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patrie pour y vivre en repos, ou bien à Genève^ où il avait des parents , et où l'on pouvait, disaitil, penser librement. Je sentais vivement le regret de sa perte : il avait ëté mon ami, quand je croyais ne plus en avoir ; et maintenant je me trouvais dans le plus triste abandon, au milieu d'une mer inconnue, sur un misérable radeau conduit par un malheureux noir.
Cependant Samson, sans inquiétude sur le présent comme sur le passé , s'occupait à faire un hameçon avec un clou : il en piqua la pointe dans sa chair, et Tayant frotté de son sang pour servir d'appât, il le jeta à la mer au bout d'une forte ficelle. A peine y était-il tombé , qu'il fut avalé par un gros poisson, que Samson tira, et qu'il divisa , avec sa hache , en cinq parts. Il donna d'abord la tête à son chien, et distribua à sa femme, à son enfant et à moi les trois autres paris, se réservant la cinquième. Comme il vit que je m'étonnais de ce qu'il commençait la distribution par son chien, il me dit : Si lui n'avoir pas à manger, lui devenir enragé et mordre nous. J'applaudis en moi-même au bon sens de Samson. En effet, la justice envers nos serviteurs, hommes ou bétes, est charité pour nous : les hommes nous volent, et les chiens nous mordent. Mes convives se jetèrent , comme des oiseaux de proie, sur leur portion de poisson cru ; mais ce fut en vain que je voulus goûter à la mienne. Je
sentais bien que c^était un préjuge de mon éèih cation ; car j^avais mangé avec plaisir des huhm et des oursins de mer, des harengs pecs et de h morue salée ; mais je n^avais jamais mangé dt poisson cru d^une certaine grosseur. Samsoo, voyant mon embarras, alluma da feu ea frottant deux éclats de bois L'un contre l^autre, et se prépara à me faire des grjiliades.^ Pendant ce temps^ sa femme puisa de Teau dans sa main pour désaltérer son enfant ; mais elle la rejeta en faisant la grimace : en effet elle était salée ; ee qui m'aurait fait douter que nous fussions entrés dans le fleuret si dans L'instant même , nous n^ eussions entendu, au milieu des coups répétés du tonnerre , un bruit encore plus affreux venant de Torient. Nous aperçûmes en même temps une Lame d'eau qui s'étendait à perte de vue du nord au sud; et se roulait sur elle-même en se brisant en écume : sa hauteur était si prodigieuse, que les barres qui,, dans les grandes marées, repoussent la Seine et les autres fleuves de FEurope vers leurs sources, n'en donnent qu'une bien faible idée. Celle-ci venait avec le courant du fleuve le plus grand du. monde , et c'était un effet de la fonte des glaces des Cordilicres , qui se dirigeaient vers l'Océan, et luttaient victorieusement avec les eaux de ses marées, qu'elles repoussent jusqu'à quarante lieues de son embouchure. Les Indiens l'appellent Précù^ raca. Cette lame est double, et les deux moitié
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me suivent de très-près : la première, qui me parut liliute comme une montagne, plongea tout Favant fH^ notre radeau au fond du fleuve ; et la seconde ■pcfaeva de Tenfoncer tout entier, de manière que 2I0 crus un moment que je ne reviendrais ja- 3nais à la surface. Bien nous en prit que le bon :^amson nous eût tous attacliés aux pièces de Jbois qui composaient le radeau : il n'y eut d'enlevé que mon déjeuner; nous revînmes en moins d^une demi-minute au-dessus de ce courant, si rapide que le meilleur coursier ne pourrait l'atteindre. Je n'ai jamais passé de la vie à la mort et de la mort à la vie en aussi peu de temps ; c^était en effet notre dernier coup de grâce : quand le malheur est à son comble , le bonheur m'est pas loin. Et c'est avec raison que les Orientaux disent dans leur style figuré : Le plus étroit du défilé est à l'entrée de la plaine.
Peu de tempi après le passage du Precoraca^ le vent tomba , et le soleil reparut. Alors Samson ' a^occupa du soin de faire un petit mât , et de l'assujettir avec des cordes; il y attacha une partie de -•on linge et de celui de sa famille , pour le faire^
sécher. Cette manœuvre fut fort utile : d'abord ^nous vîmes que cette petite voilure nous pouvait servir pour faire mouvoir à notre gré le radeau ; car nous étions dans une position à crain- ^dre d'être tantôt poussés vers l'Océan par le I cours de l'Amazone , tantôt re jetés dans l'Ama-
zone par les marées de TOccan. Mais cette voib nous sauva, car Samson étant monte en haut à 10 mât, pour éprouver sa solidité, yit à Thoriioi deux petites voiles latines , et en même tempi^ il se mit à crier et à demander du secours. La sauvages ayant aperçu, de leur côté, les chemiseï attachées à notre mât, se dirigèrent vers nom, et nous découvrîmes bientôt leur pirogue à Flifrrizon , sillonnant la mer avec une vitesse égik à celle d'une hirondelle ; je ne dirai point à ceik d^un aigle, car cet oiseau de proie solitaire n*aine que le carnage ; et quelque éloge que les pointes \â aient donné pour plaire aux conquérants, je trouve que riiirondclle lui est bien supérieure, parce qu'elle est plus utile aux hommes. Elle réjouit kl chaumières par les chants les plus doux, et détruit tes insectes, ennemis des moissons ; ellear nonce le retour des beaux jours et du printenpSi et ne demande à Thomme que le repos, sans jamais lui être à charge; enfin, elle charme mène les yeux, lorsque se jouant les unes avec les aotrès , elles s'amusent à tracer de grands cercles, et exécutent un ballet au milieu des airs. Une heure après, nous aperçûmes distinctement la pirogue avec ses deux voiles latines ; nous comptâmes quatre hommes, avec deux femmes et troiseniants. (^rtaieiit, en effet, des sauvages; ils étaieot presque luis , avec une ceinture autour des reins* et un chapeau de jonc sur la tête. Ils hésitèrent
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R^abord, et tournèrent quelque temps autour de Hlous ; mais ayant vu que nous ëtions dénués ab* JUlriument de tout, ils ne balancèrent plus; Us ^approchèrent sous le vent, et nous jetèrent une l||orde au moyen de laquelle nous entrâmes dans leur pirogue. Le premier qui y mit le pied, fut IpMnson portant, d^une main , sa femme et son en- !i^mt, et de Tautrc, nk^aidant à marcher. A la vue 4(f|ecet Hercule noir , les femmes et les enfants des i^uvages me parurent frappés d*épouvantc ; mais ^Im hommes s^étant levés, saisirent leurs lances, ^jpréts à se défendre ; bientôt ils se mirent tous à pire avec un tel excès, que leurs bouches, qu'ils Ottt naturellement très-grandes , allaient jus- ^*aux oreilles , et qu'on leur voyait jusqu'au fond du gosier. Quand ils eurent bien ri, ils nous firent asseoir, et nous offrirent de Teau 4Aoace et des calebasses; ils y joignirent des patates cuites sous la cendre, et un tronçon de tortae rôti siur des charbons : de ma vie , je n'ai inangé rien d'aussi exquis. Je me rappelai alors 4|ue les navigateurs européens vantent l'excellence des tortues de l'Amazone , dont les Elspai;noU s'interdisent l'usage , je ne sais par quelle ^politique ou par quelle superstition. Dès que Jtotre repas fut fini, les rires de nos sauvages ytcommencèrent à nos dépens, sans que nous en pussions comprendre le sujet.
