avant, et nous porte vers un avenir qui vient à nous. Laissons-nous donc aller comme elle au cours du temps; cherchons nos jouissances dans les eaux, les prés, les bois, les cieux, et dans les révolutions que les saisons et les siècles y amènent. Ne porï^tons point, dans notre vieillesse caduque, nos - respects et nos regrets vers une jeunesse fugitive ; mais avançons-nous avec joie , sous la protection de la Divinité , vers des jours qui doivent être éternels.

L^étude de la nature est si étendue , que chaque enfant peut y trouver de quoi développer json . talent particulier. On dit que d'Anville , étant au collège, n'étudia, dans Virgile,, que les seuls voyages d'Énée : il en fit un fort bon itinéraire ; toutes les beautés de la poésie disparurent pour lui ; il ne vit dans le poëte qu'un géographe , et il prouva ainsi qu'il le deviendrait lui-même. Mais la nature offre à l'homme un po'éme bien plus étendu que celui de l'Enéide : laissons chaque enfant l'étudier suivant son instinct ; il en résultera toujours quelque bien pour la société. Un pré leur sufiTit, c^'cst un livre à plusieurs feuillets; le botaniste y verra des systèmes, le médecin des simples, le peintre des guirlandes, le

29S HAlEtMONIES

poëte des harmonies , le guerrier un champ de bataille , Tamant un lieu de repos, le paysan àa bottes de foin ; mais quand ils île devraient to« y voir que des bouquets, laissez-les en couroniMi leurs jeunes compagnes: les jeux naïfs et innocenli de Tenfance valent mieux que les études pénibici et jalouses des hommes.

Nous n^avons parlé jusquMci que des harmonici des végétaux avec les yeux des enfants; mai' celles qu^ elles présentent à leurs autres sens, notamment à celui du goût, les intéressent enom davantage. Nous avons déjà fait observer que k plupart des arbres fruitiers sont moins élevés et plus aisés à escalader que ceux des forêts : tek sont sur-tout ceux qui portent des fruits tendrei, qui se seraient brisés dans leur chute, comme les pommiers, les figuiers, les abricotiers, etc.; ils ont besoin d^étre cueillis à la main. Au coiitrairie , les arbres qui portent des fruits durs, sont de la plus grande taille : tels sont les châtaigniers, les noyers ; et leurs fruits sont enveloppa d^un brou tendre, comme les noix, ou d^une coque hérissée de pointes non piquantes, dont k ressort est élastique , comme dans les châtaignes» de sorte qu^ils peuvent tomber sur les roches les plus dures sans s^endonunager. Rajouterai à ces observations , que la maturité des fruits tendres s^annonce par des parfums qui flattent agréablement Todorat. C'est une harmonie de plus que la

i>£ LA NATUHE. 299

^irovidence a mise entre nos sens et nos besoins* Eies fruits bien mûrs en ont encore avec nos peux, par leurs vives couleurs; avec nos mains, ^/faar leurs formes arrondies; avec nos dents, par feeur tendreté; quelquefois avec notre bouche, p^âr leur diamètre ; enfm avec notre goût et les dUverses humeurs de notre tempérament, par des BMveurs délicieuses et variées , en rapport avec |hM premiers , suivant les saisons. Les fruits rouges itt rafraîchissants, comme les fraises et les cess, paraissent au commencement de Tété, lison où notre sang, dont ils ont la couleur, ^pBtre en effervescence. Les fruits fondants et Mcrés, comme les prunes, les abricots et les pèches , viennent vers la fin de cette saison ar* dente, afin de rafrsdchir doucement notre sang, dont les humeurs s^alcalisent ; les fruits vineux et cordiaux , tels que les pommes , les poires et les raisins , mûrissent en automne , ppur fortifier notre corps épuisé par les transpirations trop abondantes de Tété; les fruits échauffants par leurs huiles, tels que les noisettes , les noix, les ; amandes, fournissent de la chaleur à notre estomac , et une bile digestive à nos intestins ; enfin les semences céréales et légumineuses, comme les blés, les haricots, les pois, nous donnent en tout temps des substances farineuses , qui renotrrelient les diverses humeurs de notre tempéra-* : ment par une digestion qui, mieux que nos fer^.

ItOi) nARMONIKS

niiîiitalionH rhiiiiiqiirH, ion dfi.vnmpoi^ei en aci(la,fi^ lin Aiir», 1*11 cHpril» o.l jnfimv en hiiilof». Lch Ui^rïm 1*1 li*H rariiM*» cinuo.HïïlAoH noiiH pri^A(!nienl une pari il* ili* n?A nu^nii*N propridlrH, cluiniiu! à part. On vient, ili* trouver en PniHse Tari de tirer cIm navetH un Hurre aiiondanl et excellent. L'oAeille nouA fournil ini ariile, ipii eHl un ile^ pluH puiisiiuïA antiiioteH eofitre la liile Aurahonilante ; le eliou eAt un Lr^H^I)On anljHCorliu tique ; la chi' itori^e eAi pertorale; le pentil, i^rhaufTant; et b laitue , rairatelÛAHante et laxative. Lan ancien» fai- Maieiit un {j(ran(l uHa(j[e île la mauve pectorale: MnJçœ saluhrvH cnrjmri, ilit Horace. Lea enfanta peuvent ilonc trouver à-la-foU leura alimenta et icura rem^llea ilana lea planti'a de noa jardina, dana lea i'ruita de noa vergera. Le goût particulier qu^ila ont pour len i'ruita i*at \\\\ wxsr linrl de la naliu'e ; et cela est ai vrai, que ce |{OÛt H(* perd .^ in<*ain'e qu'ila avancent en A{{e, et (|iie leur aan{{ a nioina heaoin d'iMre rafraîchi. Mais il faul avoir aoin cpje rea fruila aoient d^ine malurit(^ liarlaile ; car autant ila août aalutaiirii alora, autant ils août nialaaina quand ilaaont vert» ou |)ourri.s. Tout le monde aait que le^ cerises (;uénaaent plusieura maladiea du printemps, i^' nuMleciii pliilaulhro|)e Tihaot aaaure que lea raiain.s rraihNonl im remède aaauré contre la dyaa(*nlerie. Il cite v\\ preuve un n*^im(*nt auiaae qui en fui (;uéri en aéjournant au milieu de vif^noblea;

