‹ Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteur (volume 3)Chapitre 18 sur 20 · B ÉTUDIA · texte numérisé non relu

B ÉTUDIA

venant par la Méditerranée, suirant le rëcit ffOLtn fait Hérodote. * Lorsque les premiers navigateurs n'apercevaient plus d'îles à Thorison, ils faisaient attention aux semences que la mer jetait sur le rivage de celles où ils étaient , et au vol des oiseaux qui s'en éloignaient : sur la foi de ces indices , ils se mettaient en route vers des terres qu'ils ne voyaient pas. Ils découvrirent ainsi le vaste archipel des Moluques, les îles de Guam, de Quiros , de la Société , et sans doute , beaucoup d'autres qui nous sont encore inconnues. U n^y en avait point qui ne les invitât à y aborder par quelque commodité particulière. Les unes , couchées sur les flots comme des Néréides , versaient dei leurs urnes des ruisseaux d'eaux douces dans la mer : c'est ainsi que celle de Juan-Fer^ nandès, avec ses rochers et ses cascades, se présenta à l'amiral Anson , dans la mer du Sud. D'autres, au contraire, dans la même mer, ayant leurs centres abaissés , et leurs bords relevés et couronnés de cocotiers , offraient à leurs pirogues des bassins toujours tranquilles, remplis d'une infinité de poissons et d'oiseaux de marine : telle est celle appelée Woesterland ou pays d'eau, découverte par le hollandais Schoutcn. D'autres, le matin , leur apparaissaient au sein des flots azurés , toutes brillantes de la lumière du soleil ,

* Voyez Hérodote, liv. IV.

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comme celle du môme archipel , qui A'appelle TAurore. D^autres s'annonçaient , au milieu de la nuit , par le« feux dSm volcan , comme un phare au tein des eaux, ou par les émanations odorantes de leurs parfums. 11 n^y en avait point dont les bois y les collines et les pelouses ne nourris- Bent quelque animal familier et doux par sa nature, mais qui ne devient sauvage que par Texp^Srience cruelle qu'il acquiert des hommes. Ils virent voler autour d'eux, en d<^barquanl sur leurs grèves, des oiseaux de paradis aux plumes de ffie^ dea pigeons bleus, des cacatoès tout blancs , des loris tout rouges. Chaque ile nouvelle leur offrait de nouveaux présents; des crabes, des poissons , dès coquillages, des huîtres à perles, des ëcreyisses, des tortues, de Tambre gris ; mais les plus agréables étaient sans doute les végétaux. Sumatra leur montra, sur ses rivages , les poivricm ; Banda, la muscade; Amboine, le girofle; Céram, le palmier sagou; Flon\s, Ir benjoin et lesandal ; la Mouvclle-(iuinéc , des bocages de cocotiers ; Taïti, le fruit à pain. Cliaquc ile s^élevait au mi^ lieu de la mer , comme un vase qui supportait un végétal précieux. Lorsqu'ils découvraient un «ir-* bre chargé de fruits inconnus, ils en cueillaient des rameaux, et allaient au-devant de leurs compagnons , en jetant des cris de joie , et leur montrant ce nouveau bienfait de la nature. (7est Ae ces premiers voyages et de ces anciennes coutu-

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mes, que se répandit chez tous les pettples, Tupage de consulter le vol des oiseaux avant de se mettre en route , et d^aller au-devant des étrangers, un rameau d^arbre à la main , en signe de paix et de réjouissance, à la vue d^un présent du ciel. Ces coutumes existent encore chez les insulaires de la mer du Sud, et chez les peuples libres de TAmcrique. Mais ce ne furent pas les seuls arbres fruitiers qui fixèrent Tattention des prçmiers hommes. Si quelque acte héroïque, ou qil|lque perte irréparable avait excité leur admiration ou leurs regrets , Tarbre voisin en fut ennobli. Ils le préférèrent, avec ces fruits de la vertu ou de Tamour , à ceux qui portaient des aliments ou des parfums. Ainsi , dans les îles de la Grèce et de lltalie , le laurier devint le symbole des triomphes, et le cyprès celui d^une douleur éternelle. Le chêne donna d'illustres couronnes aux citoyens , et de simples graminées décorèrent le front de ceux q;ii avaient sauvé la patrie. O Romains ! peuple digne de l'empire du monde, pour avoir ouvert à tous vos sujets la carrière du bonheur public, et pour avoir choisi dans Therbe la plus commune , les marques de la gloire la plus éclatante , afin qu'on pût trouver , par toute la terre , de quoi couronner la vertu.