n Cependant, notre pirogue, favorisée du vent«
remontait rAmazonc avec la vitesse d^un pois8(Ml La partie inférieure était d'un seul tronc d'aiM de près de quarante-cinq pieds de longueur, é( ^ peu creusé et terminé en pointe par les dcn bouts ; deux planches qui se réunissaient à la prm et à la poupe , étaient cousues avec des écorcesde rotin enduites de résine. Cette pirogue n^avà point de gouvernail; mais deux hommes, Funih poupe j l'autre à la proue , la conduisaient habi* lement avec des pagaies. La solidité de sa carène^ qui était d'une seule pièce, ne lui laissait pomtà craindre de s'échouer , même sur les rochei& Quant aux voiles, elles étaient de coton , et se manœuvraient avec la plus grande facilité. J'ai* mirai l'industrie de ces hommes , que nous ap* pelons sauvages, qui avaient inventé la plus commode des embarcations , en réunissant les ailes d'un oiseau au corps d'un poisson. Le vent était fort léger , et nous remontions un fleuve , dont les courants sont très-rapides, à travers multitude d'îles naissantes , qui ne sont encore que des bancs de vase et des écueils. Cependant, nous ne faisions pas moins de cinq lieues i l'heure, quoiqu'il y eût un obstacle à la rapiditéde notre course : c'étaient deux lignes garnies dlttmeçons, que les sauvages laissaient à la traîne, de manière qu'il ne se passait pas d'heure où nom ne prissions quelques poissons. Quant à Samson, il n'était pas gai comme ces bons Indiens, ma»
nV^tait paA trislc! comme moi ; le paA.^(? ni Ta-
înir ne le troiiltlaienl jamais; il n'cUait orrupé
lue du proenL 11 avail avec lui tout ce qui pou-
pii lui plaire, sa femme , son cutani , son cliien,
ai les voyait tous heureux*
JuAquUci les sauvages avaienl contUiil hcureu- Stlient leur banjne au Iravrrs d'un archi|)el iVét* icili, lorsiiu^ils [larvinreul au pied d'uu rocher
imen.sc qui, sans doulc , leur servait de lieu de ^làche. Il n'y avait ni port ni rade, qui pAL les lettre a couvert de la lempiUe qui nous menalit pour la sernn<le IVûs* (> fut sur le rocher li-ni^me c|u*ilH cherche cent un abri. D'abord
ë'echcujercnt sur un rivaf^r couvert d'une vase
profonde, que Samson ayant vouhi la sonder, E enfonça une perche do quin/e pieds de I(»ng. sauvages se mirent h rire, suivant leur couimCt puis ils posèrent sur la vase deux larges iclies, sur lesquelles ils placèrent deux rouet ayant fait glisser la pirogue , elle parint ainsi sur la partie ferme du rivage. Ce fut là bycSamsDii leur montra ce qu'il savait faire ; car lyaut pris à son tour la pirogue par son avant, lia traîna seul jusqu'au stuumel ilu rocher, (|ui rait au moins Jrenle pieds d'élévation; il était luronné par cinc] ou six tamarins, dont les hiilles venaient de se refermer, car il ^tait nuit.
Les sauvages se mirent aussitôt k chanter et k m\ en cueillant de leuci fruits^ dont tU prépa^
rèrcnt une espèce de limonade. La lune, dammks plein, (éclairait ces lieux 9 et j^aperçus une flaqiep (feau aupi*ès de ces beaux arbres ; elle était fort ||o claire. Mais quelle fut ma surprise en voyant mi |ih triste Figure et mes habits couverts de terre! Alon |Ui venant à penser à la gaietc* excessive des sauvages, h lorsqu'ils me regardaient , je crus en avoir deviné ) la raison, et je ne balançai pas à me dépouiller et à me jeter au milieu de Tcau. Cependant, Sam» son et sa famille arrivèrent sur le bord de celte source, dans la même intention; il chargea a femme de prendre soin de mon linge, ct,apiè nous âlrc baignés à Técart, nous refirimes noi vêtements qui étaient secs, et nous rejoignimeslei sauvages, occupés à préparer deux gros poissom et des patates pour noire souper. Aiais prévoyant un furieux orage , ils cherchèrent à se procurer un abri en renversant la pirogue. Samson les aida h mettre sa carène en haut ; ils allumèrent ensuite du feu, et nous nous réfugiâmes tous sous ce toit , avec de la luinirre , pour y faire un repas h la romaine, coucbifs sur les toiles de nos voiles en guise de lit. (le souper fut fort gai pour moi ; le bien-être dont je jouissais après le bain, Tabondance et la bonté de nos vivres, rétablissaient sensiblement mes forces. Je sentis se dissiper mes inquiétudes, car, suivant ma malheureuse coutume , j^empoisonnais toujours le bonheur présent par les regrets du paisse et par les h
Braintes de Tavenir. Je mVlaia iVabord fignrd que ites sauvages, si hospitaliers, étaient des anthrol^ophages ; quant au bon Samson^ qui n\ayait reçu •on <$ducation que de la nature , rien de semblable ne troublait son intelligence : il voyait la chose telle qu elle lUait, et toujours sans illusion. Bien nous en prit de son sang-froid, car h peine eommencions-nous à nous endormir, quVn orage affitsux vint londre sur notre pirogue; jamais peut*cUre elle n'avait couru un si grand danger : nous res]ûrions Tair par-dessus son bord ; mais le vent éUûl si violent que, s'y ëtant intro« duit , il la souleva d'un côti^ et nous crûmes un moment quN^lle allait retomber sur sa carène. Il n^y a pas de doute qu^elle nV'ût élé pr(^cipitée du haut du rocher dans le fleuve, dont les flots s^<$levaient jusqu'à nous, si Samson n\ivait eu le temps de saisir un de ses cordages, et de le fixer en terre avec de fortes chcvillesde bois. Cette pn^cautâon prise , nous [lassAmes la nuit dans un profond iommeil, maigrie le bruit épouvantable de lu pluie et du tonnerre.
« Le lendemain, le beau temps reparut avec le jour ; nos sauvages lovèrent les mains vers le soleil en chantant et en dansant : Torage, la danger, tout tStait oublié. Ils retournèrent ensuite leur pirogue, et la descendirent dans le fleuve. Kn approchant de ses bords , notre vue ftit frappde de Taspect d'une quantité prodi-
gieuse d'oiseaux marins de toutes les formes, ^|& le coup de vent de la nuit avait noyës et rejeléi|à sur le rivage. Je me rappelai alors avoir oi\l raconter un' événement semblable au famnilé peintre Verne t. Ce qu'il y a de singulier, c'est li qu'aucun poisson n'avait été victime de la tem-|i péte , quoique , dans les mers du Nord , il y ak souvent des cachalots, et même des baleines, qoi s'échouent et périssent sur le rivage.
Nous nous rembarquâmes ; les sauvages dressèrent leurs voiles ; et, sur les dix heures, nous sortîmes de ce labyrinthe d'ëcueils : h seule différence que )'y remarquai , c^est que les mangliers qui les bordaient étaient habités p» des oiseaux du plus joli plumage. Ces espèces d'arbres flottants sont composés de troncs et de branchages de la grosseur du bras et de h longueur d'un homme , dont les racines plongent dans la vase , et dont la tête est couverte d'im petit bouquet de feuilles. Il est évident que ces forets marines sont destinées à préserver de h tempête le bord des îles. Une partie de ces mangliers étaient garnis d'huîtres excellentes; nos sauvages en recueillirent abondamment. Cèpesdant le paysage s'embellissait. Peu-à-peu, les écucils se changeaient en îles d'une grande étendue, et du milieu de leurs mangliers s'élevaient çà et là de grands bouquets de palmes. Nos sauvages étaient obligés , tantôt de se servir de leurs pa-
OE LUWAXOi«rr
tanlâi de leurs perthcs ; enFin l'eau vint manquer ; alors^ Sanison ayant choiM les plus .forle^H dt: ces perc)u!â, le^ appuya sur ses deux (pduleSt et, marchant courbé de Tavant à Tarrière de notre barque , il la força d'avancer travers les fond?» , cl à naviguer jusque sur la terre* Cet exercice , qui nous étonnait tous, dura tnvirfjn une heure ; c'est-à-dire , jusqu'au moment ou nous aperf;ilmcs une muilituilc de paU itcrs^ au milieu de ces plaines marécageuses. leur aspect^ les sauvages donnèrent des manpies «i^tmc joie excessive, et comme alors la marée L^ni tout inonder, ils hissèrent leurs voiles; la Harogue se mit k voguer, et nous nous repo-
^^p|je vent nous était si favorable , qu*en moins d*une heure et demie nous arrivâmes à cette fcirét ; ce n'étaient ni des dattiers , ni des cocotii^rs, ni des tamarins, ni des palmiers, da moins de ceux qi^e j'ai vus dans mes voyages; calaient des arbres à*peu-près de vingt pieds de haut, portant des fruits dorés de la grosseur d'une prune. Au pied de ces arbres, étaient amarn'r ' furs pirogues semblables à la nôtre. Cé- Uil ^ * ^ U- coucher du soleil ; ses feux qui se réfléchis^iaieni dans ces eaux tranquilles , faisaient de ce paysage un lieu charmant. On eût dit que les irlires étaient dans Feau i el Itn pirogues dans deâ nuées d^âcsur* Dès que les sauvages purent 5. a3
se faire entendre, ils jetèrent un grand cri; aussitôt nous, vîmes sortir dç ces beajux feuillages un millier 4^ tétçs d'hommes» de femmes, d'enfants, qui leu;c répondirent aussi, par des cris. Je ne pus m' empêcher de rire à ce spectacle, ainsi que Sam3on , sa fenu^ç et son eofant. IL est impossible de se figurei: Tëtonnement qui parut su^ le vidage de tous les habitants des arbres, quand ils aperçvi^eiit la famille de ce uoir : ils n'ayaiiçn,t sans dpute jamais vu d'hommes de sa couleur i>i de sa taJU/e.