I)K LA NATURE. ilof

C€penclani nous avons vu de nos jours Tarniéo ilu roi lie Prusse contracter cette terrible é|iidéuiie ÙM\A ceux de Nenlun, où elle lut iorcÀ^ de s'arrétor. Cest que les raisins de la Suisse étaient mûrs y et que ceux de la Champagne étaient verts. La plupart des fruits qu'on apporte dans mas marchés ont ce dernier défaut, parce que nos paysans cupides se hâtent de les cueillir trop tôt ; aussi ft>nt-ils beaucoup de mal, et c\\st par cette raison que les inahulies sont fort coni* munes dans les années abondantes en fruits :

mais ces mêmes fruits seraient très-^salubres, s'ils étaient cueillis à leur point. La bonté des aliments naturels ne consiste que dans des harmonies instantanées connue la vie qu'ils soutieinu'ut ; cVst à notre {s^oM à en iu(*er; tcmt ce qui se mange avec plaisir se digère avec facilité : il en est de ménu' des renu'^des de nos nudatlies ; ceux qui sont désa(;réables au ^oùi ne n<ius «lonnent que des indigestions, que nous appelons pur^atiens. Je le répète « contre tous les systiMues reçus par nos nuMecins et nos nH>ralMtes, je ne connais de médrcines utiles au physiipie et au moral, que celles qui nous sont agréables.

Mais si uous autres bonunes, au milieu du climat fertile de la France et <les préju(>és nombirux des corps, nous ne pouvons renoncer ;\ nos aliments carnassiers, ni aux alTreux déboires de notiH: médecine, (|ui en paraissent être la pu-

3oo HARMONIES

mcntat^ons chimiques, les décompose en acida, en sucs , en esprits et jnéme en huiles. Les h^rbo et les racines comestibles nous présentent wt partie de ces mêmes propriétés , chacune à part. On vient de trouver en Prusse Tart de tirer ds navets un sucre abondant et excellent. L'oseiDe nous fournit un acide , qui est un des plus puii* sants antidotes contre la bile surabondante ; k chou est un très-bon antiscorbutique ; la dîcorée est pectorale ; le persil , échauffant ; et k laitue , rafraîchissante et laxative. Les anciens M* saient un grand usage de la mauve pectorale Malçœ salubres corpori, dit Horace. Les etfants peuvent donc trouver à-la-fois leurs aliments et leurs remèdes dans les plantes de noi jardins , dans les fruits de nos vergers. Le goAl particulier quHls ont pour les fruits est im instinct de la nature ; et cela est si vrai, que ce goàt se perd à mçsure qu'ils avancent en âge , et que leur sang a moins besoin d'être rafraîchi. Mais il faut avoir soin que ces fruits soient d^une maturité parfaite ; car autant ils sont salutaires alors , autant ils sont malsains quand ils sont verts ou pourris. Tout le monde sait que les cerises guérissent plusieurs maladies du printemps. Le médecin philanthrope Tissot assure que les raisins frais sont un remède assuré contre la dyssenteric. 11 cite eu preuve un régiment suisse qui en fut guéri en séjournant au milieu de vignobles:

DK LA NATI/RR. 3o3

leA chandeliers, Ica ttidge« el 1c*m lourde landiers. J'en ai vu, pouvant à peine «e soutenir, chercher leur couteau pourdventrer leur compère. Leurs femmes dcheveldes accourent de toutes parts pour les sdparer. On en remporte toujours quelqu'un horriblement halafrd, qui va porter sa blessure h un cUivurgien et sa plainte à un commissaire. Tous ces bons amis sont devenus dans un instant des ennemis fc^roces. Tant de haines et de fureurs sont sorties d'un tonneau. Vous me direz : elles étaient renfermées dans le cœur de ces malheureux; cela peut ((tre, mais c'est le vin qui les . a mises en évidence ; il est le feu qui a donné Texplosion à la mine : c'est donc une liqueur bien dangereuse que celle qui exalte les passions, et sur*tout qui les rend précoces. Le vin uq convient point au tempérament ardent des enfants. Quelques médecins pensent qu'il le développe et le fortifie , mais ils sont dans une grande erreur. Comparez la taille et la force des Turcs et des peuples qui ne boivent que de Teau, ainsi que la fraîcheur ile leurs femmes, à la taille rac^^ courcie et au teint bourgeonné des deux sexes dans les pays de vignobles » vous en verrez la prodigieuse différence. L'usage fréquent de Teaude-vie est incomparablement plus dangereux; elle abrutit tous les êvius. C'est elle encore, plus que la guerre qu'elle excite , qui a détruit peu-àp«u les nations sauvages de l'Amérique septen trio-

â02 HARMONIES

nition, donnons au moins des habitudes plus innocentes et plus douces à nos enfants : ils oiA naturellement le goût du régime végétal. Craignons plutôt qu^ils ne. s*y lirrent arec excès. Ib sont passionnés pour les fruits , empéchons-ks seulement de les cueillir avant leur maturité. G n^est qu*à cette époque , ou lorsqu'ils sont anrompus ou trop desséchés, qu^ils peuvent Icor ' nuire. J^ai vu des enfants se guérir promptemcot des suites de la rougeole en mangeant à discrétion des cerises ; et ma fille , âgée de trois ans et demi, se guérit d^une coqueluche terriMe qm avait résisté à tous les remèdes, avec des groseiUes dont elle était insatiable.

