‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteur (volume 3)Chapitre 16 sur 20 · HARMONIES VÉGÉTALES DES PLANTES AVEC L^HOMME · texte numérisé non relu

HARMONIES VÉGÉTALES DES PLANTES AVEC L^HOMME

Si maintenant nous examinions les relations Tégétales des plantes avec Thomme, nous les trouverions en nombre infini ; elles sont les sources perpétuelles de nos arts, de nos fabriques , de notre commerce et de nos délices ; mais, à notre ordinaire , nous ne ferons que parcourir quelquesuns de leurs rapports naturels et directs , auxquels rhonmie n^a rien mis du sien.

A commencer par leurs parfums , Thomme me paraît le seul être sensible qui en soit affecté. A la vérité , les animaux , et sur-tout les mouches et les papillons, ont des plantes qui leur sont propres, et qui les attirent ou les rebutent par leurs émanations; mais ces affections sc^iblent liées avec leurs besoins. L'homme seul est sensible aux parfums et à Tédat des fleurs, indépendamment de tout appétit animal. Le chien même, qui prend, par la domesticité, une si forte teinture des mœurs et des goûts de Thomme , parait insensible à cette jouissance-là. L'impression que font les fleurs sur nous , semble liée avec quelque affection morale ; car il y en a qui nous égaient et d'autres qui nous attristent , sans que nous en puissions apporter d^autres raisons que celles que j'ai essayé d'établir en examinant quelques lois générales de la nature. Au lieu de les distinguer

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en jaunes , en rouges , en bleues , en violettes; on pourrait les diviser en gaies ^ en sérieuses, en mélancoliques : leur caractère est si expressif, qae les amants, dans FOrient , emploient leurs nuances pour exprimer les divers degrés de leur passion. La nature s'en sert souvent, par rapport à nous, dans la même intention. Quand elle veut nous éloigner d'un lieu marécageux et malsain, elle y met des plantes vénéneuses, qui ont des couleors meurtries et des odeurs rebutantes. Il y a une espèce d'arum qui croît dans les marais du détroit de Magellan, dont la fleur présente Taspect d'un ulcère , et exliale une odeur si forte de chair pourrie , que la mouche à viande vient y déposer ses œufs. Mais le nombre des plantes fétides n'est pas fort étendu. Les campagnes sont tapissées de fleurs qui , pour la plupart , ont des couleurs et des odeurs fort agréables. Je voudrais que le temps me permît de dire quelque chose de la simple agrégation des fleurs ; ce sujet est si vaste et si riche , que je ne balance pas d'assurer qu'il y a de quoi occuper le plus fameux botaniste de l'Europe toute sa vie, en lui découvrant chaque jour quelque chose de nouveau, et sans l'écarter de sa maison de plus d'une lieue. Tout l'art avec lequel les joailliers assemblent leurs pierreries, disparaît auprès de cehii avec lequel la nature assortit les fleurs. Je montrais à J.-J. Rousseau des fleurs de différents trèfles, que j'avais cueillies en me promenant avec

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lui ; il y en avait de disposées en couronnes , en demi -couronnes, en épis, en gerbes, avec des couleurs variées à Tinfini. Quand elles étaient sur leurs tiges, elles avaient encore d^autres agrégations avec des plantes qui leur étaient souvent opposées en couleurs et en formes. Je lui demandai si les botanistes s^occupaient de ces harmonies : il me dit que non ; mais qu'il avait conseillé^ à un jeune dessinateur de Lyon d'apprendre la botanique, pour /'étudier les formes et les assemblages des fleurs , et que par ce moyen il était devenu un des plus fameux dessinateurs d'étoffes de l'Europe. Je lui citai à ce sujet un trait de Pline, qui lui fit beaucoup de plaisir : c'est à l'occasion d'un peintre de Sicyone, appelé Pauzias, qui apprit , par cette étude , à peindre au moins aussi bien les fleurs que celui de Lyon savait les dessiner : à la vérité , il eut encore un msutre aussi habile que la nature, ou plutôt qui n'en diffère pas; ce fut l'Amour. Je vais rapporter ce trait dans la simplicité du langage du vieux traducteur de Pline , afin de ne lui rien ôter de sa naïveté. * « En » sa jeunesse, il fit la cour à une bouquetière de sa » ville , qui avait nom Glycera, laquelle était fort » gentille , et avait dix mille inventions à digérer » les fleurs des bouquets et des chapeaux ; de sorte^ » que Pauzias, contrefaisant le naturel des cha-