Le preipier sauvagq q^i descendit de soa arlire, était un vieiUjard ; il $ç seirvit d'une échelle de cordq, qu'il posa ds^ns notre pirogue, où étant parvenu , il fit un assez long discours à Samson, en l'accompagnant de ge^t^ea pour l'inviter à le suivrq. A peific eut - il fini sa harangue « qu'il reprit Iç chemin dfi son palmier. Samson le coipprit à in(|rveille.; il. prit sa femme et son enfant sous i^n dfi sq^ bras, et> s'aidant de l'autre , au bout de quelques minutes il- disparut dans le f^^uillage.: les. palmiers vqisins en tremblèrent. Je me préparais h le suivre, lorsque son énorme cliien , le voy,ant parti., me devança en aboyant, et, s'aidant de ses pâtes et de sa gueule , il vint i\ bout de grimper après lui. Pour moi je fus vraiment, étonné de Tinstioci de cet animal) et de son attachemeut pour son mailre ; mais je ne le fus pas du tout de. la pré-
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fërence que des peuples simples donnaient à un homme presque sauvage, sur un homme soi-disant civilisé. J^étais très-faible , et je n'avais point du tout le pied marin; cependant il fallait aussi me hasarder à monter : f en vins heureusement à- bout, à Taide de Samson qui me tendait la main. Mon embarras fut encore un sujet d'ëclat de rire. J'entrai , par une espèce de trappe, dans une salle assez grande , formée par la cime entrelacée de cinq ou six palmiers ; le plancher était fait d'une très-grande natte de leurs fi?ailles sèches , si forte , si bien tissue , quMl était impossible qu'aucun poids passât au travers", Utie seconde natte , plus fine et plus légère , servait de toit ; on y avait ménagé des ouvertures suffisantes pour la lumière ; ces ouvertures étaient fermées avec la nacre de Thuitre pcrlièi^. Quelques-unes de ces écailles avaient plus d*uh pi^d de large , elles donnaient une lumière agréable » mêlée de vert et de couleur de rose ; lesr lits étaient des hamacs de coton ; il n'y avait point de chaise. Cette grande cage était remplie de monde ; j'y distinguai dans un coin le vieillard qui avait été* au-devant de nous ; il se leva à mon arrivée , et m'invita à m'asseoir à sa gàùcKe ; mais il me fut impossible d'en venir à' bout ^ tant mes jarrets étaient roides. Aussitôt plùsieui^ femmes me donnèrent de lafges coussins, ou'jç me trouvai fort à mon aise. ^■' '
A peine ëtions-nous en repos, que des femmes nous présentèrent des calebasses remplies d^une liqueur très-agreable^avec des fruits de ces mêmes palmiers; elles y joignirent des morceaux de poissons grillés sur le charbon. Bientôt on apporta des lampes formées de cocos , et le salon prit un autre aspect. Le premier effet de ces lumières, fut de faire chanter plusieurs oiseaux nichés dans les feuilles. Le lever de la lune, qui ne tarda pas , produisit le même effet dans les. icnvirons. La nature a placé ici des oiseaux qui chantent , comme notre rossignol , à différentes phases de Tastre du jour , et de celui de la nuit. Je jugeai par ces chants lointains, qu'il j avait aux alentours un grand nombre d^habitations semblables à celle où j'étais, et de. laquelle partaient, d'ailleurs, plusieurs chemins nattés, qui correspondaient sans doute à ces habitations voisines. J'étais si étonné de voir ces hommes amphibies, qui vivent à -la -fois sur l'eau et dans les airs, que je ne pouvais en croire ma yeux. Je me souvenais bien d'avoir lu dans Pline que des hommes vivaient ainsi ; mais ce naturaliste ne pouvait parler de9 sauvages de l'Amérique. Cependant, je vins à me rappeler que plusieurs voyageurs moderaes en parlent. Le père Gumilla , jésuite missionnaire espagnol , avait connu un peuple semblable sur les bords de i'Orénoque. Ce peuple , dit - il , loge dans
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le feuillage du palmier , dont les fruits , les feuilles et le tronc servent à tous ses besoins. II parle encore d'un autre peuple qui vit dans les mêmes lieux , et dont les mœurs sont oppo* sées. Il raconte , à ce sujet , qu^une nuit il fut éveille par des sons si lamentables , que les larmes lui en vinrent aux yeux : c^ëtait l'arrivée j en canots , d'un peuple à qui il donna le nom de pleureur, et qui ne voyage jamais que la nuit 9 comme les rieurs ne voyagent jamais que le jour. Il observa que ces cris lugubres provenaient de longues trompettes , renflées dans sept ou huit endroits, dont le son remplissait Famé de terreur.
J'éprouvai bientôt, moi-même, la vérité de ce récit; car le second jour de mon arrivée^ je fus réveillé vers minuit par un bruit effroyable, dont le premier effet fut de mettre en fuite tous les oiseaux nichés dans le feuillage de nos palmiers. Aussitôt je mis la tête à la fenêtre , et je vis avec horreur , à la clarté de la lune, une multitude de canots, qui descendaient le 'fleuve , couverts de spectres et de fantômes , armés chacun de la trompette infernale ; de temps en temps ils suspendaient leur abominable concert , et les principaux d'entre eux faisaient entendre des cris et des vociférations inintelligibles. A ce bruit , nos sauvages descendirent dans leurs pirogues , armés de lances ; ils s'avancèrent
au-dev9nt des pleureurs, elles forcèrent de pren« dre la fuite. Plusieurs dea fugitifs jetèrent leur» masques et leurs trompettes ; d'autres parcoururent les nouvelles colonies, n'ayant d^autre but que de tirer des vivres de ceu qu'ils effrayaient, et die pa3ser ainsi leur TÎe sans travailler.
Au retour de cette cxpëdition, comme le jour paraissait , les rieurs remontèrent dans leurs palmiers, et on entendit sortir, de leurs différents bosquets, des chants fort agréables. Après cet acte, à-la- fois religieux et militaire, ils firent un grand repas, suivi de danses. U faut avouer que Samson fut d'un grand secours i nos hôtes : sa taille gigantesque, sa couleur noire, sa hache brillante , son énorme chien qui le suivait par*tout la gueule béante , jetèrent d'sbonl Teffroi parmi les pleureurs, et ne contribuèrent pas peu à leur déroule Aussi, fut-il traité avec toutes sortes de distinctions ; les femmes surtout s'empressaient autour de lui ; elles frottaient ses mains avec de Teau tiède , croyant que la couleur noire de sa peau était factice; elles en faisaient autant à son enfant ; mais leun soins étant superflus, elles se mettaient à éclater de rire.