Je n'ai pas besoin de dire qu'il ne faut pas accootumer les enfants aux boissons enivrantes; il est dangereux sur-tout de leur faire boire du vin, quoi qu'en disent et qu'en fassent les vignerons. D'abord , les enfants, ainsi que les sauvages, ont de la répugnance pour cette liqueur fermentée. Jugez de ses effets sur leur tempérament plein de feu , par ceux qu'il produit sur celui de leurs pères. Voyez entrer ceux-ci dans un cabaret. Ik y sont d'abord tranquilles, ensuite joyeux et pleins de cordialité les uns envers les autres; mais si vous passez devant leur tabagie deox heures après, ils font retentir la rue de jurements , de querelles et de blasphèmes. Bientdl ils en viennent aux mains; ils se jettent à la tête

DE LA NATURE. 3o3

les chandeliers , les sièges et les lourds landiers. J^en ai vu, pouvant à peine se soutenir, chercher leur couteau pour ëventrer leur compère. Leurs femmes ëchevelées accourent de toutes parts pour les séparer. On en remporte toujours quelqu'un horriblement balafré, qui va porter sa blessure à un chirurgien et sa plainte à un commissaire. Tous ces bons amis sont devenus dans un instant des ennemis féroces. Tant de haines et de fureurs sont sorties d'un tonneau. Vous me direz : elles étaient renfermées dans le cœur de ces malheureux; cela peut étre^ mais c'est le vin qui les a mises en évidence ; il est le feu qui a donné l'explosion à la mine : c'est donc une liqueur bien dangereuse que celle qui exalte les passions, et sur-tout qui les rend précoces. Le vin n^ convient point au tempérament ardent des enfants. Quelques médecins pensent qu'il le développe et le fortifie , mais ils sont dans une grande .erreur. Comparez la taille et la force des Turcs et des peuples qui ne boivent que de Teau, ainsi que la fraîcheur de leurs fenunès, à la taille raccourcie et au teint bourgeonné des deux sexes dans les pays de vignobles » vous en verrez la prodigieuse différence. L'usage fréquent de l'eaude-vie est incomparablement plus dangereux:

elle abrutit tous les sens. C'est elle encore , plus que la guerre qu'elle excite , qui a détruit peu-àpeu les nations sauvages de l'Amérique septentrio-

3o4 HARMONIES

nale. Elle nuit sans doute aussi à la population des dernières classes du peuple chez plusieurs nations de l'Europe : on devrait donc s'en abstenir entièrement. Quant au vin, il ne doit -être employé pour les entants que comme remède.

Pris avec modération par les hommes, il peut entrer parmi leurs aliments, comme une boisson bienfaisante et cordiale. 11 augmente les forces du corps et de Tamc, il dissipe les chagrins, il est utile à ceux dont le sang est glacé par les années ou par la mélancolie ; mais il est nuisible aux enfants, dont les soucis légers se dissipent d'eux-mêmes par la gaieté, la vivacité, Tinsouciance et l'innocence de leur âge. Le vin est le lait des vieillards, et le lait est le vin des enfants.

J'approuve encore moins l'usage de donner â ceux-ci du thé , du café et du chocolat. Je n'examinerai pas ici si le thé relâche ou nettoie l'estomac , si le café alcalise le sang ou chasse les vapeurs du cerveau, si le chocolat épaissit nos humeurs ou nous fortifie. Je crois que ces boissons font du bien aux enfants, dès qu'ils les prennent avec plaisir. Je les considère ici, non sous leur rapport physique , mais sous leur rapport moral et politique. 11 ne faut pas inspirer aux enfants le luxe des aliments plus que celot des habits et des meubles, ni leur faire préférer les productions des j)ays étrangers à celles de leur patrie. 11 est donc aisé de voir déjà que les pre-

DE LA NATURE. 3o5

• tnières bases de la morale sont dans Thistoire naturelle, et celles de la politique des nations dans la morale des enfants : nous les découyrirons de plus en plus, en suivant le plan de nos harmonies. Il est bien immoral, selon moi, de mettre le déjeuner de nos enfants en Asie et en Amérique, et de leur faire préférer les productions des pays étrangers à celles de leur patrie. Cest aussi une grande .servitude pour un peuple , de faire dépendre ses premiers besoins des peuples les plus éloignés de lui , et de supporter plus difficilement la privation du thé, du café et du sucre, que celle du pain. J'ai vu les premiers désordres de Paris, dans notre terrible révolution, commencer par les blanchisseuses, qui , ne pouvant souffrir le renchérissement du sucre et du café, occasioné par la guerre, pillaient ces denrées chez les épiciers. J'ai vu depuis ces mêmes femmes à la porte des boulangers, où on leur distribuait quatre onces de pain après trois ou quatre heures d'attente, rester tranquilles et tomber d'inanition. Xa séparation de l'Amérique anglaise de sa métropole, est venue à l'occasion d'un impôt sur le thé. Nous avons dans notre pays de quoi suppléer à ces besoins factices : le bon miel est plus sucré que le sucre ; nos plantes aromatiques peuvent nous donner des assaisonnements aussi agréables et plus convenables à notre santé, que les épiceries des Moluques. Combien de combinaisons et de I. 20