^ Histoire naturelle de PUae, lîv. xxxv,chap. XL

genre humain, en lui montrant des intentioiis constantes de bienveillance dans TAuteur de la nature. Les variétés de leurs convenances se prêtent des lumières mutuelles ; les moyens sont différents, mais la fin est toujours la même. La même bonté qui a placé le fruit qui devait nourrir rhomme à la portée de sa main, y a dû mettre ausft son bouquet. Nous remarquerons ici que nos arbres fruitiers sont faciles à escalader, et différent eu cela de la plupart de ceux des forêts. De plus, tous ceux qui donnent des fruits mous dans leur maturité , et qui auraient été exposés à se briser par leur chute, comme les figuiers, les miûriers, les pruniers, les pêchers, les abricotiers, les présentent à peu de distance de terre : ceux y au contraire , qui produisent des fruits durs^ et qui n*ont rien à risquer dans leur chute , les portent fort élevés, comme les noyers, les châtaigniers et les cocotiers.

Il n^y a pas moins de convenance dans les formes et les grosseurs des fruits. Il y en a beaucoup qui sont taillés pour la bouche de Thomme^ comme les cerises et les prunes ; d' autres pour sa main, comme les poires et les pommes ; d^autres beaucoup plus gros , comme les melons , sont divisés par côtes , et semblent destinés à être mangés en famille : il y en a même aux Indes , comme le jacq, et chez nous la citrouille , qu^on poun^ait partager avec ses voisins. La nature parait avoir suivi les

i mêmes proportions dans les diverses grosseurs ■ des fruits destinés à nourrir Thomme, que dans la '': grandeur des feuilles qui devaient lui donner de E Pombre dans les pays chauds; car elle y en a taillé - pour abriter une seule personne , une famille entière , et tous les habitants du même hameau.

Je m^arrêterai peu aux autres rapports que les plantes ont avec Thabitation de Thomme par leur grandeur et leur attitude , quoiqu'il y ait à ce sujet des choses très-curieuses à dire. 11 en est peu qui ne puissent embellir son champ , son toit ou son mur. J'observerai seulement que le voisinage de rhomme est utile à plusieurs plantes. Un missionnaire anonyme rapporte que les Indiens sont persuades que les cocotiers, au pied desquels il y a des maisons , deviennent beaucoup plus beaux que ceux où il n'y en a pas, comme si ces arbres utiles se réjouissaient du voisinage des hommes.

Un autre missionnaire, carme déchaussé, appelé le P. Philippe , dit positivement que, lorsque le cocotier est planté auprès des maisons ou des cabanes, il devient plus fécond par la fumée, par les cendres et par l'habitation de l'homme, et qu'il apporte doublement du fruit. Que c'est par cette raison que les lieux plantés de palmes, aux Indes, sont remplis de maisons et de logettes; que les maîtres de ces lieux donnent, au commencement, quelques écus à ceux qui veulent les habiter, et qu'ils sont obligés de leur accorder leur

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part des fruits, lorsqu^on les cueille : à. quoi il ajoute, que quoique le^^s fruits, qui sont trèsgros et très - durs, tombent souvent des arbres dans leur maturité, ou par les rats qui les rongent, ou par la violence des vents, on n^a jamais ouï dire que personne de ceux qui habitent dessous en aient été blessés. Cest ce qui ne me par^t pas moins extraordinaire qu'à lui. *

Je pourrais étendre les influences de Thomme à plusieurs de nos arbres fruitiers, sur -tout au pommier et à la vigne. Je n'ai point vu de plus beaux pommiers dans le pays de Caux, que ceux qui croissent autour des maisons des paysans. Il est vrai que les soins du maître peuvent y contribuer. Je me suis arrêté quelquefois dans les rues de Paris à considérer avec plaisir de petites vignes , dont les racines sont dans le sable et sous le pavé, tapisser de leurs grappes toute la façade d'un corps-de-garde. Une d'entre elles, il y a , je crois, six ou sept ans, donna deux fois du fruit dans la même année , ainsi que l'ont rapporté les papiers publics.

UARMO]S[I£S AISIMALES DES PLANTES AVEC L^HOMME.

Mais il ne suffisait pas à la nature d'avoir donné à rhomme des berceaux et des tapis chargés de

* Voyez le Voyage d'Orient, du R. P, Philippe, canne déchaussé, liv. vu, chap. V , sect. iv.