Quoique ces bons sauvages nous reçussent avec toutes sortes d^ amitiés , cependant je n*étais pas sans inquiétude. Faute de boussole et
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d'un quart de cercle, je ne pouvais déterminer le lieu où nous étions. Il me paraissait que nos sauvages n^avaient jamais eu aucune relation avec les Européens. Je ne voyais parmi les femmes , ni miroirs , ni aiguilles , ni ciseaux, etc. Leurs robes étaietit de coton, bordées de petites coquille^ , de couleur vive, semblables à celles des Maldives , que nous appelons porcelaines. Le plumage éclatant de plusieurs sortes d'oiseaux , leur servait de loîfTure, et les duvets do plusieurs sortes de nids garnissaient les berceaux de leurs enfants. Quant aux hommes , je ne vis parmi eux aucun instrument de fer; leurs lances et leurs floches étaient armées de dents de poissons ; de gros buccins leur servaient de trompettes pour se rallier dans les combats. Tétais témoin que la nier, dans ces heureux parages , fournissait à chaque pas « en abondance , dos aliments sans peine et sans travail. Cest sur ces bords que la Providence a placé sous la main de Thommc tout ce qui peut lui être utile. Je me souviens que la première nuit de mon arrivée , les femmes et les filles de notre habitation voulant nous régaler le lendemain , elles furent à la poche , la nuit même, après le retour do la marée dorOcoan. Je ne dormais pas, et je regardais par la fouotre, près de mon lit , ce groupe do femmes , pensant & la mienne et à mes enfants : bientcNt elles
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furent dépouillées de leurs vêtements, se plongèrent tour-à-tour dans les ondes; et je les voyais en ressortir, tenant une langouste ou une télh^ à la main. Elles en remplirent des corbeilles, qu'elles rapportèrent en chantant au pied de leurs palmiers. C'est bien avec raison que les poêles ont dit que Vénus était sortie du sein de la mer.
Cependant , les sauvages me voyant toujours triste y me firent entendre par signes qu'ib allaient me ramener dans un pays peuplé d^hommes barbus comme moi ; qu'ils partiraient le lendemain au lever du soleil, et que dans trois joun nous arriverions : circonstances qu'ils m^indiqoèrent en me montrant le ciel vers le nord-est, et en m'en traçant trois fois la demi-circonférence.
Celte nouvelle m'inspira d'abord la plus grande joie : j'allais me trouver parmi des Européens. Mais quand j'eus parcouru la perspective de bonheur qu'elle me promettait, je retombai dans mes inquiétudes habituelles. Quels sont ces hommes barbus , me disais-je, qui sont allés s'établir à une si grande distance de la mer.'* Sont-ce des Espagnols ou des Portugais? Mais dans ce cas, nous eussions rencontré quelques-uns de leurs vaisseaux ; d'ailleurs notre pirogue a navigué au nord , et ce ne peut être ni des Portugais ni des Espagnols. Ainsi mon imagination ne cessait de me tourmenter , et les souvenirs de mes lectures
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auginoniaiont encore mes incortiiiuloj;. Je me figurai t]ue vers les lieux indiqués par les sauvages, il y avait plusieurs républiques; la premi^re, celle des Paulistes , conij>osée de bri{^aluls de toutes les nations, qui avaient trouvé le moyen de se donner des lois ^ malgré la disconle perpétuelle oii ils vivaient entre eux et avec leui^ voisins. (Juelsecoui^ devais-jc en attendre pour rEurope» où à peine leur nom est connu i (^)uant ;\ la république des jésuites au Paraguay, j'avais tout lieu de croire qu'elle avait été détruite par les rois trEspagne et de Portugal, à qui elle faisait ombrage. Il ne me restait doiu* aucune espérance de ce coté. Enfin, je mesouxins que j'avais ouï parler d'une troisième république ;\ tpielque distance de Surinam. Elle s'était formée d'esclaves noirs fugitifs qui avaient conquis leur liberté les armes à la main , el avaient forcé leurs anciens maitiTs de reconnaître leur indépendance, (l'était là que Samson avait iait ses premières armes ; et si le sort Ty ramenait, il n'y axait pas de doute que je ne dusse tout attendre de son amitié. Otie dernière pen.sée .soulagea uuui auie ; je résolus de mVn rapporter à cette ProxideiuH' tpii m'avait si bien conduit depuis tpie je m'étais abandonné à elle. Apri's ces réilexions, je m'endormis paisiblement. Le lendemain , -jj décendire, je fus réxeillé au soleil levant par le cbant des oiseaux , et bienti\t après j'entendis celui des sauvages. La marée
dtail hante , ils s'occupaient à charger la pirogue de différentes provisions. Ce fut alors que nov descendîmes, et que nos hôtes, pénétras de regrets de notre départ , se mirent à leurs fenêtres pour nous faire leurs derniers adieux. Cependant Samson ayant ddtachë les cordages qui retenaient la pirogue au rivage , nous hissâmes nos voiles, et en peu de temps nous perdîmes la yue de cet archipel d'îles plantées de palmiers maritis, tantôt à sec , tantôt baignés des marées de TOcéan et de celles de T Amazone. Nous quittâmes ainsice bon peyple, auquel on ne petit reprocher qu'on eicès de gaieté. Pour moi, mes incertitudes me reprirent avec mes espérances. Je désirais et je craignais également d'arriver à une habitation européenne. Il ne me paraissait pas sûr d'aborder dans les colonies espagnoles , où je savais qu'on avait arrêté tous les Français, dans la crainte que la révolution qui embrasait la France, ne vînt à y pénétrer. Le Paraguay ne m'offrait pas un asyle plus assuré , quand même il y resterait encore quelques établissements de missionnaires, par l'attention que les jésuites avaient toujours eue de ne permettre à aucun voyageur européen de séjourner dans ce qu'ils appelaient leurs Rédemptions.
Pendant que mon esprit battait ainsi la campagne, Samson fumait sa pipe fort tranquillement. Opendant lui ayant fait entendre que je
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saignais qu^on ne nous menât à Surinam, il se gpit à sourire. Puis empoignant de sa main.droite 4e mandie de sa hache, il la brandit en Tair; ce '^qiie j^interprétai comme s^il m'eût dit : Voilà de f/^fÊoi nous défendre. Nous ne tardâmes pas à engluer dans une vaste étendue d'eau que je pris pour rU m£r ; mais à la douceur de cette eau , qui n'avait ijâen de saumâtre, je me figurai que nous étions f tout-à-fait dans TÂmazone. Nous nous dirigions f toujours au nord-ouest , et notre pirogue allait f comme le veut. Après avoir fait environ huit ou ^ dix lieues, en moins de deux heures, nous aper- ; ^kmes devant noas à Thorizon , des îles naisflODites ; leur tqrrain était beaucoup plus élevé que celui des îles que nous avions vues jusqu'alors ; c'étaient aussi d'autres arbres, dont les feuil« lages m'étaient inconnus. Nous passâmes au milieu d^un grand canal qui allait aboutir à un bassin semblable à un lac ou à une méditerranée ; q[nand nous l'eûmes traversé , nos sauvages jugèrent convenable d'échouer leur pirogue sur une ^Ç8 îles qui se trouvaient à l'entrée. La nuit venue , ils nous firent apercevoir deux feux â l'horison, que je pris pour ceux d'un volcan. Alors nos sauvages se mirent à danser et à se réjouir , suivant leur coutume ; pour moi , je passai tine nuit fort agitée.