3o6 HAEMOKIES

découvertes en ce genre ne pouvons-nous pas faire dans notre botanique ! Pendant des siècles, la feuille du thé a été le jouet des vents à la Chiiie» et le grain du café foulé aux pieds des bétes en Arabie, sans qu^on se doutât que ces amers, has^ moniés avec le feu , Feau et le sucre , serviraient un jour aux délices de FEurope. Notre olive même n^a-t-elle pas été long-temps la proie des oiseaax dans les îles de F Archipel, avant qu^on s'avisât d'en tirer de Fhuile , et de la dépouiller de son amertume par une lessive? La nature avait d^ donné Folivier aux animaux; mais Fintelligence qui apprit aux Athéniens à préparer son fruit, fut la Minerve qui en fit présent aux hommes. Combien de feuilles, de graines, de baies, se perdent dans nos prairies et dans nos forêts, dont les préparations pourraient nous être également utiles! Y en a-t-il qui en exige autant que le blé avant d'être changé en pain ? Si on mettait un sauvage de F Amérique, qui ne vit que de chasse et de patates, et ne s'habille que de peaux, ta milieu de nos riches campagnes couvertes de tant de récoltes, se douterait-il que de petits grains portés par des pailles menues , servent de base â la nourriture des Européens? Il les croirait bien plus propres à celle des oiseaux. Pourrait«-il imaginer que nos lins et nos chanvres produisent des fibres dont nous fabriquons notre linge, et quedes chiffons de ce linge se fabrique notre papier,

DE LA NATURE. Soy

auquel nous confions les chefs-d'œuvre de Tesprit humain? Aurait-il Tidée de la charrue, du moulin , des moutures , de la boulangerie , d^une multitude de fabriques en tout genre y qu^ alimentent nos végétaux; des papeteries, de récriture , . de rimprimerie, et de Tinfluence de nos livres, dont les plus révérés ont agité les quatre parties du monde ? Il mourrait de faim au milieu de nos moissons, de froid dans nos chaumières, et d'ennui dans nos bibliothèques. Mais que FEuropéen ne s'enorgueillisse pas de ses lumières : elle« fiont si bornées , et il en fait un si cruel abus , qu'il n'est lui-même qu'unsauvage au sein de la nature. Je crois que «c'est à l'époque où les enfants mangent seuls, qu'on doit commencer à leur don* ner une idée de nos plantes domestiques, et des arts qui les préparent pour nos besoins. Un homme, quelle que soit sa condition, n'est pa^ excusable d'ignorer comment se cultivent le blé, les divers légumes, et comment on les convertit en aliments. Il doit savoir, dans le besoin, se pré* parer à manger , comme il doit savoir se vêtir, ^e peigner, se laver; il lui serait même utile d^apprendre comment se préparent nos principales boissons : il ne sait pa^ où le conduira la fortune. J'ai vu en Russie, et même dans nos armées, des officiers auxquels ces coniiaissançes ont été souvent importantes. Bien en prit au capitaine Cook, dans ses voyages aiutour du fnon^e,

3o8 HARMONIES

de savoir faire de la bière avec des branches de sapinette, pour préserver sur mer son équipage du scorbut.

Mais c^est aux jeunes filles sur-tout, qui doivent être chargées un jour du soin de la maison, qu^il convient de savoir faire à manger, conserver des provisions, et préparer des boissons utiles et agréables. Quel plaisir pour elles d'être déjà nécessaires à leurs parents, et de pouvoir un jour offrir à leurs maris et à leurs enfants un pain et des mets salubrcs! Quelle douce joie n^éprouveront-elles pas, lorsqu'elles feront apparaître aux yeux de leur famille étonnée, des légumes et des fruits conservés dans toute leur fraîcheur, au milieu des rigueurs de Thiver ! Quelle abondance ne verseront-elles pas sur leur table par une multitude de fruits de Tété, conservés par la dessiccation ou la cuisson ! Elles doivent joindre à ces connaissances économiques Tart de préparer le lin et le chanvre, de les filer, de les tisser et de les blanchir. La chimie peut leur présenter , dans les livres élémentaires, non des principes savants, mais des résultats simples, relatifs à la composition des levains, aux fermentations , aux savonnages, aux lessives, et même à quelques teintures. C'est par ces travaux domestiques qu'elles se prépareront à elles-mêmes des mœurs innocentes, conjugales et maternelles ; elles seront dans leurs maisons comme des divinités bienfaisantes. On

DE LA NATURE. 3o9

met entre les mains des enfants des deux sexes une multitude de livres moraux et philosophiques, qui ne leur donnent rien que de Tennui, Mais ne serait-il pas plus à propos de leur offrir une th(^orie claire des choses naturelles qu^il importe à un père et à une mère de connaître, pour entretenir Tabondance et la propreté dans leur famille ? Ne trouveront-ils pas des preuves plus certaines de Texistence de Dieu , de la reconnaissance que nous lui devons, et de nos devoirs en- Ters les hommes , dans les bienfaits de la nature, que dans des livres? Un jour, un de mes amis fut ▼oir un chartreux : c'était au mois de mai. Le jardin du solitaire était couvert de fleurs dans les plates-bandes et sur les espaliers. Pour lui, il s'était renfermé dans sa chambre, où Ton ne voyait goutte. Pourquoi, lui dit mon ami, avez-vous fermé vos volets? C'est, lui répondit le chartreux, afin de méditer sans distraction sur les attributs de Dieu. Eh! pensez- vous, reprit moii ami, en trouver de plus grands dans votre tète que ne vous en montre la nature au mois de mai ? Croyez-moi , ouvrez vos volets et fermez votre ioiagination.