' fruits , si elle ne lui eût fourni, dans Tordre vé* ! g^tal même, des moyens de défense contre les déprédations des bétes sauvages. Il aurait eu beau Teiller, pendant le jour, à la garde de ses biens, ils auraient été au pillage pendant la nuit. Elle lui a donné des arbrisseaux épineux pour les enclore. Plus on avance vers le midi, plus on trouve de variétés dans leurs espèces. Mais , au contraire , on ne voit point , ou du moins on voit bien peu de ces arbrisseaux épineux dans le nord , où ils paraissaient inutiles ; car il n'y a point de vergers. Il semble qu'il y en ait aux Indes pour toutes sortes de sites. Quoique je n'aie été, pour ainsi dire, que sur la lisière de ce pays , j'y en ai vu un grand nombre, dont l'étude offrirait bien des remarques curieuses à un naturaliste. J'en ai remarqué un , entre autres, dans un jardin de l'Ile -de -France , qui m'a paru propre à faire des enclos impénétrables aux plus petits quadrupèdes. Il vient de la forme d'un pieu , gros comme le bras, tout droit , sans branches, et portant pour unique verdure un petit bouquet de feuilles à son sommet. Son écorce est hérissée d'épines trè^ - fortes et trèsaiguës. Il s'élève à sept ou huit pieds de hauteur, et croît aussi gros en haut qu'en bas. Plusieurs de , ces arbrisseaux plantés de suite les uns auprès des autres , formeraient une vraie palissade, qui n'aurait pas le moindre intervalle. Les raquettes et les cierges , si communs sous la zone torridc , ont des

épines si perçantes, qu^en marchant dessus, elles traversent les semelles des souliers. Il n'y a ni tigres, ni lions, ni éléphants qui osent en approcher. Il y a une autre sorte d'épine dans File de Ceylan, dont on se sert pour se défendre des hommes mêmes , qui franchissent toutes sortes de barrières. Robert Knok, que j^ai déjà cité , dit que les avenues du royaume de Candy, dans Tîle de Ceylan, ne sont fermées qu^avec des fagots de ces épines , dont les habitants bouchent les passages de leurs montagnes.

L'homme trouve , dans les végétaux , non-seulement des protections contre les bétes féroces, mais contre les reptiles et les insectes. Le père Du Tertre raconte qu'il trouva un jour, dans Tilc de la Guadeloupe , au pied d'un arbre, une plante rampante , dont les liges étaient figurées comme des serpents. Mais il fut bien autrement surpris quand il aperçut sept ou huit couleuvres qui étaient mortes autour d'elle. Il l'indiqua à un chirurgien qui fit, par son moyen , des cures merveilleuses, en l'employant contre les morsures de ces dangereux reptiles. Elle est fort répandue dans les autres îles Antilles, où elle est connue sous le nom de bois de couleuvre. On la retrouve encore aux Indes orientales. Jean-IIugues de Linschoten lui attinbue la même figure et les mêmes propriétés. Nous avons, dans nos climats, des végétaux qui ont des convenances et des opposi-

tioiis fort étranges avec les reptiles. Pline dit que les serpents aiment beaucoup le genévrier et le fenouil; mais qu'on nen trouve point sous la fougère, le tràfle, le Trcne et la rue, et que la bëtoine les fait mourir. D'autres plantes, comme nous Tavons dit, délruisent les mouches, telles que les dionées. Tliévenot assure qu'aux Indes, les palefreniers garantissent leurs chevaux des mouches, en les froltant, tous les matins, avec des fleurs de citrouille. L'herbe aux puces, qui a des graines noires et luisantes, semblables h des pu^ ces, diasse ces insectes d'une maison, selon Dioscoride. La vipérine, qui a ses semences failes comme des têtes de vipères, fait mourir ces Yt\>lilcs. 11 est probable que c'est à des configurations semblables que les premiers hommes auront reconnu les relations et les oppositions des plantes avec les animaux. Je pense que chaque genre d'insecte a son végétal destructeur que nous ne connaissons pas. £n général , toutes les vermines fuient les parfums.

La nature nous a encore donné , dans les plantes, les premiers patrons des lUets pour la chasse et pour la pèche. Il croit, dans quelques landes de la Chine, une espèce de rotin, si enlrclacé et si fort, qu'il s'y prend des cerfs tout en vie. J'ai vu moi-même, sur les sables du bord de la mer, à rUe-de-France , une sorte de liane, appelée fausse patate, qui couvre des arpents entiers, 2. 29

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comme un grand filet de pécheur. Elle est si propre aux mêmes usages, que les nègres s^eu servent pour pécher du poisson. Ils en font, avec les tiges et les feuilles, de longs cordons qu^ils jettent à la mer; et, après en avoir formé une chsdne qui renferme sur Feau une grande enceinte , ils la tirent, par les deux extrémités, au rivage. Ils ne manquent guère d'y amener quelque poisson;* car les poissons s'effraient non-seulement d'un filet qui les enveloppe , mais de tout corps inconnu qui fait de Fombre à la surface de Feaa C'est* avec une industrie aussi simple et à-peuprès semblable, que les habitants des Maldives font des pèches prodigieuses, en n^employant, pour amener les poissons dans leurs réservoirs, qu'une corde qui flotte sur Feau avec des bâtons.

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