 peine le jour commençait à paraître , que î^entendb le chant et le gazouillement d'une
infinitc d^oiseaux qui se dirigeaient dans Ti tërieur des terres ; aussitôt les sauvages mi leur pirogue à flot , et entrèrent dans le qui se présentait devant nous. Il était si large, que le vent ne nous quitta pas un [insUni;" nous voguions au milieu ^ apercevant des ih'' vages couverts de mangliers flottants, et de cacaotiers ; ici s^élevaient des gerbes sauvages de cannes a sucre ; là , des vanilles serpentaient I Tentour, et embaumaient Tair de parfums; del' arbres beaucoup plus élevés que ceux d*Eiirope ,' croissaient au-dessus de ces {ardins de II nature , comme pour les mettre à Tabri des tempêtes. Autour de leurs énormes tiges circulaient des lianes qui retombaient en guirlandes et ci festons. Ces admirables décorations se répétaient des deux côtés du canal y et formaient une route ouverte à perte de vue. Une multitude d^oiscaux animaient ce charmant paysage : lit des flamants couleur de rose, et des pélicans mélancoliques , étaient perchés sur leurs nids ; plui haut, dans ces beaux feuillages, des tourterelles et des perroquets étincelants des plus vives couleurs , semblaient nous saluer par leurs chants et par leurs cris. Mais, à peine étions-nous entra dans ce magnifique canal , qu^à droite et à gauche d'autres canaux , qui traversaient le nôtre, nous ouvrirent une multitude de perspectives immenses , qui laissaient voir autant de paysages
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flétëspar les eaux : nous nous imaginions voguer i^tôt sur des fleurs sans les flëtrir , tantôt au Uieu d'une foule d'oiseaux sans les épouvanter. AxL bout de deux heures de cette délicieuse nagation, nous arrivâmes dans le voisinage de deux mËfrs d'où partaient les feux que nous avions 18 pendant la nuit ; elles étaient rondes, et surissaient en hauteur les plus grands arbres de m îles ; elles me parurent de marbre ou de graft.de la plus riche couleur, veiné de blanc et de Hige ; chacune d'elles était bâtie à Fextrémité ma môle de la même matière , sur lequel bat-ient sans cesse les eaux de l'Amazone ; au lieu litre en talus, ces môles formaient une courbe ilement alongée , que les vagues du fleuve vedent doucement s'y amortir. Plusieurs rangs I. degrés étaient taillés dans leur épaisseur, deâs leur surface jusqu'au bord de l'eau : on aurait y descendre, en sûreté , et porter ainsi du cours aux navigateurs naufragés. L'entrée du [>rt^ placée entre les deux tours, se fermait au loyen de deux portes perpendiculaires à écluse. ifon côté , elles roulaient sur des gonds de ronze ; de l'autre , elles étaient flottantes , et ve- ■îent, en s'ouvrant, s'appuyer sur un rocher; Bvgrosses chaînes de fer, assurées par des cabes- 1113 , servaient à les ouvrir, car elles se fermaient 'elles-mêmes par l'effet du courant perpétuel pli sortait du port, où se déchargeait un fleuve.
366 bHAGMENTS
Comme le poids de ce courant n'aurait pas tardée à les détruire j oa avait soin qu'il y en eût tosjours une ouverte , et c'était toujours celle p« où le vent qui soufflait pouvait le moins pënétKr dans le port , afin que les vaisseaux y fussent fe plus en sûreté possible. Quant au passage qne laissait cette ouverture , il était intercepte pir une chaîne de bambous , pour éviter toute surprise.
Dès que nous fûmes signalés du haut, des tours, un fort joli yacht se présenta devant nous , et se mit en devoir de reployer la chaîne de bamhoas pour nous ouvrir le passage ; ce fut l'affaire de quelques .coups d'aviron. Ge petit vaisseau-n' avait qu'un mât, il était monté de jeunes rameurs très-vigoureux, semblables à des tritons.Un jeune homme vêtu de blanc, d'une figure charmante , les commandait; il sauta dans notre pirogue , et s'adressa d'abord aux sauvages, dont ilentendait lalangne. Pendant leur pourparler,. j'admir)û ce port, le plus beau que j'eusse vu de ma vie : sa forme est ronde , il a à*peu-près trois quarts de lieue de diamètre ; à droite et à gauche, régnait une longée suite d'arcades qui paraissaient renfermer dei chantiers de construction ; en face, était un graad pont de deux arches, et des deux côtés, s'élevaient des corps de bâtiments et plusieurs habitations entremêlées de jardins. Quelques vaisseaux à l'ancre confondaient leurs mâts et leun
DE l'amazone. 367
-pavillons de toutes couleurs. J'<^tais dans le ravissement , lorsque ce beau jeune homme m'adressa la parole d'un air riant : d'abord il me parla hollandais, puis anglais ; alors pour le tirer d'em* i^rras, je lui dis que j'étais Français, passager sur le vaisseau l'Europe^ et que nous avions été incendiés à l'embouchure de l'Amazone. Mon père , reprit ce jeune homme d'un air attendri , j'espère que vous n'aurez point sujet de regretter votre pfàtrie , vous êtes sur une terre hospitalière ; «lais comme, suivant nos lois, il faut que tout étraiiger se présente à nos anciens avant de communiquer avec nos frères , je vais moi-même \ou5 conduire devant eux. £n me disant ces mots, il me baisa respectueusement la main, sauta 4ui»^D yacht, fit un signal, et aussitôt un bateau,
, tput-à-fait semblable au sien , sortit en roulant
, siic des cylindres, et vint le remplacer à son fipste; pour lui, il fit route vers le principal corps 4c bâtiment , en remorquant notre pirogue.
Nous arrivâmes, en moins d'un quart d'heure, au pied d'un degré qui aboutissait à une vaste
. galerie ; on y bâtissait une fort belle galère, et un ^m homme ^ la pipe à la main, en surveillait la COQSiruction.Ce hangar, soutenu par des colonnes,
" IB prolongeait foit loin, et j'y comptai une trentainedegalères, prêtes à appareiller. Leurs voiles
. fleurs cordages étaient attachés sur leurs veret sur leurs mâts couchés sur les ponts. Il
était fort aisé de les dresser, au moyen des poulies et des cabestans. Ces galères étaient posées sur des cylindres mobiles, l'arrière fort relevé, et la proue inclinée vers le port ; de sorte que, pour les en tirer ou pour les y mettre à flot, il suffisait de laisser agir leur propre poids. Il s'ensuivait que ces bâtiments , quand ils n'étaient pas de service, étaient toujours à sec, et qu'on y apercevait la plus petite voie d'eau.
J'admirai le génie des mathématiciens qui avaient disposé un si beau port, avec ces brise-mers et ces hangars de construction; et je ne doutai pas que ce lieu ne fût un reste des Rédemptions du Paraguay, dont les jésuites avaient porté si loin la puissance. Je me confirmai bientôt dans cette nouvelle idée ; car, étant parvenus au bout de cette galerie, nous trouvâmes un vieillard vêtu d'une robe bleue : c^était le père de notre jeune conducteur. Son fils lui parla dans une langue que nous n'entendions pas; après quoi, ce vieillard me dit : 11 faut que vous soyez présenté à nos anciens: mon fils vous y conduira après déjeuner; faitesnous la grâce de faire ce premier repas avec nous; il nous portera bonheur. A peine âvait-il dit ces mots , (}ue les sons d'une flûte et d'un hautbois se firent entendre ; plusieurs portes s'ouvrirent dans la calorie , et nous en vîmes sortir une troupe de jeunes filles et de jeunes garçons, avec des femmes et des enfants. Les filles po^
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laient sur leur tête , dans des paniers, des vases, des tasses , des coupes ; d'autres tenaient des corbeilles remplies de pains, de fruits et de laitage. Elles s'approchèrent du vieillard en s'inclinant ; pour lui ^ il les embrassa Tune après Tautre, d'un air riant; et, suivis de cette chsyrmaute Camille , nous montâmes un grand escalier qui terminait la galerie, et qui nous conduisit dans un vaste salon , dont le milieu était occupé par une table de bois d'acajou. Tous les convives s'étant rangés autour de cette table , le Weillard fit une courte prière. Ce fut alors que je ne doutai plus que je ne fusse chez les peuples dont les jé« suites avaient été les premiers législateurs. Âpres cette cérémonie religieuse, ce bon vieillard me fi( assepir auprès de lui, et les sauvages formèrent un cercle , assis sur le parquet du salon.