Je crois avoir rapporté ce trait ailleurs , mais il est bon de le répéter. Il donne un aperçu de la manière dont se fourvoie l'esprit humaia Que de livres sur la nature et sur son auteur ont été écrits dans des chambres noires !

3lO HARMONIIlS

Les hommes veulent connaître les attributs de rétre invisible, et ils ne connaissent pas ceux du soleil, qui agissent sur tous leurs sens. Chaque plante est une pensée qui exprime une harmonie de l'astre du jour, et toute la puissance végëtalc n^est qu^une page du livre immense de ses propriétés. Qui osera donc calculer la puissance de TÂuteur de la nature , qui a établi les harmonies du soleil avec ses différents mondes, et celles dn soleil avec tant d'autres soleils? Bornons-nous donc ici à la connaissance de la terre que nous habitons. Je crois qu'on peut apprendre la géographie aux enfants par le moy'en des plantes. Il est difficile de leur donner d'abord des idées abstraites d'équateur et de méridien, de latitude et de longitude , auxquels nous reportons tous les points du globe. Les hommes, pour se ressouvenir d'un grand nombre de fâils particuliers, les lient à des lois générales , sans lesquelles ils n'en auraient pas la connexion ; mais les enfants, qui ne saisissent pas cette connexion , ne manquent pas , lorsqu'on leur parle d'une loi générale , de la particulariser en un seul fait ; d^abord pour la concevoir en en faisant l'application, et ensuite pour s'en ressouvenir. Il faut à leur jugement un point qu'il puisse saisir, et où leur mémoire s'arrête. Bien des hommes sont enfants à cet égard : voilà pourquoi , comme nous l'avons déjà observé, l'exemple leur est plus que le précepte.

DE LA NATURE. 3ll

Je commencerais doac par prévenir les enfants qu^ils doivent se défier du témoignage de leurs sens et de leur raison isolée ; je leur en doçne^ rais pour preuve le ciel et la terre. <c Le ciel, leur dirais-je, vous paraît former une voûte ronde, et la terre une surface plate ; c'est tout le contraire. Le ciel n'a point de forme déterminée ; c'est un espace sans bornes , et la terre est ronde : si vous marchiez toujours droit devant vous , vous en feriez le tour. La terre est une grosse boule de mille deux cent soixante-treize myriamètres ou de deux mille huit cent soixaute^quatre lieues de diamètre , et de huit mille cinq cent quatrevingt-douze lieues de circonférence. Elle est suspendue dans r espace par la puissance de Dieu , qui la balance par les lois positives et négatives de l'attraction. Vous croyez qu'elle est plus grande que le soleil , qui ne vous paraît pas aussi large que la forme de votre chapeau, vous vous trompez ; le soleil est un million de fois plus gros qu'elle. Il ne vous paraît petit que parce qu'il est à plus de trente millions de lieues de distance de vous. Vous croyez qu'il se lève le matin et qu'il se couche le soir , vous vous trompez encore ; il ne change point de place : c'est la terre qui tourne sur elle-même autour de lui. La sagesse de Dieu emploie toujours la voie la plu» courte ; elle ne fait rien en vain. Si le soleil tournait autour de la terre, il décrirait chaque jour

3l2 HARMONIES

un cercle de plus de cent quatre-vingt millions de lieues. Vous ne devez ces connaissances qu'aux observations réunies de tous les hommes dispersés sur le globe. Vous voyez donc bien que vous leur devez de la reconnaissance , puisque vous ne pouvez rien savoir seuls et par vous-mêmes. Dieu a attaché les sciences et le bonheur des honuna à leur union. »

11 est aisé de donner aux enfants une idée du mouvement de rotation de la terre, et des effets du soleil sur elle , par celui d^une boule qui tourne devant un flambeau. LorsquHls auront une notion générale de la grosseur de la terre , de sa distance au soleil , et de son mouvement loumalicr et annuel , cela doit leur suffire. Après cela , je leur déterminerais les quatre points cardinaux » comme je Tai dit ailleurs, par ceux de Thorizon, lorsqu'ils ont le visage tourné vers le midi. J'y ajouterais les deux points des pôles, et les cercles principaux de la sphère.

Ces notions préliminaires établies, je leur donnerais une idée des principales parties de la terre, par les végétaux qui sont à leur usage ; je commencerais par ceux de leur patrie. Quelqu'un avait eu Tidée de faire une géographie pour les enfants, en caractérisant chaque ville par quelque friandise. Ainsi , par exemple , ils auraient connu Reims par son pain-d'épice ; Verdun , par ses dragées; Rouen, par ses gelées de porame.

DE LA NATUKE, 3l3

' Ce répertoire de la gourmandise aurait éié aussi Hgrëable aux hommes qu'aux enfants ; mais il ne

L faut pas faire naître les lumières d'un vice .Toute* f ois, en donnant plus d'ëtendue à ces premières notions géographiques , on peut les rendre plus utiles qu'on ne pense : il ne s'agit que d'y comprendre les vëgëtaux les plus intéressants, les animaux les plus nécessaires , et sur-tout les hommes qui ont été les bienfaiteurs de l'humanité. Dans l'aimanach républicain, on avait établi une nouvelle chronologie par un moyen à-peu-près semblable ; mais des plantes , des outils et des animaux ne laissent que des souvenirs bien froids. D'ailleurs , on n'y avait pas donné place à un seul homme célèbre : comme si les talents et les vertus n'étaient pas des dons du ciel aussi recommandables à des citoyens que l'ail ou l'oie !