Ce fut })ar de semblables attraits que , d'îles en îles, les peuples de l'Asie parvinrent dans le Nouveau-Monde, où ils abordèrent sur les côtes

du Pérou. Us y portèrent les noms d'enfants de ce soleil qu'ils cherchaient Cette brillante chimère les conduisit jusqu'au travers de TÂmërique. Elle ne se dissipa que sur les bords de rOcéan atlantique; mais elle se répandit dans tout le continent, où la plupart des chefs des nations portent encore les titres d'enfants du soleil. »7

Le genre humain , au milieu de tant de biens, est resté misérable. Il n'y a point de genres d'animaux qui ne vivent dans l'abondance et la liberté, la plupart sans travail , tous en paix avec leur espèce , tous s^unissant à leur choix, et jouissant du bonheur de se reperpétuer par leurs familles ; et plus de la moitié des hommes est forcée au célibat. L'autre moitié maudit les nœuds qui l'ont assortie. La plupart redoutent une postérité, dans la crainte de ne la pouvoir nourrir. La plupart, pour subsister, sont asservis à de pénil)les travaux, et réduits a être les esclaves de leurs semblables. Des peuples entiers sont exposés à la famine: d'autres, sans territoires, sont entassés les uns sur les autres, tandis que la plus grande partie du globe est déserte. Il y a beaucoup de terres qui n'ont jamais été cultivées; mais il n'y en a point de connue des Européens, qui n'ait été souillée du sang des hommes. Les solitudes mêmes de la mer engloutissent, dans leurs abymes, des vaisseaux chargés d'hommes, cou- 2. 3i

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lés à fond par d'autres hommes. Dans les villes, en apparence si florissantes par leurs arts et leurs monuments, Torgueil et la ruse, la superstition et Fimpietë, la violence et la perfidie, sont sans cesse aux prises , et remplissent de chagrins leurs malheureux habitants. Plus la société y est policée, plus les'maux y sont multipliés éternels. Les hommes n'y seraient-ils donc industrieux que parce qu'ils y sont misérables? Comment l'empire de la terre a-t-il été donné au seul animal qui n'avait pas l'empire de ses passions ? Comment l'homme faible et passager a-t-il à-larfois des passions féroces et généreuses, viles et immortelles ? Comment, étant né sans instinct , a-t-il pu acquérir tant de connaissances ? Il a imité tous les arts de la nature, excepté celui d'être heureux. Toutes les traditions du genre humain ont conservé l'origine de ces étranges contradictions; .mais la religion seule nous en explique la cause. Elle nous apprend que l'homme est d'un autre oixirc que le reste des animaux ; que sa raison, égarée , a offensé l'Auteur de l'univers ; que, par une juste punition, il a été abandonné à ses propres lumières ; qu'il ne peut former sa raison qu'en étudiant la raison universelle dans les ouvrages de la nature et dans les espérances que donne la vertu; que ce n'est que par ces moyens qu'il peut s'élever au-dessus des animaux, au-dessous desquels il est tombé, et revenir pas à pas dans les

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soutiers de la montagne céleste , d*où il a éié pré* cipité.

Heureux au)ourd'hui celui qui, au lieu de parcourir le monde ^ vit loin des hommes ! Heureux celui qui ne connaît rien au-deljk de son horizon» et pour qui le village voisin même est une terre étrang^re ! Il n'a point laissé son cœur à des objets aimés qu'il ne reverra plus, ni sa réputation à la discrétion des méchants. U croit que Tinno* cence hal>ite dans les hameaux, Thonneur dans les palais , et la vertu dans les temples. U met sa gloire et sa religion à rendre heureux ce qui Ten* vironne. S'il ne voit, dans ses jardins, ni les fruits de l'Asie, ni les ombrages de l'Amérique, il cultive les plantes qui font la joie de sa Cemme et de ses enfants. U n'a pas besoin des monuments de l'architecture, pour ennoblir son paysage. Un arbre à Tombre duquel un homme vertueux s'est reposé, lui donne de sublimes ressouvenirs; le peuplier, dans les forêts, lui rappelle les combats d'Hercule ; et les feuillages des chênes, les couronnes du Capitole.

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