Ce spectacle à-la-fois touchant et extraordinaire, cet accueil plein de bonliomie et de simplicité , m^enhardirent au point que je me levai, mon bon-net à la main, persuadé que j'étais au Paraguay, et, m^adressant au maître de la mabon, je lui dis : Seigneur laïque , je ne vous dirai point que si la fortune m'avait été favorable, je vous offrirais • des présents ; car je n'étais pas plus riche avant de m'embarquer que je ne le suis depuis mon naufrage : au défaut de la fortune , agréez donc rhommage de ma reconnaissance , et ne différez pas d'un moment, pour moi, l'honneur
d'être présenté aux révérends pères jésuites qm ont établi un si bel ordre. Brave étranger , me répondit-il, la méprise où vous êtes tombé, est bien pardonnable; mais vous n'êtes point au Paraguay : vous êtes dans la république des Amis; c'est uu pays qui n'est guère connu des géographes de l'Europe. Personne n'est plus porté que nous À secourir les malheureux ; si nous agissions autrement , nous ne serions pas dignes du bonheur dont Dieu nous fait jouir sans interruptioh depuis près d'un siècle. Comme c'est mon fils qui est chargé de vous conduire à la forteresse , il profilera -de ce voyage pour vous donner une idée de notre origine ; en attendant, buvons à votre heureuse arrivée et à celle de vos compagnons. Â ces mots, trois jeunes filles et trois jeunes garçons se levèrent, une amphorei la main , et, faisant le tour de la table, versèrent à chacun de ceux qui y étaient assis des liqueurs délicieuses ; puis chaque convive leva sa coupe vers le ciel , en nous saluant.
Il y avait environ une demi-heure que nous étions à table, lorsqu'un jeune homme de l'équipage du yacht entra dans la salle ; il s'avança vers le jeune Benlinck Cook , et lui dit respectueusement : Mou capitaine , nous sommes à vos ordres. Nous allons vous suivre, répondit celui-ci. Alors, le père de famille se leva de table , et tout le monde le suivit , ainsi que nous. Nous réprimes
le rlionûii (lu port, ri nous ImiivAtne:^, au bas de IVsraliiT , plusieurs iruunrs , parmi losquollrs il y avail uuc jouno lîllr hlondo do la plus grandi' hcaulé, et qui poiiail uno couroinio do iliMirs. Kilo s'adrossa au jouno. Iloutiuck (look, ot lui dit : Mou oousiu , lovious ro soir; son^o i\\w c'est aujourd'hui la lolo du soloil , \ions la nWt^bror a^or la l'auiillo. Oui , jo rovioudrai , lui dit lo jouuo lioiiuuo on souriaul ; niais laisso moi finir Tannoo par uuo Uonuo arlioii. Jo no lo nianqu(M*ai pas do parolo. Ihunio-nron un fi^W'^v asaun^, lui dit-ollo. AKu's il lui donna un haisor. Los S(iMn*s do (look Tapplaudiront, ot ollos s\h*cupc^ront ;\ jotor dans la IVUnupu* dos hraïu'lios do inan{>liorsot dos raun^aux d'oran^ors, do pauiplomoussos ot do riironniors. Icnil oliar(;ôs do lours llours ol do lours IVuils <lans loulos los nuanoos i\n lour dôvolopponuMil. Los ^ous do Tôipiipa^o fornn^ront onsuito do ros fouilla^^os un horooau autour du londolol do la rlialoupo , tians laipiollo nous ontr;\nu\s,apr(^s avoir Tail uosadiotix au Ixui vieillard qui nous avait si lûon arouoiHis,ol «\ totile sa ramillo. Mnlin , lo jouno (look doiuia lo signal du dôpart , ol aussilAt iuhis passAnios CiHiune un Irail sous uuo dos arrhes du pont, où la rivioro , en so rolrô<'issanl , l'orniait ini rourant tr^s-rapido.
Tout Ci' qiH* jo voyais ronlondait tnon ju^;onuMd ; j'aurais dosni^ de nie trouver rho/ los jôsuiles à
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qui j*avais dû en Europe Ut» premier* élfmet^ dêih tielle^lifttreA ; inai» on venait de m'smum que j<; nVttai/» point au l'ara{;uay ; et d'ailleur», 3 n'y avait nulle apparence que Icn roÎA d'Ei» pa{(ni; et de Portuf;al eu.^M'nt IsàtMé i^utiMiler un hi beau monument de la Aa($e»»e humaiM. J/id<'e me vint que je pouvai/t être chcrz le» PaiH iiMe», qui vivaient aux environ» du Paraguajf^ A la v/fril/?, <:\'taient de/( lin|;afidi>» qui infe*' taient ce» contrite/», en piratant Aur le» lacA et b riviêre/t de Tinti^rieur de rAnnrrique; tnaii^ leiBo* inainn avaient commenté en Europe comme ib voleurftf et cependant avaient formé une répo* blique di(;ne de Te^time de» Aage», ileureuft li leur politique n'avait pitn M*. dV'tendre leur empire ftiir \vh ruine.*» du (;enre humain !
Tandis que je me livrai/i à cei» ri^fle&icm», Je rourii di? noire navigation non» avait fait entrer dam» \i%\v. foriU dont je ne pouvais me la^ Aer d'admirer le ravi.H.Hant i»pectaclff. Se.s arlim ftN'levaient luu; fois aiihsi haut que no» plui» grand» arhri'M d'Kurope, et formaient, au - dei^.Miii de no.H t(He.H , wiii'. vouLe de verdure; drn liane^ia}' inenses h'(*lau(;aieut dauH leurs rameaux , kf unissaient h*H uns aux autres, et retomhaient àt leurs .sommets jusqu^i terre, (orniant ici de» masses d'orrd>n*s é[>ajsses, et hi, lai.s.sant pa^r ii's rayons du soleil. Des miée.s d*oi.seanx, du )aufl< le phi.s hrillant eldu pourpre le plui» magnifique
• «o jourtionf *Kuis lo tVnill;)^o Uo ros beaux arluvs ; Jos siujjos saiilaionl iKuno hraiwlio à Taulro. t^u jotani «los cris do joio. Kutîn. tous IrshalùLinUtlo co sôituir om hanio olaiouf si pou fanniolios. quo les cj^ucs ci les tlauKuUs uous Mnaioul passor M«5 x^o ilorauj;or. I.a (aunliarilo tlo oosoisoauv. iiaturoUoutonI sau\a}ios. uiWla tout-àtail Tiiloo dCx'i Paulislos: car tout pouplo hri^aud ost cluissour. Il y avait dojA plus iKuno luniro quo nous navi- {{uions i^ tra^ors rotto somluv l'oivt . loi'sijuo jo VIS rhori/ou sVclaiiYir «lovant nous: luontiM los ariMvs co.vii'^ront tlo \oilor lo riol . ot nous «lôrouvrùuosunoranuM^no inunonso. tornùnoo par uno hanto niontaj^no . «lont la cinio so ponlait «lans un jinnipo *lo nua;;os ilu plus vif oolat. Notit* jouno rapitaiuo tit aloi-s tliTSs<or lo niAl ot lo5 voiles do la folouquo. ot distribua «los ratraiVliis-sonionts au\ raniours : il rhari^oa Tuu dVntro oux du soin du ;;ou^ ornait, puis il s'assit «^ i^^to do moi. Jo pou\. mo dit-il. protitor maintonant sans inquiotudo d'un vont tavorablo; jo \ais >ousonli^olonîr do tout iv tpfu dansros lioux . adA o\oi- 1er votro curiosité. T.os bollos campaj^nos qui 5*onvivnt do^ant nmis . ronipliosdo toutossortos do cultures ; ces grands massifs do rancionne for^t. dissémines ^i *^^ 1^ pour les tunbrajior: ces jolies maisons . élevées on si ;;rand noniluv et sur des plans si di>crs:co peuple immense répandu de Unit ci\te: cette (\ir(eres$e que nous allons bien-
tôt (lëcouvrir, sont Touvrage de quatre-vingts années au plus. 11 n'y avait jadis ici qu^une fo« rét habitée par des tigres , des serpents et des crocodiles ; aujourd'hui notre république compte déjà cent vingt mille habitants dans sa métropole ; trois ou • quatre villes , élevées autour d'elle , en compteront chacune autant avant quelques années. Notre origine remonte au quaker Antoine Benezet, Français qui passa en Angleterre après la révocation de Fédit de Nantes. Il employa en actes de bienfaisance les débris de sa fortune ; son amour ne s'étendait pas seulement aux hommes de sa communion , mais an genre humain. Il parcourut d'abord plusieurs provinces de l'Angleterre, et fut touché du malheur de leurs habitants et du nombre prodigieux de misérables qu'il y rencontrait par-tout. Passant ensuite sur le continent, il y trouva les marnes désordres, et de bien plus grands encore: il en concUit que la source de nos maux n^était point dans la nature , mais dans l'or et l'argent, qui sont les premiers mobiles des sociétés politiques ; il fut touché sur-tout du sort des malheureux noirs, si heureux en Afrique leur patrie, et réduits à l'esclavage en Amérique parles Européens toujours en guerre pour leurs colonies. Comme il vit que le café et le sucre faisaient le malheur des trob parties du monde, il résolut de porter ces deux plantes en Afrique, et d'engager les noirs à les
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cultiver. Ce voyage ne lui réussit pas ; il en avait lait une partie à pied, suivant sa coutume, portant avec lui les graines de différents végétaux, dont il enseignait Tusage et la culture; mais n^ayant trouvé que des peuples insouciants, qui ne souhaitaient point ce qu ils ne connaissaient pas, il revint à Londres.