Je crois donc qu'en donnant aux enfants une géographie qui leur indique ce qu'il y a de plus intéressant pour les hommes dans chaque partie de la terre , elle en caractériserait les principaux points dans leur mémoire d'une manière plus intéressante , plus durable et plus utile sous divers rapports , pAr la latitude et la longitude ; elle détruirait les préjugés injurieux si commiinSi d'une province à l'autre, et de nation à nation ; elle ferait naître en eux une foule de sentiments de bienveillance envers leurs semblables, par le sentiment du plaisir et de la reconnaissance.

5l4 HARMONIES

Sam parler ici des relations morales qui sur* Yivent aux siècles contemporains , et s^étendent par toute la terre, la nature a établi, dans tout le genre humain , un si grand nombre de relation physiques , que je tiens qu'il n'y a point d'homme, soit civilisé, soit sauvage, qui n'ait à son usage habituel quelque production des pays étrangers. Les Lapons, les sauvages de l'Amérique , les nègres de l'Afrique, se servent de nos fusils, de nos harpons, de nos aiguilles , de nos toiles, de nos eaux-de-vie. L'homme le plus pauvre parmi nous prend du tabac , qui vient de l'Amérique. Le mouchoir bleu de sa femme est de coton et teint d'indigo , qui y croissent également. Quant à nos riches , ils ont épuisé le luxe de toute U terre.

Je commencerais donc par donner aux enOsmts une idée intéressante de leur patrie et de l'Europe, par les végétaux qu'ils aiment le plu&; mes leçon» seraient dans leurs déjeuners et leurs collations; je leur dirais : « Ces pommes viennent de la Nor- » mandie ; ces châtaignes, du Lyonnais ; ces noix, >» de la Picardie. Les arbres qui les produisent » en France sont originaires de plusieurs îles de j> la Méditerranée : le noyer , du mont Ida , dans » la Crète ; le châtaignier , de la Corse. C'est aossi » des îles de cette mer, et sur-lout de celles de p la Grèce , situées entre l'Orient et le Midi , que v> la vigne, l'olivier, le jujubier, l'amandier.

DE LA NATURE. 3lS

» le poirier, ont été transplantés daùs nos cli- 9 mats ; votre pain vient du froment , originaire a> de la Sicile. En vain la nature Favait destiné » aux hommes : il n^ aurait été mangé que par les » animaux, si une femme inspirée du ciel n'eA » avait découvert Tusage. Les anciens , plus re- 9» connaissants que nous, Tont adorée sous le » nom de Céres ; ils Font mise presque de niveau » avec les divinités du feu , de Fair , de Feau et » de la terre , parce que le blé est en quelque » sorte pour Fhomme un cinquième élément.

> Admirez la Providence , qui a posé le princï- » pal fondement de la vie humaine , si ambitieuse , » sur des pailles sans cesse agitées par les vents. >» Ce sucre que vous aimez tant,est fait avec le jus » d^un roseau des îles Antilles , vers les côtes de ^ FAmérique, entre le midi et le couchant, à » quinze cents lieues de la France : il est cultivé » par de malheureux nègres, réduits au plus cruel » esclavage , uniquement pour nous fabriquer du 3» sucre. Le miel n^est guère moins agréable , et » il est sans contredit plus salutaire. H n^expose i» point les hommes à mille dangers pour Faller m chercher à travers les mers , et il n^a jamais «coûté de larmes aux abeilles, qui le recueil- » lent au sein des fleurs avec de doux murmures. » Les hommes ne savent arracher les produc- » tions de la nature qu^avec le fer. C'est en pri- » vaut leurs sembld>les de la liberté, qu'ils for*

3l6 HARMONIES

» cent la terre à leur donner le sucre ; et ils pU^ » cent une douleur par-tout oiSi la Providence a » placé iin bienfait. »

Ainsi, avec une simple dragée, je poumii donner à-la-fois aux enfants des idées de géographie y et des sentiments de justice, de morale, de piété et de reconnaissance. Leur petit jardin deviendrait plus instructif pour eux que les écoles Centrales et polytechniques ; la plus humble plante leur donnerait quelquefois les plus touchants re»souvenirs. En leur montrant la pervenche , je leur dirais : «Voici la fleur favorite de votre premier » bienfaiteur , » et je leur parlerais de Jean-Jacques y persécuté pendant sa vie et après sa mort

En suivant cette marche , telle petite ville leur deviendrait plus recommandable par un homme, un fruit et une fleur , que celles qui sont les plus célèbres par leurs richesses ou leurs conquêtes. Ainsi y ils se formeraient un jugement sain , et ils apprendraiept à se faire des idées justes des choses et des hommes, par leurs rapports d'utilitë avec le genre humain. Ib sentiraient qu'ils ont des obligations, non-seulement aux hommes de toute la terre, mais à ceux des siècles passés. Il faut donc faire naître leurs premiers sentiments dliumanité et de religion, de leurs besoins et de leurs plaisirs. Ils connaîtront alors , par leur expérience , combien ils ont à-la-fois d'obligation à leurs semblables, et à Dieu, qui ne leur a donné une vie

susceptible de tant de jouissances, que pour les . faire participer aux productions de toute la terre, s et lier les hommes les uns aux autres par une multitude d^arts qui exigent le concours mutuel de leurs lumières et de leurs travaux. Ainsi Tétudc des plantes fera naître en eux Tamour de Dieu et celui des hommes , qui sont les deux pôles de la morale.