Pendant le cours de ses voyages , il avait £ût connaissance de plusieurs vertueux per* tonnages, qui, pour la plupart , l'avaient suivi , et qui revinrent avec lui. Dans leurs réunions , qui étaient fréquentes, ils s'entretenaient des moyens de soulager les maux de l'espèce humaine , lorsque le hasard voulut qu'un capitaine de leur société , qui commandait un petit bâtiment, ayant fait voile vers le Brésil, disparut pendant quelque temps ; on le crut perdu , mais il revint à Londres deux ans après son départ. Jeté par la tempête fort avant dans TAmazone, il avait erré long-temps au milieu de ce labyrinthe d'îles et d^ëcueils que vous avez parcouru ; enfin , il arrÎYa au lieu même que nous traversons. Il ne put ▼oir sans admiration la fertilité de la terre et la beauté de ces vastes forêts inhabitées; et ayant défriché quelques terrains, il y sema différentes graines ^e l'Europe; ensuite il chargea son petit vaisseau de cacao sauvage , de vanille , de bois d^ëbènc , et remit à la voile en recommandant le plus grand secret aux gens de son
équipage. Arrive à Londres, James, c^était le| nom du capitaine , ne fit point part de sa dé^ couverte aux plus riches capitalistes de cette ville, mais à Thomme le plus vertueux; ce firt à Benezet. Celui-ci se hâta de convoquer ses principaux amis , dont James était un des plus an* cicns. Il y en avait de tous les pays, entre autres un médecin suédois, un constructeur hollandais^ un ingénieur français, deux philosophes anglais, un espagnol échappé à Tinquisition , un brame indien qui existe encore parmi nous , et qui est âgé de plus de cent trente ans. Tous ces hommes fet plusieurs autres étaient unis entre eux parles liens de l'amitié et de la vertu. Mes frères, leur dit Benezet, le capitaine James m^autorise à vous communiquer la découverte qu'il vient de faire d'une terre située sous l'équateur , et dont rien n'égale la fertilité : la nature l'a cachée dans un labyrinthe d'écucils pour la soustraire aux regards des puissances arbitraires de l'Europe; c'est un asyle qu'elle semble réserver au genre humain ; le moment est donc arrivé de travailler à son bonheur. Combien de fois n'avons-noos pas gémi de n'avoir que des secours passagers i offrir à une foule de gens de bien , laborieux et malheureux ! ÎSous pourrons désormais leur en donner de durables, dans un travail facile et modéré. Ce ne sera pas la république qui les nourrira , ce seront eux qui nourriront la république;
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^fls ne seront plus exposes à succomber sous les ^fitigues excessives du corps , ni sous les peines' ( fatolérables de Famé, que les ambitieu^i sèment ' iiltour des faibles pour les soumettre à leur em- - pire.
î Voici donc le plan que nous vous proposons : 1 Nous ferons construire incessamment deux petits ( Taisseaux de deux cents tonneaux chacun , à i plates varangues, afin qu'ils puissent s'introduire ians danger dans les écueils. Nous choisirons, pour composer notre équipage , des gens mariés, en donnant la préférence à ceux qui ont des enfants, et nous les prendrons dans les états les plus laëcessaires à la société, comme les laboureurs, les tailleurs, les charpentiers, les pêcheurs, etc. Une fois fixés dans cette nouvelle patrie , la société sera divisée en douze tribus, et nul n'y sera admis avant une année d'épreuve ; ceux qui en seront rejetés, retourneront dans leur patrie aux frais de la république. Nous travaillerons tous en commun, sans mettre notre travail à prix d^or. La république seule aura l'usage de l'argent, die fera seule le commerce extérieur , et pour- Toira aux besoins des citoyens ; elle établira des lois suivant les circonstances, et elle ne peut manquer de réussir en prenant souvent le contre-pied de celles dé l'Europe. £n admettant dans son sein tout ce que les sciences, les lettres, les arts, ont imaginé de plus utile, comment ne réus-
sirait-ellc pas parmi des sauvages ignorants, lor»* que nous avons vu des pirates effrc^nés , des noin révoltés, fonder des puissances formidables dans ces mêmes contrées, où nous devons porter la liberté , la vertu, le courage , et enfin Tamour de Dieu et du genre humain ? Tels sont les fruits que nous tirerons de nos travaux. Ainsi paria Benezet ; tous ses compagnons Tcmbrassèrent , et promirent devant Dieu de travailler avec lui aa bonheur des hommes.
Aussitôt il fit mettre les deux vaisseaux sur le chanlier; et des que leurs nombreux équipages furent rassemblés^ il en donna le coinmandement à James qui avait veillé à leur construction. Il s'éleva alors une difficulté : Benezet, d'après ses principes de quakérisme , prétendait laisser le succès de toute cette entreprise ï la protection de Dieu , sans prendre aucune précaution pour la défense de ses vaisseaux; il ne voulait point qu'on les armât de canons. Nous allons faire une mission de paix, disaitil, le ciel nous protégera ; n'introduisons pas dans une terre innocente les affreux éléments de la guerre. Mais James le fit changer de résolution: Vénérable père, lui dit-il, Guillaume Penn a pu admettre ces principes dans la Pensylvanic: lasociélé était protégée par le gouvernement anglais en Amérique; mais ici, nous allons fonder un état; nous serons obligés de nous défendre nous-mêmes;
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Çtf comment le ferons-nous, si nous n'avons point ,d*armes? un misérable corsaire de Sale peut nous .enlever toute cette belle et vertueuse jeunesse, et remmener en esclavage. Il nous faut du canon et des armes. D'ailleurs, ce n'est ici qu'une simple précaution , car l'aspect de la force nous I dispensera d'employer la force. Benezet était trop sage pour ne pas sentir quelle serait sa position dans un pays désert ; il fit donc équiper les deux vaisseaux d'une manière convenable, et, après leur avoir donné le nom de Castor et PoUux, il mit à la voile pour l'Amérique. La navigation fut très-heureuse ; James reconnut les îlots par où il avait passé ; car , dans l'intention de revenir un jour, il avait eu l'attention de couper cà et là des branches d'arbres sur le bord du rivage. Benczet admira , ainsi que ses compagnons , la beauté de CCS terres virginales ; ils récollèrent les premiers crains que James y avait semés , et qui étaient devenus magnifiques.
Dans cet heureux climat , les moissons se recueillent deux fois par an. L'équipage montait à cinq cents hommes, y compris soixante femmes et quatre-vingts enfants; après avoir pourvu à leur logement et à leur nourriture , Benezet fit scier des bois de mahoni et d'ébène ; les femmes et les enfants recueillirent des quantités considérablés de vanille, d'indigo sauvage, et sur-tout de cacao qui croît naturellement sur les bords de l' Ama-
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zone, et dont les gousses sont si abondantes, queseï branches, son tronc et jusqu^à ses racines en sont couverts. Il chargea ainsi ses deux vaisseaux, et les renvoya à Londres. Les agents quMl y avait laissés, eurent ordre de ne pas lai faire passer dV gent en échange de ces marchandises, mais de s^en servir pour attirer près de lui des familles industrieuses. Dans Tcspace de trois ans, ces vaisseaux débarquèrent dans notre port quatre mille hommes. Vous devez voir maintenant combien la population s'est multipliée.
Quant à Bcnezet, il parcourait l'Amérique pour favoriser cet établissement; mais on ignore ce qu'il est devenu , et sans doute il a péri à la suite d'un naufrage. Oublié en Europe , sa mémoire, ainsi que celle de ses illustres compagnons, est immortelle dans ces lieux. Nous leur avons dédié des monuments que le temps ne saurait renverser : ce sont les étoiles les plus brillantes do firmament, à qui nous avons donné leurs noms. Nous en agissons de même à l'égard de tous les bienfaiteurs du genre humain, de quelque nation qu'ils soient : des Marc- Aurcle , des Epictète,des Socrale , des Fénolon, des Jean-Jacques. Ainsi nous remplaçons peu-à-peu les noms des animaux dont les hommes ont peuplé le&cieux, par les noms des hommes et des femmes dont le génie , les grâces et les vertus ont illustré la terre.
Ainsi parla le jeune Bentinck Cook. J'étais ravi
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le ce que je venais d'entendre, etencore plus de ce ^e je voyais : une vaste plaine , dont nous avions dëjà traverse plus de la moitié, se ddroulait , pour Bdnsidire, devant nos yeux, et nous offrait à chaque pas de nouveaux aspects. Ici, c'étaient des usines que le vent faisait mouvoir ; là , des prairies où paissaient de nombreux troupeaux. La plaine ^tait sillonnée de chemins et de canaux traversés sans cesse par des chars et des gondoles ; ces rives retentissaient de cris de joie, du son des instruments et du bruit des chansons. Des groupes de jeunes filles et de jeunes garçons dan*saient à l'ombre des orangers et des abricotiers de Saint-Domingue, qui bordaient les grands chemins, tout couverts de fruits et de fleurs. Je . n^avais encore rien vu d'égal à la beauté de cette brillante jeunesse ; le plaisir , l'amour , la joie se peignaient dans tous ses regards. Je la contemplais avec une véritable ivresse , lorsque j'en fus tiré tout-à-coup par la vue de plusieurs aérostats qui s'élevaient sur différents points de l'horizon, et planaient au-dessus de la forêt vers la montagne. D'abord je les pris pour des nuages; mais, comme ils avançaient très-rapidemeni, je ne tardai pas à distinguer leur forme alongée en pois^ son , et la nacelle située à leur centre de gravité, qui faisait vibrer leur longue queue, à Taide de quelques personnes qui étaient dans ce petit bateau^ sans que le vent parût leur opposer aucun
obstacle ; car il y en avait qui allaient contre sob cours. L'inventeur avait sagement pensd quH était nécessaire de donner à ce trajectile la forme d'un poisson plutôt que celle d'un oiseau. Un oiseau ne vole que par jet et avec effort ; il faut qu il soutienne son poids dans Tair : aussi la future a attaché les deux leviers qui l'y élèvent et l'y font avancer, dans la partie la plus forte de son corps , avec des muscles très-robustes. L'aérostat, au contraire, est porté naturellement dans l'air par la légèreté du gaz qui le remplit ; il n'a pas besoin de fortes ailes comme l'oiseau ; mais il lui faut, comme au poisson, une longue et large queue qui lui sen^e de rame, et dont on puisse faire mouvoir facilement le levier clasti(}uc et léger.
Ces poissons aériens arrivèrent en peu de temps au centre de la forteresse , où ils s'arrêtèrent au sommet de la pyramide qui séparait les doutt tribus de la république. Avant d'arriver eu ce lieu, mes regards furent frappés d'un monument qui était au milieu de la plaine : c'était un grand cylindre d'un granit rouge et blanc; on y montait par plusieurs marches ; il était entouré do deux rangs de palmiers, et d'un large canal d'eau vive. Ce que vous considérez avec tant d'attention , me dit le jeune Bentinck (j)ok, est l'autel de la patrie ; c'est là que se font les réconciliations , les traités , les adoptions , et les
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mncé^% de mariage. Coninie il rmi^Mii ces ol^, nous arrnitur^A k U vue de la forteresM; k ruil entourer d'un va^e lac , forme par la iule de la rivière qui s'y |»récl|»ttatl ji droite ei gauche, el |>ar deux torrents qui fai^teol ou%oir une multitude d'usines. Lne frrra<Me à Tte ile \uc^ de |ilu% de quatre vingts |»ied^ de luL^ur « su|i|H9rtatl une double rangée de paU iers. Nous entrâmes daas le lar^e fos^ dont ^ raux iMignaicrit le souba^iM^roenl de la forte- «iM^. Autour de ce ios%ft étaient attachi^es h des loeaux une inrmiti- de barques semblables h la litre ; maU le nr»mbre en ^tait ni grami ce jr*ur-IJi , rause de la firte du vileil , qu'on avait été obligié > tendre ça et la de^ grelins dans le fos^i* pour ï attacher d'autres, (l'e^^t ici , me dit le jeune itenick , un dei^ réser%oir» de la république , et c*en l un des ptu« |ieliu ; car plasieiir» ^mt forésd'un «eul bras de mer, dont nousavons fermi^ Mverlure, On y \»ètht jiiv|u'à des baleine» ; et |f en a eu de serrie^^ ^ur lc% tables publiques a ireilbr fête, qui avaient été ainsi |f^chées. Mais Ma « flilil « des tortues de l'Ama/.one qui lanlissent ^ il est k propos de les remettre a Teau ; qui (ut exécuta^ ji l'iastant même par le garen. Olut-ci, sur un signe que lui fit le jeune ]K»k« disparut un moment^ et revint bientcVt asec t% friiîLs qu'il nous offrit p<iur nous rafraîchir, étaient, entre autres, des ananas du Brésil , de
^rnridr.s brarichos (rorange 5 pourprci's et d'oraiH grs mandcirines , srmblahliîs à des pommes d*api, et qui vicnnrnt pargrapp^^. Je croyais être aux Indos orlenl.'ilos. O fruit ^tait suer'.-, parfafmf. nrnhrr, et d'iiii goût si exquis, (|ue leA meilleures orangf*sde jMaltr- et des Antilles nVn approchent pas.
l,v. jeune ll(ïi:t:nrk (x)ok ayant remercie le gar*
dicHy nous nous liiitainesde monter à la fortereue.
Nous traversâmes d'abord une plantation de ft-
guirrset de bananiers. Sous leurs ombrages, nR£
multitude* infinie d'bommes, de femmes, d'e»-
fanls , avaient des tables cbargées de mets «et en
passant, nous invitaient à les partager ; d'autres
-^e livraient à toutes sortes d'exercireA et dr jeut.
Knfin, nou<; arriOrnfsau milieu de la terr;is4^
A notre gaurlie, n<Mis apen^umes la vaste plains
que nous avions Iraversi^e; plus loin , la fr)n't,ft
à perle de vue, le cours lointain de TAmazonf
\ dr(»ite, s^'levail une montagne; et deson.sûm-
mrl, ronronné de glaces, roulaient rà et là d^
torrents dont se i'orniait la rivière de* Amis. I)e-
|Mii<sa sourrr> juscpTàson embourbiire^onpoiitait
voir, (liiiis rrspace fie queUpjes lieues, im ahff^;^
tU* Vf (\\it* la Providence divine a eréé , depuis b
/.mu* (^hiri;de jusqu'à la zone lorride, pour Ta^^
drs boniru/'s. Du coté de T Amazone, on df^ou-
vrait t\v:i rliamr;Mi\ cliaiges de vivres , eonrfuit*
par des noirs 1 ft du coté du sommet de glaces-