Jean -Jacques disait que rien ne rendait les 'i mœurs plus aimables, que Tétude de la botani- . que. Je lui opposai l'exemple de deux botanistes '"^ célèbres qui avaient été à l'Ile-de-France, s*y J étaient fait beaucoup d'ennemis , et y avaient laissé . la réputation de méchants; je les lui nommai. Il me répondit : « Quand on étudie la botanique . » pour soi , elle adoucit le caractère ; mais quand » on l'étudié pour renseigner aux autres , on de- )) vient, pour l'ordinaire , envieux , jaloux, into- » lérant : c'est notre intérêt qui gâte tout. Les » philosophes crient beaucoup contre l'intolé- » rance théologique, mais elle n'est qu'une bran- » che de l'intolérance ; ils en ont au moins au- » tant que leurs ennemis. » Jean-Jacques avait, raison. Il en est de même de toutes les sciences dont l'ambition s'empare. Plus l'instrument dont • elle se sert est parfait, plus elle le rend dangereux. Vpilà pourquoi les législations et les religions , qui devraient rapprocher les hommes autour de leur centre commun , qui est la Di-

3l8 HAEMONIES

yinitéf les ont si souvent divises. Les législateurs et les enthousiastes n^ont guère songé q»! se faire des empires. Ce n^est pas pour le bonheur des hommes que Tambition veut les gouverner ou les éclairer , c^est pour s^en faire obéir. L^ambition qu'on nous inspire dès Tenfance, sous le nom d'émulation , est si commune dam toutes les classes de notre société, que je n'ai pas été surpris de la trouver chez des botanistes; mais je Tai été beaucoup, je l'avoue, d*y rencontrer quelquefois l'athéisme ; cependant il n'j avait pas de quoi m'étonner. Des systèmes botaniques qui ne montrent dans les plantes que dei parties dont ils n'expliquent point les usages, doivent amener à la longue cette conclusion. Un paysan reconnsut un Dieu dans le blé qu'il engerbe dans sa grange , et dans le vin qu^il entonne dans sa cave ; mais un docteur, qui né peut ranger dans les cartons de son herbier, suivant son système , une foule de végétaux d'une variété infinie, s'imagine que la nature n'a point de plana elle, parce qu'elle s'écarte de celui qu'il a adopté. Il conclut de cette imperfection prétendue, qu'il n'y a point d'autre intelligence que la sienne dans l'univers. D'un autre côté, le paysan, élevé avec une grande ignorance , n'y voit que son blé et sz vigne. 11 croit que le soleil ne parcourt que son horizon , et il ne connaît d'autre Dieu que celui de sa paroisse. Le cultivateur ne voit que aoB

DE LA NATURE. Sig

irillage dans le monde , et que lui dans son village ; il est intolérant en religion , et dur en morale. Virgile , qui a si bien connu les travaux champêtres et ceux qui les exercent , donne plu* sieurs fois au laboureur Tépithète de dur et d^avare , durus arator , a»arus arator.

Mais si on considère les harmonies des végétaux avec les éléments, les animaux et les hommes , elles manifestent la Divinité sur toute la terre. Elles préservent à-la-fois de Vathéisme et de la superstition 9 ces deux fruits de Torgueil ; elles parlent à tous les peuples le même langage , dans tous les temps et dans tous les lieux. Les astres nous annoncent la Divinité , par la majesté et la con^ tance de leurs mouvements ; mais les plantes nous la démontrent, par les grâces et la variété de leurs harmonies. Les cieux nous prouvent sa puissance infinie ; les végétaux de la terre , son intelligence et sa bonté : les harmonies végétales sont inalté* râbles comme les harmonies célestes ; mais , plus rapprochées de nous , elles nous offrent des spec* tacles enchanteurs. La nature en compose chaque jour de nouvelles pensées ; chaque année , elle les projette sur tous les sites de la terre , par le ministère des vents et des eaux; et chaque instant, elle varie leurs combinaisons. Elle semble se jouer de ses bienfaits avec les hommes, comme une bonne mère qui jette au milieu de ses enfsnts des caractères alphabétiques, mêlés de raisins, d'à-

mandes et de toutes sortes de fruits, pour leur apprendre à lire et à Taimer . Hélas ! avides des jeux barbares de la politique humaine , nous attendons, soir et matin, avec impatience, des nouvelles de ses cruels hasards : ce sont des victoires sanglantes, des villes bombardées , des escadres incendiées, des négociations perfides, des famines affreuses ; mais chaque nuit et chaque aurore nous apportent de nouveaux journaux de la sagesse et de la bonté de la Providence divine : ce sont des blés qui épient , des fruits qui nouent , des vignes qui fleurissent : elle nous invite sans cesse à nous élever vers elle , et à nous rapprocher les uns des autres.

Il doit résulter sans doate de Tétude des harmonies de la nature, une religion et une morale plus solidement fondées que celles qui ne s^appuient que sur des livres. Après avoir donné aux enfants des preuves d^une Providence , à la vue d'un arbre chargé de fruits ; des leçons de justice, en les obligeant de s'abstenir de ceux qui croissent aux vergers d' autrui ; et de tempérance, dans Tusage de ceux qui leur appartiennent , on leur en donnerait de générosité et de reconnaisr sance, en les accoutumant de bonne heure à les partager avec leurs amis. Nous en verrons les effets aux harmonies fraternelles.

C'est de la reconnaissance que sont nées d'abord les relations sociales des animaux avec

DE LA NATURE. 3ai

rhomme. Ce n'est pas la violence et la ruse qui les ont rendus domestiques , ce sont les bienfaits. Obligé lui-même par la Divinité, qui voulait rélever vers elle par degrés, de recueillir ceux qu'elle avait répandus sur la terre, et par conséquent de la cultiver, il présenta dans Torigine , aux animaux, la paille de ses gerbes, les criblures de ses grains et les débris de sa table. A ces légères marques de bienveillance , lo- taureau indompté, le cheval belliqueux et le chien irascible se rangèrent sous ses lois, comme vassaux, serviteurs et amis. Les plus faibles vinrent se mettre sous sa protection ; le pigeon amoureux se percha sur son toit, et la poule pondante sur son fumier : tous reconnurent sa puissance à sa bonté. Us se soumirent à lui, non comme à un conquérant, mais comme à un bienfaiteur. C'est une question de savoir si les bétes n^ont pas quelque idée de la Divinité : pour nous , nous croyons qu'elles en sont incapables; mais il est certaiii qu'elles sentent la supériorité de l'homme. Les carnivores le fuient, les domestiques l'invoquent dans leurs besoins par des bêlements et des cris. Celles-ci n'éprouvent le sentiment de son pouvoir que par les bienfaits de la végétation qu'il leur distribue. Comment donc l'homme, qui est sur la terre au centre des dons de la nature, ne sentirait-il rien pour la puissance qui lui a tout donné ! Comment n'éprouverait-il pas quelques

mourements dé reconnaissance à Ta^péct d'an arbre fruitier proportionne à sa taille , et dont les fruits sont harmonies avec sa rue , sa main, son odorat, son goût et son tempërâtnent ! Sans doute il sent que tant de rapports sont Toùvragc d'uqe intelligence bienfaisante. Si léâ animaux, pressés par leurs besoins, élèvent leurs voix vers lui pour le prier d'y satisfaire, il élève à son toar la sienne vers le ciel pour le teraercier de Tavoir rendu le dispensateur de ses bienfaits. L'homme est un dieu pour les animaux domestiques ; mais il n'est lui-même qu'un animal très-indigent par rapport à Dieu. Qu'un enfant sache donc prier dès qu'il sait manger seul. Il ne verra long-temps dans les puissances élémentaires que des causes insensibles, et quelquefois nuisibles. La terre blessé ses pieds ; il court risque de se noyer dans l'eau; Fair et les vents l'offensent; le soleil luimême, avec tout son éclat, l'éblouit ou le brâle : mais la puissance végétale le met à l'abri des injures des éléments ; elle ne lui présente que de$ bienfaits. Un arbre l'intéresse en toute saison':

. Libërtl , il nous donne

Ou des fleurs au printemps ou des fruits en automne ; L*ombre , Véié ; PhiTer , les plaisirs du foyer.

Lk Fontaine , lible de THommë et du Serpent.

mères ! apprenez donc à vos enfants à prier dès qu'ils savent cueillir un fruit : leur reconnais-

sance envers Diea assurera lear reconnaissance envers vous. Accoutnmez-les, au lever et au coucher du soleil, à élever leurs mains et leur cœur vers le ciel. Qu'ils prient en ouvrant et en fermant leurs yeux à la lumière; qu'ils se fassent une douce habitude de mettre leur confiance en Dieu, et de s'abandonner à lai dans toutes les actions de leur vie.

Lorsqu'un enfant apprend à nager dans une rivière , la crainte de se noyer et la seule froidure de l'eau Tempêchent de se livrer au courant. 11 faut qu'un flot le soulève, pour qu'il se serve de ses*bras et qu'il sente que son corp^ est naturellement en équilibre avec l'eau. Dans cet océan de la vie que nous devons traverser, ce ne sont point des accidents qui d'abord nous font perdre terre , ce sont les bienfaits du ciel. Laissons-nous-y donc aller : servons-nous des forces de notre ame , qui est en harmonie avçc la Divi^ Mité, pour nous élever vers elle ; il ne faut que nous y abandonner. Si nous nous méfions de Dieu, nous ne pourrons supporter la vie; mais si hous nous fions à lui, la vie elle-même nous portera.

Joie de mes vieux jours ! sensible enfant ! chère Virginie ! c'est pour toi principalement que j'ai écrit ces dernières lignes ! Si un jour tu peux les lire, n'oublie pas les premières leçons de ton père ; répète-les à ton frère Paul quand il sera

3a4 HARMONIES

en âge de les entendre. Pour toi, tire ta plus ai* mable parure des fleurs, tes plus salutaires aliments des fruits, tes plus doux travaux des plantes. Je ne veux point faire de toi une botaniste. Ne parcours point comme savante le temple immense de la nature; mais reste sous son. vestibule, comme une vierge ignorante et timide, avec tes besoins et ton cœur. Qu^un fraisier soit ton premier autel , et des arbres fruitiers tes cha- ; pelles. Us feront circuler un sang pur dans tes veines, des images riantes dans ton esprit , et des passions célestes dans ton ame. Jamais tu ne seras seule, même dans les déserts; par-tôut tu trouveras un Dieu protecteur. Chaque herbe t^inspirera un sentiment , et chaque fruit une action de grâces.

C'est par des mœurs semblables que les femmes les plus respectables de Tantiquité conservèrent la foi conjugale, et entretinrent Fabondance dans leur maison. Ne t^associe pour épou^p qu^un amant qui ait des goûts pareils aux tiens. C^est dans la seule classe de ceux qui aiment la nature , que tu trouveras ceux qui aiment ]a vertu; des Lysis, des Epaminondas, des Cincinnatus, desFabricius, dcsScipions, et, ce qui te sera préférable, des citoyens sans célébrité, mais sans envieux; des pères de famille obscurs, mais heureux ; des hommes inconnus aux hommes, mais agréables à la Divinité. Pour moi, si déjà dans

DE IiA NATURK. 3a5

Thiver de ma vie> je ne suis pas destine à te voir dans Vété de la tienne ; si ta bonne mère est seule chargée de Vy introduire y après avoir pris seule soin de ton printemps, tu acquitteras à-la-fois les dettes de Tamour conjugal et de Famour filial , si un jour ta main reconnaissante sème quel* ques violettes sur mon humble tertre.

MMitMNtlii

326 UABMONIES

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